La vie et l’œuvre de La Fontaine par Eugène Geruzez

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La Fontaine par E. Geruzez


Eugène Geruzez – Nicolas Eugène Géruzez, né à Reims le 6 janvier 1799 et mort à Paris le 29 mai 1865, est un historien de la littérature et critique littéraire français.

Ce fut une inspiration du cœur qui manifesta pour la première fois la supériorité du talent poétique de La Fontaine. L’élégie aux nymphes de Vaux, composée après la disgrâce de Fouquet pour adoucir la rigueur de ses juges et les ressentiments du roi, est un morceau achevé. Enfin, le nom de La Fontaine commença à se populariser par la publication d’un recueil de pièces où il porta à la perfection l’art de conter, dans lequel il avait eu pour pré¬curseurs en France, outre les trouvères auteurs de fabliaux, Rabelais, Bonaventure Desperriers, la reine Marguerite de Navarre, sœur de François 1er, et chez les Italiens, Boccace, l’Arioste et le Pogge. Autorisé par tant d’exemples, le bonhomme ne put jamais bien comprendre qu’il eût mal employé son talent en traitant des sujets trop libres : il y avait été poussé par les conseils d’une nièce de Mazarin, la duchesse de Bouillon.
La Fontaine n’avait pas moins de quarante-sept ans, lorsque le premier recueil de ses fables, composé de six livres, parut sous le titre modeste de Fables d’Esope mises en vers par M. de La Fontaine. La dédicace au dauphin, fils de Louis XIV, élève de Montausier et de Bossuet, annonce des intentions sérieuses et prouve que le poète songeait à se ranger : il vivait alors au Luxembourg, sous le patronage de la duchesse douairière d’Orléans, dont il était gentilhomme. Le succès de ces fables, destinées à l’amuse ment du dauphin, en étendit le bienfait à toutes les classes et à tous les âges. On fut charmé de cette nouveauté par laquelle des récits familiers, qui n’avaient d’autre grâce que la familiarité et d’autre utilité que la propagation de quelques vérités morales, devenaient

Une ample comédie à cent actes divers.

En effet, La Fontaine n’était pas comme Esope et Phèdre, ses devanciers, un simple conteur moraliste, mais il avait pris place à côté des poètes dramatiques.
La Fontaine avait eu en France beaucoup de précurseurs fabulistes. Au moyen âge, les trouvères avaient fait de maître Renard

Tint les trésors chose peu nécessaire :
Quant à son temps, bien sut le dispenser :
Deux parts en fit, dont il soulait (solebat) passer
L’une à dormir, et l’autre à ne rien faire.

un des héros de leurs fabliaux, et ces divers récits forment une espèce de poème, le roman de Renart, rapsodie indigeste et assez amusante où sont délayés, entre beaucoup d’inventions nouvelles, quelques-uns des apologues transmis par l’antiquité, et notamment te Boue et le Renard . Il ne paraît pas que La Fontaine ait connu ce recueil, ni les fables naïves de Marie de France, composées au treizième siècle, ni d’autres recueils demeurés manuscrits ; mais il avait lu dans l’Avocat Patelin de P. Blanchet le Corbeau et le Renard, dans Marot le Lion et le Rat, dans Régnier le Loup et le Cheval. Au reste, il n’imita aucun de ses devanciers, et il est resté inimitable.
Les Aventures de Psyché, que La Fontaine raconta d’après Apulée, et qu’il embellit, forment un roman assez étendu, dont plusieurs passages sont en vers et où la prose domine. Ce roman fournit le sujet d’une pièce dramatique dont les paroles sont de Molière, Corneille et Quinault, et la musique de Lulli. La Fontaine fit lui-même, de concert avec l’acteur Champmeslé, quelques pièces de théâtre assez médiocres parmi lesquelles on distingue le Florentin, qui est resté longtemps à la scène. II essaya même de faire une tragédie, la Mort d’Achille, qu’il n’acheva pas. Ajoutons à ces tentatives dramatiques un opéra que Lulli devait mettre en musique, promesse qui ne fut pas tenue, dont La Fontaine se fâcha au point de faire une satire contre le traître musicien qui l’avait trompé. Tout bonhomme qu’il fût, La Fontaine n’aimait pas à être dupe.
Le second recueil des fables, qui comprenait seulement cinq livres, parut en 1672 ; le douzième et dernier fut publié à part vers la fin de la vie du poète. Louis XIV accepta la dédicace de ce volume sans la payer d’aucune faveur ; La Fontaine, qui négligeait ses devoirs de famille, n’était pas d’humeur à se plier aux services qu’on demande d’un courtisan : il ne voulait pas être au nombre de ceux qu’il appelle

Peuple caméléon, peuple singe du maître.

