La Fontaine vu par Henri Blaze de Bury

Henri Blaze de Bury

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La Fontaine vu par Henri Blaze de Bury


(Parties : 12)

“Ange Henry Blaze, baron de Bury, né à Avignon, 19 mai 1813-Paris et décédé 15 mars 1888, est un écrivain, poète, dramaturge et critique littéraire français.”

La Fontaine, à propos d’une nouvelle édition illustrée – Fables de La Fontaine, publiées par D. Jouaust, avec une introduction par M. Saint-René Taillandier, de l’Académie française.

« Un jour, raconte Walckenaer, Molière soupait avec Racine, Despréaux, La Fontaine et Descoteaux, fameux joueur de flûte. La Fontaine était, ce jour-là encore plus qu’à son ordinaire, plongé dans ses distractions. Racine et Despréaux, pour le tirer de sa léthargie, se mirent à le railler si vivement, qu’à la fin Molière trouva que c’était passer les bornes. Au sortit de table, il poussa Descoteaux dans l’embrasure d’une fenêtre, et, lui parlant d’abondance de cœur, il lui dit : « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n’effaceront pas le bonhomme ! » Poète, c’était lui en effet qui des quatre l’était le plus, poète dans le sens naturel, le vrai sens du mot. La Fontaine est un inconscient, il bavarde, dit ce qui lui vient, se répète, rabâche, original, primesautier, partout prenant ses coudées franches. Il est en réaction contre l’esprit du siècle, esprit d’état sorti de Richelieu, qui ne plaisante point avec le style et veut une langue bien morigénée, une langue ayant portée sociale, philosophique et ne se permettant aucun zigzag. Dans les affaires du gouvernement, comme dans les choses de la vie littéraire, c’est le règne de l’autorité, l’individu ne saurait penser que ce que pensent la cour et la nation. Le côté idéal du siècle de Louis XIV nous apparaît sous des mœurs grecques et romaines dans les tragédies de Racine, le côté comique dans le théâtre de Molière : siècle despotique et bigot, mais d’un despotisme et d’une bigoterie que tempèrent le goût et la raison, « le bon sens avec l’expression heureuse, bases du véritable talent, » écrit Chateaubriand. Sans doute l’imagination n’est point tout ; elle est pourtant bien quelque chose. Tâchons néanmoins de ne pas trop nous élever contre cet absolutisme intellectuel du XVIIe siècle, et cela pour deux motifs : d’abord parce que c’est à cet excès de culture, à cet art tout français de la période, du nombre et du choix dans les idées, dans les images, que l’Europe doit d’avoir conservé la notion du goût et du bon sens, ensuite parce que la règle, tout en s’imposant à la pluralité des esprits, n’a rien empêché de ce qui devait naître de viable et de fort. « Ce siècle est fort plaisant, il est régulier et irrégulier, dévot et impie, adonné aux femmes, enfin de toute sorte de genres de vie. » Il y avait en effet divers courants, et Mme de Sévigné, qui parle d’or, nous l’apprendrait, s’il en était besoin.

Tandis que les Boileau, les Racine, fondaient l’ère du solennel, luttant pour la correction et les pompeuses merveilles, invoquant celui-ci Euripide et Sénèque, celui-là le Stagyrite et Horace, La Fontaine remontait négligemment la pente des temps, et, distrait, émancipé de toutes règles, guidé par ses instincts de poète et l’observation de la nature, s’en allait par-delà le siècle tendre la main à Mathurin Régnier, à Rabelais, à Montaigne, ses vieux et chers compères en belle humeur gauloise. L’auteur de Gargantua le passionnait, et du plus grand sérieux il demandait aux gens s’ils pensaient que saint Augustin eût plus d’esprit, que Rabelais, à quoi les gens, se croyant mystifiés, répondaient : « Prenez garde, monsieur de La Fontaine, vous avez mis vos bas à l’envers, » ce qui n’était, hélas ! que trop vrai. Rêvasseur, débraillé au moral comme au physique, voilà le bonhomme. De ses somnolences, il se réveillait cependant, il secouait ses torpeurs, et nous savons ce qui se trouvait alors de bonté d’âme et d’humanité sous l’indifférentisme apparent. Qui n’a gardé le souvenir de sa fidélité courageuse à Fouquet, de son pieux attachement à Mme de La Sablière ? Oh ! ces naïfs, ces désœuvrés incorrigibles, pour les juger à fond, peut-être ne serait-ce pas inutile de les confronter avec les grands raisonneurs et doctrinaires de ce monde. On comprendrait ainsi ce que valent à l’user les uns comme les autres.

