La Lice et sa Compagne

La Lice et sa Compagne, LaFontaine

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Une Lice étant sur son terme,
Et ne sachant ou mettre un fardeau si pressant,
Fait si bien qu’à la fin sa Compagne consent
De lui prêter sa hutte, où la Lice s’enferme.
Au bout de quelque temps sa Compagne revient.
La Lice lui demande encore une quinzaine ;
Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu’à peine.
Pour faire court, elle l’obtient.
Ce second terme échu, l’autre lui redemande
Sa maison, sa chambre, son lit.
La Lice cette fois montre les dents, et dit :
“Je suis prête à sortir avec toute ma bande,
Si vous pouvez nous mettre hors. ”
Ses enfants étaient déjà forts.
Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette.
Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,
Il faut que l’on en vienne aux coups ;
Il faut plaider, il faut combattre.
Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre.

Source de la fable :  Phèdre, La Chienne qui met bas

Les caresses d’un méchant cachent quelque piège : la fable suivante nous avertit de les éviter.

Une Chienne, près de mettre bas, demanda à une de ses compagnes de lui prêter sa cabane pour y faire ses petits; elle l’obtint facilement. Puis, l’autre réclamant son asile, notre Chienne la supplia de lui accorder un court délai, jusqu’à ce qu’elle pût emmener ses petits, devenus plus forts. Ce temps encore écoulé, l’autre redemande son lit avec plus d’instance. « Si tu peux, lui dit-elle, tenir tête à moi et à toute ma bande, je te céderai la place. » (Canis parturiens)

la-lice-et-sa-compagne-jjgrandvilleAnalyses et morale de Sébastien-Roch Nicolas :

Cette fable, très-remarquable par la leçon qu’elle donne , ne l’est dans son exécution que par son élégante simplicité.
La morale de cet Apologue est si évidente , que le goût ordonnait peut-être de ne pas y joindre d’affabulation ; c’est le nom qu’on donne à l’explication que l’auteur fait de sa fable.

Notes de l’abbé Marie-Nicolas-Silvestre Guillon :

(1) Une Lice étant sur son terme. La prose dirait : touchant à son terme. La poésie plus précise, avec moins d’exactitude peut-être, hasarde : étant sur son terme. La Lice fait plus qu’y toucher, elle l’a atteint, elle y est. Cette situation rend plus pressante la demande de l’animal. Ce n’est qu’à la dernière extrémité qu’elle emprunte, tant il lui coûte de devoir! Le moyen de refuser?
(2) Fait si bien, qu’à la fin sa compagne consent. Le fardeau, est si pressant ! une étrangère serait trop cruelle de lui refuser secourt, à plus forte raison sa compagne. Fait si bien qu’à la fin.
Encore ne l’obtiendra-t-elle qu’à force de sollicitations, tant celle-ci tient à sa propriété !
(3) Sa maison, sa chambre, son lit. Pas un mot oiseux , pas un mot synonyme. Sa maison. On a bien le droit de redemander une maison que l’on a prêtée. Hors de chez soi, où peut-on se loger ? Sa chambre. Cette maison n’est pas si vaste qu’on puisse la partager. C’est une chambre en tout. Son lit La chose de toutes la plus nécessaire, celle qui se prête le moins. Et voilà si longtemps qu’on en a fait le sacrifice !
(4) Je suis prête à sortir avec toute ma bande. Elle a bien soin de le déclarer : ce n’est pas à elle seule que l’on aura affaire, mais à une bande entière, et bande de voleurs.
(5) Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette. J. Meschinot, dans son poème des Lunettes des Princes :
L’on perd ce qu’aux ingrats on donne.

