La vie et les écrits de La Fontaine par Marius Guinat

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Contrastes dans la vie et les écrits de La Fontaine


La vie et les œuvres de La Fontaine sont pleines de contrastes. Comment l’auteur de contes charmants, mais licencieux, a-t-il pu songer à écrire alternativement, et de la même plume, des fables morales pour l’éducation de la jeunesse, et même des poésies chrétiennes pour l’édification des âmes ? Comment l’épicurien, le voluptueux, faisait-il ses délices de la lecture de Platon et de Plutarque ? Comment, au temps même où il écrivait des contes, eut-il pour amis Huet, le savant et vertueux évêque d’Avranches, les Pères Bouhours et Commire, et l’abbé Camus ? Comment cet esprit si vif, si alerte, ouvert à toutes les impressions sur le beau, dans les arts et dans les lettres ; comment ce. critique si fin et si profond; comment ce railleur spirituel, ce satirique enjoué, a-‘t-il passé et passe-t-il encore pour un bonhomme ? Comment ce poète aimable, délicat et tendre, qui vécut pendant vingt ans dans l’intimité journalière de madame de la Sablière, qui fut goûté des femmes les plus belles et les plus spirituelles de son temps, qui fut distingué par les plus grands seigneurs, recherché par tous les gens d’esprit, par tous les hommes dé lettres, par les plus célèbres artistes, a-t-il pu être dépeint par La Bruyère comme un homme « grossier, » lourd, stupide, qui ne sait pas parler, ni raconter ce » qu’il vient de voir ? » Comment cet esprit libre, indépendant, qui ne croyait qu’au Dieu des bonnes gens, est-il devenu , à la fin de sa vie, un chrétien convaincu, fervent et austère?
Walckenaer a écrit “une excellente Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, dans laquelle on peut trouver des. réponses à toutes ces questions ; mais cette histoire,en deux volumes, écrits à la manière des érudits, est faite pour les lecteurs patients et peu pressés, et c’est le petit nombre. Je voudrais donc tâcher de suppléer à cette longue étude par une courte biographie dont La Fontaine lui-même, personne ne s’en plaindra, ferait tous les frais; car notre poète, il faut qu’on, le sache, a pris plaisir, c’est lui qui le dit, à « rendre son âme visible, » à se peindre en ses écrits avec ingénuité et franchise, et à peindre aussi les personnes qu’il aimait. Seulement, quand il s’agit des personnes qu’il aime, il faut se défier, car avant tout il est poète, et il nous a avertis de nous tenir en garde contre les faiseurs de vers : « Savez-vous pas bien que pour peu que j’aime, je ne vois dans les défauts des personnes non plus qu’une Taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle?.. Dès que j’ai un grain d’amour, je ne manque pas d’y mêler tout ce qu’il y a d’encens dans mon magasin; cela fait le meilleur effet du monde, je dis des sottises en vers et en prose….., enfin, je loue de toutes mes forces : homo sum qui ex stultis insanos reddam. Ce qu’il y a, c’est que l’inconstance remet les choses en leur ordre Et puis fiez-vous à nous autres faiseurs de vers.»
Ainsi, nous voilà bien avertis, il ne faut pas prendre au pied de la lettre les louanges que prodigue notre poète aux grands et aux belles ; il brûle par enthousiasme son encens, qu’il avait, dit-il, « le secret de rendre exquis et doux, » mais il n’entend pas pour cela tomber dans la flatterie et la servilité ; il entend, au contraire, traiter sur le pied de l’égalité avec ceux qu’il loue, et il le leur fait savoir :
Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce :

Jadis l’Olympe et le Parnasse
Etaient frères et bons amis.

Il pense que les poètes ne doivent pas faire antichambre ; aussi n’allait-il jamais à la Cour. Un jour, Fouquet l’ayant fait attendre, il s’en plaint en badinant, mais enfin il s’en plaint.

Renvoyez donc en certains temps
Tous les traités, tous les traitants,
Les requêtes, les ordonnances,
Le Parlement et les finances,
Le vain murmure des frondeurs,
Mais, plus que tout, les demandeurs.
Renvoyez, dis-je, cette troupe
Qu’on ne vit jamais sur la croupe
Du Mont où les savantes Sœurs
Tiennent boutique de douceurs.
Mais que pour les amants des Muses
Votre Suisse n’ait point d’excuses,
Et moins pour moi que pour pas un.

Les Vendômes et les princes de Conti avaient admis La Fontaine dans leur société, et il était de ces dîners du Temple où la licence était poussée très loin. La Fontaine perdait quelquefois la raison dans ces dîners, mais il n’y perdait jamais la liberté de. discuter detout avec les princes et de discuter sur le pied de l’égalité. En septembre 1689, il écrit au maréchal duc de Vendôme, qui était alors en campagne sur le Rhin, une lettre en vers fort curieuse dans laquelle la politique se mêle au récit d’un dîner où tous les convives se grisèrent.

