La petite-fille de Jean de La Fontaine

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A Mesdames de France


M. Edouard de Barthélemy, qui va publier d’ici quelques jours une histoire de Mesdames de France, filles de Louis XV, à la librairie Didier, veut bien nous communiquer une anecdote assez piquante extraite de ce travail ; c’est un document relatif au passage de Mesdames de France à Château-Thierry, et se rendant aux eaux de Plombières, au mois de mai 1762, et à la présentation de l’arrière-petite-fille de La Fontaine. Ce document provient des archives de la famille Héricart de Thury ; on sait que la femme du grand fabuliste était Mlle Marie Héricart.
Charles de La Fontaine, fils du bonhomme, avait épousé Mlle du Tremblai, fille d’un maître des comptes de la chambre des comptes de Paris. Quatre enfants naquirent de cette union. Charles-Louis, seul fils, embrassa, après de brillantes études, la carrière diplomatique ; il suivit notre ambassadeur de Hollande comme secrétaire, et mourut jeune à Pamiers, où il s’était marié. Ses enfants, un fils et deux filles, revinrent à Château-Thierry ; le fils, Hugues Charles, prit femme dans une famille pauvre, et eut également plusieurs enfants.
Quand Mesdames Adélaïde et Victoire vinrent coucher à Château-Thierry, elles apprirent que les descendants du bonhomme vivaient presque dans l’indigence. Le charitable complot avait été préparé ; le poète Rochon de Chabannes avait préparé une fable et un placet en vers que la petite Marie Françoise-Claire de La Fontaine débita aux deux princesses. Celles-ci, ravies de cette jolie enfant, brune piquante et élégante, la gardèrent quelque temps avec elles, lui firent de nouveau réciter ces vers, et en repassant, à leur retour des eaux, elles emmenèrent Marie-Françoise. A Versailles, on la présenta au roi paré de diamants prêtés par Madame Adélaïde. Après la visite, comme les femmes de chambre les retiraient : « Ne les rapportez pas, dit la princesse ; je ne reprends pas ce que j’ai donné. »
L’enfant, fut placée à Fontevrault, abbaye où les cinq dernières filles de Louis XV avaient été élevées.
Elle ne voulut pas y prendre le voile, et épousa un garde-du-corps, M. Marin de Marion, un peu malgré ses bienfaitrices, qui fermèrent les yeux, et lui firent de généreux cadeaux et lui constituèrent une pension.
L’affaire fit du bruit, et Rochon en fut très-satisfait ; il écrivit à ce propos la lettre suivante à Mlle de La Fontaine, tante de Marie-Françoise, en joignant la copie mise au net de ses vers.
« Ce 21 octobre 1762.-Mademoiselle, je reçois à l’instant à Châteaudun en Beauce, dans les terres d’un de mes amis, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire et de m’envoyer à Paris : voilà la cause du retard de ma réponse. Vous me comblez de joie en m’apprenant le succès de la petite bagatelle que j’ai faite pour votre illustre famille. C’est un rien qui me devient bien précieux : il n’y a d’heureux instants dans la vie que ceux où l’on rend service et où l’on réussit. Qu’ils sont rares, et qu’un particulier est borné ! Ne me parlez point de votre reconnaissance ; c’est moi qui vous doit tout, mademoiselle. Vous m’avez procuré le plaisir de vous servir, j’ai réussi ; je suis trop heureux. Ce rien va être pour moi une source intarissable de plaisir.
Quelle satisfaction, quand, du fond de ma retraite, j’entendrai parler des bontés de Mesdames par l’aimable enfant qui a récité mes faibles vers ! Le nom de ses aïeux, son mérite personnel, contribueront sans doute à son élévation et à sa fortune, mais j’aurai fait le premier pas ; j’aurai appris à Mesdames qu’à la honte de la nation, la famille du célèbre La Fontaine languissait à Château-Thierry, tandis que les enfants des publicains écrasent à Paris, du poids de leur insolence, le mérite indigent. J’aurai appris ces choses inouïes et j’aurai touché l’âme vraiment généreuse de nos adorables princesses. Voilà d’où je partirai pour me faire un bonheur de tout ce qui pourra désormais vous arriver d’avantageux.
Faites de mon ouvrage, mademoiselle, tout ce qu’il vous plaira ; il m’a déjà assez rapporté pour que je n’y regarde pas de si près. On en dira tout ce qu’on voudra, je l’abandonne ; jamais je ne tirerai d’aucun ouvrage la satisfaction que j’ai de celui-ci : c’est une occasion unique. J’ai parlé aux Bourbons pour la famille de La Fontaine ; on a entendu ma faible voix, et la main de nos Dieux s’est étendue sur la postérité de ce grand homme. Il faut bien qu’il m’arrive un peu de mortification et quelques petits chagrins après tant de gloire et de bonheur. Mettez ma fable dans les feuilles, dans les journaux, dans le Mercure, je l’abandonne à la causticité du lecteur.
la_Fontaine_par_VimarQu’ai-je à y perdre ? Un peu de vaine fumée que vous m’avez donnée. Je n’ai point la faiblesse de m’en repaître. Votre motif est noble et généreux ; vous devez publier, mademoiselle, l’histoire de vos malheurs et des bontés de Mesdames. Faites éclater leur bienfaisance et leur humanité. Montrez à ces hommes vains qui chargent la surface de la terre que nos rois sont hommes, tandis qu’avec un titre de secrétaire du roi et 20,000 livres de rente, on a déjà depuis longtemps cessé de l’être. Montrez l’humanité assise sur l’auguste trône des Bourbons, tandis qu’un bourgeois de Paris, sortant à peine du soc et de la charrue, la chasse impitoyablement de son antichambre. Votre reconnaissance est juste, et l’exemple inutile peut-être, quoique admirable.
« Je suis avec le plus profond respect, etc.
« ROCHON. »

« Comme il s’est peut-être glissé quelques fautes dans la copie que vous avez reçue de ma fable, en voici une de ma main :
A Mesdames de France.

Jean s’en alla, comme il était venu,
Mangeant son fonds avec son revenu.
C’était mon bisaïeul, de célèbre mémoire ;
Son fils fit tout de même, ainsi son petit-fils :
Jamais au monde ils n’ont acquis
Que de l’estime et de la gloire.
Mon bisaïeul était un fablier,
Disait très-plaisamment une femme immortelle :
Cet arbre est mort, mais non pas tout entier ;
J’en suis un rejeton, une tige fidèle,
Et voici de mes fruits une fable nouvelle ;
Avec bonté daignez la recevoir ;
Dans mon malheur, c’est mon unique espoir

Fable récitée par une des arrière-petites-filles de La Fontaine, devant Mesdames de France…

« Si j’osais, mademoiselle, vous prier, en envoyant cette drogue à M. Fréron, de lui faire mes compliments ! J’ai pour lui la plus parfaite estime, et je crois être de ses amis. Je vous supplie de ne me point épargner si je puis vous êtes propre à quelque chose. Je me ferai toujours honneur et plaisir de vous rendre les petits services qui dépenderont de moi. Permettez-moi d’embrasser l’aimable enfant qui a débité ma fable : sans doute, je lui dois le succès qu’elle a eu. »

Le Monde illustré du 13 novembre 1869

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