La fable, la morale et la politique :

— Marseille, bâtie par une colonie de Phocéens, s’était rendue , dès sa naissance, redoutable aux peuples qui lui avoient permis de s’établir au milieu d’eux. Coman, successeur de Nannus, roi des Sigobriens , voulant engager ces peuples à s’armer contre la ville nouvelle , commence par la rendre odieuse, et la peint à leurs yeux comme la Lice de cet apologue, qui, dit-il, se voyant prés de mettre bas, supplie un berger du voisinage de lui prêter, par grâce, un lieu pour y déposer ses petits. A ce premier service il faut bientôt joindre celui de permettre qu’on restât tout le temps nécessaire à l’éducation de ses petits. A la fin, ces mêmes petits étant déjà forts, et la Lice se sentant bien escortée, s’adjugea elle-même la propriété du lieu.

Observation et morale par Pierre Larousse :

la-lice_et_sa_compagne_walckenaer_ed_1821Les fables de La Fontaine n’offrent pas toujours à ce sujet une moralité irréprochable. L’une d’elles, par exemple, où il est encore question du chien (ou plutôt de la lice, nom qu’on donne à la femelle du chien de chasse), conclut à une morale qui est en opposition flagrante avec le principe de charité.
Ceci, mes enfants, a besoin de quelques mots d’explication. Certes, je ne cherche pas à justifier la conduite de la lice, qui montre les dents quand ou l’invite à restituer l’asile qui lui a été prêté. Je réclame seulement contre cette maxime trop absolue du fabuliste, qu’il ne faut pas secourir les méchants, les ingrats, même quand ils sont dans le danger. Quand vous rendez un service, que ce ne soit pas dans la supputation de la reconnaissance. Si l’obligé vous trompe, tant pis pour lui. La récompense de votre bonne action doit être dans l’action elle-même. Le plus ingrat des hommes est celui qui n’a jamais fait d’ingrats.
Au reste, le Bonhomme est assez coutumier du fait. Ses petits personnages sont en général d’une nature peu obligeante…
(L’Ecole normale: journal de l’enseignement pratique, Pierre Larousse, 1858-1859)

Notes et analyses de Charles Aubertin :

La Lice et sa Compagne

lice-compagne-par-david-johannot-adam-etc–  Lice, femelle de chien de chasse. — Son terme, expression abrégée pour dire le terme de la grossesse.

–  Consent de. Plus ordinairement, à. Au dix-septième siècle on disait également consentir à, et consentir de. « D’autres consentent d’être gouvernés par leurs amis en des choses presque indifférentes. » (La Bruyère.)

César lui-même ici consent de vous entendre. (Racine, Britannicus, v. 1100.)

L’emploi de la préposition de avec consentir est très ancien dans la langue : « Le roy grand désir avoit de tel trésor trouver, mais n’osoit consentir de fouyr (creuser) dessoubs le pillier de paour qu’il ne chaït. » (Les Sept Sages de Rome. —Constans, p. 99.)

Faire court. Expression familière, abréger, couper court, se taire tout court. On dit aussi trancher court :

Et moi pour trancher court toute cette dispute. (Fem. sav., V, III.)

« Je me tais tout court… Adieu, ma chère fille, il faut finir tout court en cet endroit… Je coupe court, parce que je ne veux point m’embarquer à vous dire les sentiments de mon cœur, etc. » (Mme de Sévigné, T. II, 30, 512, 457.) — Dans toutes ces expressions, court (du latin curtum, et primitivement cort) est un adjectif employé comme adverbe. On sait qu’à l’origine de notre langue les adjectifs servaient généralement d’adverbes : quelques-uns ont passé dans le français moderne avec cette acception.

Bande. Le sens précis de ce mot est : association ou réunion de personnes qui forment une même compagnie, ou une même famille, ou qui vont ensemble pour le même dessein. Ce mot vient de l’allemand band, drapeau.

Hors, adverbe. — Aujourd’hui on préfère dehors. Toutefois le plus ancien et le plus régulier de ces adverbes est hors, qui est une forme accessoire de fors (en latin foris) :

Mettre vos meubles hors et faire place à d’autres. (Molière.)

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