la-fontaine-manuscrit-lievre-et-tortue-Il tenait trop à son indépendance et à ses plaisirs ; avouons aussi que, d’autre part, il ne tenait pas assez à sa dignité : car l’hospitalité et les soins qu’il accepte sous le couvert de l’amitié n’en prolongent pas moins pour lui une sorte de tutelle dont il aurait dû se dégager. Ce régime convenait à son humeur, et sans doute aussi à son génie ; mais Louis XIV et Colbert ne croyaient rien devoir à l’ami de Fouquet, à l’épicurien rebelle aux lois de l’étiquette, au poète peu scrupuleux qui continuait à rimer des contes et des nouvelles.
Il ne faut pas se méprendre sur le caractère de La Fontaine. Au milieu et à l’aide même de ses distractions et de ses rêveries, il poursuivait avec l’adresse et la persistance d’un enfant le dessein d’échapper aux entraves que la tyrannie du monde aurait mises à son indépendance. Le privilège de grande enfance qu’on lui accordait et dont on s’amusait profitait à son bien-être, aux caprices de son humeur et aux libres allures de son génie. Sur ce pied, on lui passait toutes ses fantaisies, on le choyait, on ne lui demandait que d’être heureux, et c’est aussi ce qu’il voulait.
A la mort de la duchesse d’Orléans (1672), La Fontaine fut recueilli par madame de La Sablière, qui se montra généreuse pour ses besoins, indulgente à ses caprices. Sous cet aimable patronage, La Fontaine n’eut à s’inquiéter de rien : il avait, comme le Rat de la fable, « le vivre et le couvert, » et plus heureux que le Pigeon voyageur, « bon souper, bon gîte et le reste, » c’est-à-dire les soins vigilants de l’amitié, et les entretiens familiers des esprits distingués que réunissait le salon de madame de La Sablière. Il passa vingt-deux ans dans cette intimité, et sa reconnaissance ne fut pas éteinte par la mort de cette femme si empressée de faire le bien et si habile à cacher ses bienfaits.
La Fontaine put enfin, à l’âge de soixante-trois ans, être admis à l’Académie ; Louis XIV y consentit parce qu’il avait promis d’être sage. II succédait (1684) à Colbert, Champenois comme lui, mais d’humeur moins facile, et qui ne pardonna jamais au poète son attachement pour Fouquet. L’Académie fut pour La Fontaine un lieu de prédilection ; il se rendait régulièrement aux séances, où il lui était permis de rêver tout éveillé, et même de sommeiller. Il vota par distraction, a-t-il dit, l’exclusion de son ami Furetière, coupable de trop de précipitation à composer un dictionnaire, quand ses confrères de l’Académie procédaient au même travail avec une majestueuse lenteur. La Fontaine se trouva mal de sa méprise, s’il y eut méprise, car Furetière, dans son ressentiment, le poursuivit d’injures en prose et d’épigrammes en vers. La querelle sur les anciens et les modernes, émue ou tout au moins réchauffée par Perrault (l687), le trouva fidèle, avec Racine et Boileau, à la cause de l’antiquité, et c’est à ce propos qu’il a donné, dans une épitre au savant Huet d’excellents préceptes sur l’imitation des anciens :

Quelques imitateurs, sot bétail, je l’avoue,
Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue.
J’en use d’autre sorte ; et me laissant guider,
Souvent à marcher seul j’ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage.
Mon imitation n’est pas un esclavage :
Je ne prends que l’idée, et les tours, et les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d’ailleurs quelque endroit, plein chez eux d’excellence,
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l’y transporte, et veux qu’il n’ait rien d’affecté,
Tâchant de rendre mien cet air d’antiquité.

Jean de La Fontaine et les bêtes
Jean de La Fontaine et les bêtes

Lorsque madame de La Sablière fut morte (1693), La Fontaine se retira chez M. d’Hervart, près de qui se passèrent les dernières années de sa vie, Saint-Evremond avait tâché vainement de l’attirer en Angleterre ; l’âge était venu, et avec l’âge, les infirmités, qui ne lui permirent pas d’entreprendre ce voyage. Bientôt après, une maladie grave ramena La Fontaine aux sentiments religieux, qu’il avait plutôt négligés que méconnus pendant le cours d’une vie partagée entre la poésie, le plaisir et le sommeil ; il porta même la rigueur aussi loin qu’il avait poussé le relâchement. Il alla jusqu’à se couvrir d’un cilice pour se mortifier ; il désavoua ceux de ses ouvrages par lesquels il avait offensé la morale, et mourut, après avoir donné pendant deux ans les marques de la piété la plus vraie et la plus sincère, le 13 février 1695, âgé de soixante-quatorze ans. Racine, qui aimait à le recevoir à sa table, l’assista dans sa dernière maladie ; et le lendemain même de sa mort, Fénelon, qui l’avait, pour ainsi dire, associé à l’éducation du duc de Bourgogne par la composition de ses dernières fables adressées au jeune prince, écrivit en quelques lignes un éloge vivement senti de notre fabuliste, qu’il place sans hésiter au niveau des grands poètes de l’antiquité : « Lisez-le, et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce ; si Horace a paré la philosophie et la morale d’ornements plus variés et plus attrayants ; si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité ; si Virgile, enfin, a été plus touchant et plus harmonieux. »

Eugène Geruzez

Études littéraires sur les ouvrages français, prescrits pour l’examen du baccalauréat es lettres
Eugène Geruzez, Jul. Delalain, 1849

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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