La vieille et les deux servantes

La vieille et les deux servantes

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Il était une vieille ayant deux Chambrières.
Elles filaient si bien que les soeurs filandières
Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.
La Vieille n’avait point de plus pressant souci
Que de distribuer aux Servantes leur tâche.
Dès que Téthis chassait Phébus aux crins dorés,
Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;
Deçà, delà, vous en aurez ;
Point de cesse, point de relâche.
Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontait,
Un misérable Coq à point nommé chantait.
Aussitôt notre Vieille encor plus misérable
S’affublait d’un jupon crasseux et détestable,
Allumait une lampe, et courait droit au lit
Où de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
Dormaient les deux pauvres Servantes.
L’une entr’ouvrait un oeil, l’autre étendait un bras ;
Et toutes deux, très malcontentes,
Disaient entre leurs dents : Maudit Coq, tu mourras.
Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée.
Le réveille-matin eut la gorge coupée.
Ce meurtre n’amenda nullement leur marché.
Notre couple au contraire à peine était couché
Que la Vieille, craignant de laisser passer l’heure,
Courait comme un Lutin par toute sa demeure.
C’est ainsi que le plus souvent,
Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,
On s’enfonce encor plus avant :
Témoin ce Couple et son salaire.
La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par là
De Charybde en Scylla.¹

Source Ésope :

La Vieille et les deux Servantes, Ésope, 79. 44.

Une Vieille n’avait pas plutôt entendu le chant de son Coq, que tous les matins, elle allait une heure avant le point du jour éveiller sa Servante. Alors il fallait se lever pour prendre ensuite une quenouille, qu’on ne quittait que longtemps après le coucher du soleil. Celle-ci, qui séchait de fatigue et d’insomnie, prit un jour le Coq et le tua, dans la pensée qu’elle dormirait tout à son aise, sitôt que sa maîtresse aurait perdu son réveille-matin. Mais tout le contraire arriva. Le Coq mort, la Vieille, qui n’entendait plus ce chant qui la réglât, était toute la nuit sur pied et courait éveiller sa Servante, lorsqu’à peine celle-ci avait eu le temps de se coucher.

la-vieille-et-les-deux-servantes-jjgrandvilleAnalyse de A. de Closset :

Voici une Fable où La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa poésie, ce mélange de tours et cette variété de style qui lui est propre. La peinture du travail des servantes, celle de l’instant de leur réveil, sont parfaites. (ch.)

V. 6.. Dis que Thétis chassoit Phébus aux crins dorés.

» La belle chevelure d’Apollon ne doit pas s’appeler crins ni crinière, et crins dorés est dur pour une image gracieuse. » (M. Clément) Si toutefois, ajouterons-nous, dans un sujet de la nature de celui-ci, La Fontaine n’a pas eu ses raisons pour emprunter, de préférence, ses images mythologiques à Scarron, qui rend par cette périphrase l’épithète de crinitus que Virgile donne an dieu du jour. C’est encore une suite du ton qu’il a pris dès son début, où il caractérise les trois filles de la Nuit, les Parques, sous le titre de sœurs. Filandières…

vieille_deux_servantes_walckenaer_ed_1821Explications de Théodore Lorin :

— On appelait autrefois Charybde et Scylla deux écueils placés, l’un sur la cote nord-est de la Sicile, l’autre sur la côte méridionale de l’Italie, dans le détroit de Messine. Le danger qu’offrait le passage entre ces deux écueils donna lieu au proverbe connu : tomber de Charybde en Scylla, et qui termine la fable de La Fontaine, que vous avez lue plus haut.
Selon la fable, Charybde était une femme sicilienne qui, ayant volé des bœufs à Hercule, fut foudroyée et changée par Jupiter en un gouffre affreux. Scylla, de son côté, était une nymphe de Sicile, que la magicienne Circé changea en un rocher qui avait la tète d’une femme, dont le buste s’élevait au-dessus des eaux, et dont les flancs étaient hérissés de chiens dévorants. Homère, qui a suivi la fable, a fait de ces écueils deux monstres effroyables, auxquels le prudent Ulysse n’échappa qu’avec beaucoup de peine.

“Charybde et Scylla” (Théodore Lorin, 1852)

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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