La vie de Marie de France

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Marie de France


Écrire l’histoire de la fable, ce serait écrire l’histoire même de l’esprit humain, qui toujours s’est plu à envelopper la vérité du voile de l’allégorie, surtout aux époques où la vérité ne se faisait accepter des despotes qu’à force de précautions prudentes. Nous avons à montrer seulement ici par quelle filière ininterrompue la fable antique arriva jusqu’à la Fontaine, comment elle a été modifiée par le génie de notre race, élargie parle dernier héritier des poètes gaulois, et portée si haut que c’est à peine si quelques-uns ont tenté de la reprendre après lui, sans prétendre l’y égaler.
Il nous sera donc permis d’écarter l’apologue oriental, la parabole évangélique, la fable grecque et la fable latine, aux-quelles nous reviendrons, et il nous suffira de dire que, du temps des Théodoses aux xive et xve siècles, d’Aviénus à Planude et à Abstemius, en passant par le rhéteur byzantin Aphtonius, par Romulus, Vincent de Beauvais et bien d’autres, le souvenir d’Ésope, de Phèdre, de Babrius, est perpétué par des recueils en vers ou prose d’une exactitude souvent très douteuse. Planude est plus connu par l’honneur que lui a fait la Fontaine en plaçant sa fabuleuse Vie d’Ésope en tête de ses Fables, et aussi par l’erreur singulière qui lui fait voir presque un contemporain d’Ésope en ce moine du xive siècle.
Le recueil des prétendues fables d’Ésope, écrit par Planude dans une prose grecque peu élégante et parfois peu correcte, ne méritait pas tant de respect. Déjà Abstemius (Laurent Astemio), qui vit à la fin du xve siècle, est plus digne d’attention, malgré sa sécheresse : parmi les sujets de ses deux cents fables, plusieurs sont de son invention. La Fontaine a dû le lire dans la collection de Nevelet. Mais avant Planude et Abstemius, Marie de France et les auteurs du Roman de Renart avaient écrit (xme siècle). Avec eux nous entrons dans la littérature française.
On croit que Marie de France vécut en Angleterre sou Henri III, l’adversaire malheureux de Louis IX à Taillebourg, le roi dont le règne fut si tourmenté par les guerres civiles, dont il finit par être victime. Son origine française est attestée par son nom, et elle aime à la rappeler :

Marie ai num, si sui de France.

Comme ce mot de « France » désignait alors l’Ile-de-France, on l’a fait naître à Compiègne. D’autres ont pensé qu’elle était de Normandie, et de cette partie de la Normandie qui confine la Bretagne, car elle semble connaître la langue bretonne, et dans ses « lais », dont quelques-uns ont du charme, elle s’inspire souvent des légendes celtiques. Son esprit est cultivé : elle sait le latin. Son cœur est bon : pitoyable aux petits et aux malheureux, elle est sévère pour les grands et les oppresseurs.
Son Ysopet (Petit Ésope) contient cent trois fables en vers de huit syllabes, écrites d’un style aisé, parmi lesquelles on peut citer le Loup et l’Agneau, le Corbeau et le Renard, le Lièvre et les Grenouilles, les Grenouilles qui demandent un roi, le Loup et la Cigogne, le Lion et l’Âne chassant, la Femme noyée, l’Hirondelle et ses petits, le Geai paré des plumes du paon, la Chatte métamorphosée en femme, le Rat, la Grenouille et le Milan, le Milan et le Rossignol, où il semble bien, selon la remarque d’un critique, que le rossignol timide et plaintif soit quelque pauvre trouvère en face d’un seigneur féodal. Bien que le livre soit placé sous l’invocation d’Ésope (Ésope et la fable se confondaient aux yeux de nos pères), beaucoup de ces fables sont nouvelles. Marie de France versifiait les fables écrites en prose anglaise par Henri Ier, qui lui-même avait traduit le recueil de Romulus (ixe siècle), où dominent les imitations de Phèdre. La Fontaine, qui n’a connu Marie de France qu’indirectement, à travers les conteurs des âges suivants, est un tout autre poète ; mais Marie a pour elle, avec un mérite littéraire déjà réel, la bonté de cœur et la pitié qui attendrissent ses moralités.

Félix Hémon

Cours de littérature, à l’usage des divers examens, par Félix Hémon, librairie, Ch. Delagrave Paris, 1890.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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