L’Aigle, Le Moineau et le Perroquet, La Fontaine

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icon-angle-double-right Fables et poésies de Jean de La Fontaine

« Tout est perdu! » disoit un Perroquet,
Mordant les bâtons de sa cage.
« Tout est perdu! » disoit-il, plein de rage.
Moi, surpris d’entendre un caquet,
Qu’il n’avoit pas appris depuis son esclavage,
Je lui dis : « Parle? Que veux-tu,
Avecque ton : Tout est perdu?
— Ah ! je ne veux, dit-il, pas autre chose!
Après ce qu’hier certain oiseau m’apprit,
J’étoufferai, si je ne cause.
Voici donc ce que l’on m’a dit.
Comme vous le savez, l’espèce volatille
Reconnoît de tout temps les aigles pour ses rois.
Eh bien! vous saurez donc que, dans cette famille
De qui nous recevons des lois,
Est une Aiglonne généreuse,
Grande, fière, majestueuse,
Et qui porte si haut la grandeur de son sang,
Que parmi toute notre espèce
Elle ne connoît point d’assez haute noblesse,
Qui lui puisse donner un mari de son rang.
Mille oiseaux pour elle brûlèrent,
Mais, parmi tous ceux qui l’aimèrent,
Aucun n’osa se déclarer, .
Aucun n’osa même espérer.
Mais ce que mille oiseaux n’osèrent,
Qui sembloient mieux le mériter,
Un oiseau de moindre naissance,
Un vil Moineau l’a bien osé tenter;
Et (tant partout règne la chance)
A même pensé l’emporter.
Ce Moineau donc, suivant la règle
Oui commande aux oiseaux d’accompagner leur roi,
Étoit à la suite de l’Aigle
Et même avoit près de lui quelque emploi.
Ce fut là que, suivant la pente naturelle
Oui le portoit aux plaisirs de l’amour,
Il s’occupoit moins à faire sa cour,
Qu’à voltiger de belle en belle,
Et s’y prenoit si bien, qu’il trouvoit chaque jour
Nouveau sujet de flamme et maîtresse nouvelle.
Mais le petit ambitieux
Voulut porter plus haut son vol audacieux;
Il voyoit fort souvent l’Aiglonne incomparable;
Il la trouvoit infiniment aimable.
Enfin, il l’aima tout de bon,
Et, sans consulter.la raison,
Le drôle se mit dans la tête
De lui faire agréer ses feux
Et d’entreprendre sa conquête.
Voyez comme l’amour nous fait fermer les yeux !
Et voyez cependant combien il fut heureux!
D’une si charmante manière
Et d’un air si respectueux,
Il sut faire offre de ses vœux,
Que notre Aiglonne, et si noble et si fière,
Pour lui, mettant bas sa fierté,
Ne se ressouvint pas de l’inégalité,
D’autant qu’il lui paroissoit brave,
Vigoureux, plein d’amour, galant au dernier point.
La belle ne dédaigna point
L’injurieux effort de cet indigne esclave :
Bien plus, elle approuva son désir indiscret,
Lui sut bon gré de sa tendresse,
Rendit caresse pour caresse
Et même n’en fit point secret.
Encore pour un de nous, la faute étoit passable ;
Notre plumage vert la rendoit excusable :
Il a de quoi tenter une jeune beauté ;
Et d’ailleurs notre qualité
Rendoit le parti plus sortable.
Mais, pour un si petit oiseau,
C’est un aveuglement qui n’est pas pardonnable.
Il est vrai que c’étoit un aimable Moineau,
Quoique, à ce qu’on m’a dit, il ne soit pas fort beau;
Et l’on tient que parmi les simples Tourterelles
Il a fait de terribles coups,
Et que son ramage est si doux,
Qu’il a bien fait des infidèles
Et plus encore de jaloux.
Mais qu’est-ce que cela? sinon des bagatelles,
Au prix du dessein surprenant
Que se proposoit le galant.
Aussi, quand l’Aigle, chef de toute la famille,
Fut averti de cette indigne ardeur,
Il prévit bien le déshonneur
Qui résultoit d’alliance si vile.
Ayant donc fait venir nos amants étonnés,
Il les reprit tous deux de s’être abandonnés
Aux mutuels transports d’une égale folie :
Il condamne l’Aiglonne, et dit qu’étant sortie
Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux,
Elle s’abaisse trop, et par trop se ravale
Par un choix si peu glorieux ;
Puis, fait voir au Moineau sa faute sans égale,
De ce qu’oubliant le respect,
Il ose bien lever le bec
Jusqu’à l’alliance royale ;
Et, pour conclusion, enfin il leur défend
De faire jamais nid ensemble,
Malgré l’amour qui les assemble.
-Notre couple, accablé sous un revers si grand,
À ses commandements se rend,
Quoique ce ne fût pas sans traiter de barbare,
D’injurieux et de cruel,
L’ordre prévoyant qui sépare
Ce qu’unissoit un amour mutuel.
L’Aiglonne, fière et glorieuse,
S’éleva dans les airs, affligée et honteuse
De voir ouvertement son dessein condamné;
Et le Moineau passionné,
Au désespoir de voir son espérance en poudre.
Se retira de son côté, Et fut contraint de se résoudre
A rabaisser sa vanité Sur des objets de plus d’égalité.
Voilà donc le récit fidèle
De ce qui me tient en cervelle.
Est-ce que je n’ai pas sujet
De dire que l’Amour ne sait plus ce qu’il fait?
Que la Nature se dérègle.
Puisque l’on voit par un dessein nouveau
L’Aigle s’abaisser au Moineau
Et le Moineau s’élever jusqu’à l’Aigle ?
Et n’ai-je pas raison de dire à haute voix :
Tout est perdu! pour la troisième fois ? »

Ici, le jaseur, hors, d’haleine,
Quoiqu’avecque bien de la peine,
Mit fin à sa narration.
J’en trouvai l’histoire plaisante;
Mais, y faisant réflexion,
Je la trouvai trop longue et trop piquante.
Mais quoi ! c’étoit un Perroquet;
Il faut excuser son caquet.

1. Cette fable fait allusion aux amours contrariés de la grande Mademoiselle, duchesse de Montpensier, avec Lauzun, marquis de Puyguilhem, qu’elle voulait épouser, mais qui n’obtint pas de Louis XIV la permission d’entrer ainsi de vive force dans la famille royale. Cette aventure romanesque est racontée tout au long dans les Mémoires du duc de Saint-Simon. Ce fut au moment où elle était l’entretien de la cour de France (décembre 1670), que La Fontaine composa cette fable, qui n’était pas destinée à l’impression, et qui circula manuscrite dans la société de la duchesse douairière d’Orléans (Marguerite de Lorraine). Cette princesse ne cessait d’être en mésintelligence avec sa belle-fille, la duchesse de Montpensier. «Leur inimitié fut poussée si loin, dit Walckenaer dans l’Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, qu’habitant toutes les deux le palais du Luxembourg, elles partagèrent le jardin, afin de ne pas se rencontrer à la promenade.» La Fontaine, qui avait le titre de gentilhomme servant de la duchesse douairière d’Orléans, se fit un plaisir d’amuser la petite cour du Luxembourg aux dépens de Mademoiselle et de son cadet de Gascogne.
Cette pièce satirique, que Conrart a copiée lui-même, dans le tome IX, page 1161, de sa collection manuscrite, in-folio, sans y joindre aucune note, se retrouve dans les manuscrits de Trallage, nau milieu de plusieurs fables de La Fontaine, toutes écrites de la même main et portant des dates intéressantes.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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