La Tortue et les deux Canards

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Une Tortue était, à la tête légère,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
Volontiers on fait cas d’une terre étrangère :
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux Canards à qui la commère
Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :
Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique,
Vous verrez mainte République,
Maint Royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s’attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La Tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.
Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.
Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.
La Tortue enlevée on s’étonne partout
De voir aller en cette guise
L’animal lent et sa maison,
Justement au milieu de l’un et l’autre Oison.
Miracle, criait-on. Venez voir dans les nues
Passer la Reine des Tortues.
– La Reine. Vraiment oui. Je la suis en effet ;
Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose ;
Car lâchant le bâton en desserrant les dents,
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage.
Ce sont enfants tous d’un lignage.

Notes et explications – Louis Émile Dieudonné Moland :

la-tortue-et-les-deux-canards-jjgrandvillePuisée aux sources indiennes. La Fontaine l’avait trouvée dans le Livre des lumières, ch I, f. 22, Voyez aussi le Pantcha Tantra, liv. 1, f.14, et l’Hitopadesa : la Tortue et les deux Cygnes, p. 172, trad. Lancereau.
Dans les versions indiennes, l’émigration des deux canards et de la tortue n’est pas le fait d’un caprice de celle-ci. Elle est nécessitée par le dessèchement de l’étang où ils vivent: « Il vint une année de sécheresse, dit David Sahid ; les canards furent contraints de déloger. Ils allèrent trouver la tortue pour lui dire adieu. Elle leur reprocha qu’ils la quittaient à l’heure de la nécessité et les pria de l’emmener. »
Dans d’autres leçons du Calila et Dimna, ces circonstances sont longuement développées. La leçon turque. l’Homayoun-Nameh, telle que Galland et Cardonne l’ont traduite, est tout à fait pathétique. La tortue supplie ainsi ses amis qui vont l’abandonner :
« Ah! dit-elle en soupirant, quelle nouvelle affligeante ni’annoncez-vous! comment pensez-vous que je puisse vivre sans vous, que je regarde comme l’âme qui m’anime ? Non, je préfère de mourir plutôt que de vous quitter. Je sens que je n’ai pas la force de vous dire adieu ; jugez comment je supporterai l’affliction de ne plus vous voir ? Cette pensée m’accable.
— Vous devez croire, repartit un des canards, que nous ne souffrons pas moins que vous. Mais voila la disette d’eau qui nous réduit à la dernière extrémité; et, pour peu que nous restions Ici, notre vie est en danger. C’est cela qui nous contraint de la sauver par la fuite et par l’éloignement. Si ce n’était cet obstacle, jamais nous ne nous résoudrions de nous séparer d’une amie comme vous, ni de l’abandonner de propos délibéré ; cela ne nous serait pas plus possible, qu’il ne l’est à un amant de s’éloigner de son amante, lorsqu’il lui a donné son cœur.
— Mes chers amis, répliqua la tortue, je ne suis pas moins intéressée que vous dans la disette d’eau, et je suis perdue sitôt que l’étang sera entièrement desséché. Faites-moi une grâce, je vous en conjure par notre ancienne amitié ; ne me laissez pas en ce lieu de misère; prenez-moi avec vous, et me menez où vous allez. Vous êtes mon âme, et vous partez : lorsque vous serez partis, que deviendra ce corps ? »
Tout ce bavardage, tous ces détails prolixes, ne préparent point le dénouement. Le récit de La Fontaine a plus d’unité et plus de sens. Il n’y a donc pas à regretter qu’il n’ait point connu l’Homayoun-Nameh. Cet apologue se retrouve dans les recueils chinois, et M. Julien en a reproduit une version dans les Avadânas, t.1, p. 71.

Analyses et observations – Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort :

canard-tortue-couleur-milo-winter-univ-michiganV. 1. Une tortue était, etc. . . . Quoique l’invention de cette fable soit un peu bizarre , quoique la tortue y soit peinte dans un costume bien étranger à ses habitudes, on peut ranger cet Apologue parmi les bons. C’est que l’intention en est sage, morale , bien marquée , et que d’ailleurs l’exécution en est très-agréable.
V. 4. Volontiers gens boiteux , etc. …. La répétition de ce mot volontiers est pleine de grâces ; et ce vers : Volontiers gens boiteux haïssent le logis , fait voir comment La Fontaine sait tirer parti des plus petites circonstances.
V. 9. . . . Par l’air en Amérique : Il ne fallait point particulariser, ni nommer l’Amérique : du moins fallait-il ne nommer qu’une contrée de l’ancien hémisphère. Toute action qui forme le nœud ou l’intérêt d’un Apologue , est supposée se passer dans les temps fabuleux, au temps (comme dit le peuple ) où les bêtes parlaient. Il y a, pour chaque genre de poésie, une vraisemblance reçue , une convenance particulière, dont il ne faut pas s’écarter.
V. 13. Ulysse en fit autant. Ce trait ne pèche point contre la règle que nous venons d’établir, parce que le temps où Ulysse vivait est supposé compris dans l’époque que nous avons indiquée ; d’ailleurs , ce rapprochement des voyages d’Ulysse avec celui de la tortue est si plaisant, que le lecteur s’y rendrait bien moins difficile.
V. 13. . . . On ne s’attendait guère…, Voilà un de ces traits qui caractérisent un poète supérieur à Son sujet ; nul n’a su s’en jouer à propos comme La Fontaine. “La Tortue et les deux Canards.”

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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