Nous faisons au Temple merveilles.
L’autre jour on but vingt bouteilles,
Régnier en fut l’Architriclin.
La nuit étant sur son déclin,
Lorsque j’eus vidé mainte coupe,
Langeamet, aussi de la Troupe,
Me ramena dans mon manoir.
Je lui donnai, non le bonsoir,
Mais le bonjour ; la blonde Aurore,
En quittant le rivage Maure,
Nous avoit à table trouvés,
Nos verres nets, et bien lavés,
Mais nos yeux étant un peu troubles,
Sans pourtant voir les objets doubles.
Jusqu’au point du jour on chanta,
On but, on rit, on disputa.
On raisonna sur les nouvelles,
Chacun en dit, et des plus belles.
Le Grand Prieur eut plus d’esprit
Qu’aucun de nous sans contredit.
J’admirai son sens, il fit rage,
Mais malgré tout son beau langage,
Qu’on étoit ravi d’écouter,
Nul ne s’abstint de contester.
Je dois tout respect aux Vandosmes;
Mais j’irois en d’autres Royaumes,
S’il leur falloit en ce moment
Céder un ciron seulement.

Nous venons de voir La Fontaine dans un joyeux dîner en compagnie de gens de lettres et d’hommes d’esprit. Voyons-le dans un dîner qu’un gros et sot financier s’avisa un jour de lui donner.
« Un certain Le Verrier qui, nous dit Walckenaer, avait le triple travers de vouloir passer pour homme à bonnes fortunes, pour ami des seigneurs et pour protecteur des lettres, avait invité La Fontaine à dîner, dans l’espérance qu’il amuserait les convives. Notre poète mangea et but, et ne parla point. Comme le dîner se prolongeait, il s’ennuya et se leva de table sous prétexte de se rendre à l’Académie. On lui fit observer qu’il n’était pas encore temps. ” Ah bien ! dit-il, je prendrai par le plus long, et il sortit. ”
Walckenaer ne voit dans cette réponse qu’une des distractions habituelles de notre poète; j’y vois, au contraire, une leçon donnée à ce sot financier, qui probablement ne renouvela pas son invitation.
La Fontaine était distrait surtout quand il avait envie de l’être, et la plupart des anecdotes citées à ce sujet le prouvent. Ainsi, quand Boileau, abusant de sa bonhomie et de sa douceur, poussait les plaisanteries un peu trop loin, notre poète feignait d’être distrait et de ne pas les entendre, afin de n’avoir pas à s’en fâcher.
Taine a dit que Là Fontaine « quêtait humblement de l’argent, mais que le poète au dedans restait libre, et que, derrière ce retranchement impénétrable, nulle servitude n’eut pu l’envahir.» La distinction est subtile. Quoi qu’il en soit, l’homme était aussi libre que le poète : la lettre au duc de Vendôme et l’anecdote que nous venons de rapporter le démontrent, et La Fontaine, qui recevait du duc une pension, plaisante avec lui sur l’emploi qu’il en fera.

Je ne vous réponds pas qu’encor
Je n’emploie un peu de votre or
A payer la Brune et la Blonde,
Car tout peut aimer en ce monde.
Non que j’assemble tous les jours
Barbe fleurie, et les Amours.
Même dans peu votre finance
Au Sacrement de Pénitence
A mon égard échappera.

La Fontaine était bien convaincu que ceux auxquels il adressait ses vers devenaient ses débiteurs, et il l’a dit très finement dans son Remerciement à l’Académie française :
« On dirait que la Providence a réservé pour le règne de Louis le Grand des Hommes capables de célébrer les actions de ce Prince : car bien que tant de victoires l’assurent de l’immortalité, ne craignons point de le dire, les Muses ne sont point inutiles à la réputation des Héros : quelle obligation Trajan n’a-t-il pas à Pline le jeune ? Les oraisons pour Ligarius et Marcellus ne font-elles pas encore à présent honneur à la clémence de Jules César ?»
Walckenaer a fait remarquer avec raison que dans aucune des épîtres dédicatoires de La Fontaine on ne trouve ce ton de basse humilité qu’on a tant reproché au grand Corneille et à Molière, qui se conformaient en cela aux protocoles en usage alors dans ces sortes d’écrits.
S’il ne faut pas prendre au pied de la lettre l’encens que La Fontaine prodigue aux grands et aux belles, on ne doit pas non plus prendre au pied de la lettre ce qu’il nous a dit de son inconstance : il nous fournira lui-même des preuves du contraire. Ces réserves faites, nous pourrons continuer à l’interroger; nous le trouverons toujours prêt à répondre avec franchise, car si le poète est enthousiaste, l’homme est honnête et sincère.

Guinat, Marius. La morale des fables de La Fontaine et le temps présent souvenirs, impressions et réflexions d’un vieux fonctionnaire. 1886.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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