Je ne prétends atténuer aucun tort, ni les défaillances conjugales, ni le tour licencieux des contes, quoique la société du XVIIe siècle n’eût point de ces pudeurs qui nous chagrinent tant aujourd’hui, et prît au demeurant fort en patience et même fort en agrément certaines libertés dans l’expression. Ces mots qu’un administrateur assurément, fort malavisé de la Comédie-Française rayait naguère de l’École, des femmes pour ménager les nerfs de son auditoire du mardi et du jeudi, — la cour du grand roi, moins susceptible, les entendait sans sourciller. Mme de Thianges lisait les contes de La Fontaine et les pardonnait, Mme de Sévigné faisait mieux, elle les goûtait de préférence aux fables, et Mlle de Sillery, voulant rassurer sa pudeur un peu alarmée, se contentait de les trouver obscurs ! Tout ceci n’empêche point cette littérature des contes d’être quelque chose de « très indiscret et de très malhonnête, dont la lecture ne peut avoir d’autre effet que de corrompre les mœurs et d’inspirer le libertinage : » aussi je n’ai qu’à m’incliner devant Boileau, qui traite à ce sujet La Fontaine « d’infâme déserteur de la vertu. » Il était en outre joueur, emprunteur, et quel mari, justes dieux !

Sa femme l’avait quitté et s’était retirée à Château-Thierry. Il va de son côté chercher aventure, et n’a rien de plus pressé que de la tenir au courant de ses galanteries. Que pensait-il donc de l’honorabilité de sa femme pour lui faire à chaque instant de ces aveux naïfs et singuliers ? J’estime qu’il n’en pensait que médiocrement. La dame était coquette, volontaire, et, malgré sa dévotion, très capable de ressentir un pareil délaissement et même d’en tirer vengeance ; mais La Fontaine allait où son plaisir le portait, et point ne se souciait des conséquences ; supprimez de ces lettres d’un mari à sa femme le côté fâcheux et par trop fantaisiste, — vous y saisirez des traits charmants, toute sorte de gaités et de malices dont fourmille sa prose comme son vers. « Je trouvai à Chatellerault une Pidoux dont notre hôte avait épousé la belle-sœur, tous les Pidoux ont du nez et abondamment. » Mme de La Fontaine, qui était une Pidoux, avait donc un long nez, et nous savons, par une lettre du poète à la duchesse de Bouillon, qu’il détestait les nez aquilins et longs. « On nous assura de plus que les Pidoux vivaient longtemps et que la mort, qui est un accident si commun chez les autres humains, passait pour un prodige parmi ceux de cette lignée ; je serais merveilleusement curieux que la chose fût véritable. Quoi qu’il en soit, mon parent de Chatellerault demeure onze heures à cheval sans s’incommoder, bien qu’il passe quatre-vingts ans ; ce qu’il a de particulier et que ses parents de Château-Thierry n’ont pas, il aime la chasse et la paume, sait l’Écriture et compose des livres de controverse ; au reste, l’homme le plus gai que vous ayez vu et qui songe le moins aux affaires, excepté à celles de son plaisir. Je crois qu’il s’est marié plus d’une fois ; la femme qu’il a maintenant est bien faite et a certainement du mérite. Je lui sais bon gré d’une chose, c’est qu’elle cajole son mari et vit avec lui comme si c’était son galant, et je sais bon gré d’une chose à son mari, c’est qu’il lui fait encore des enfants. Trop bien me fit-on voir une grande fille que je considérai volontiers et à qui la petite vérole a laissé des grâces et en a ôté. » Suit un couplet d’imprécations contre cette cruelle maladie :

Qui ne peut voir qu’avec envie
Le sujet de nos passions ;
Tu lui laisses les lis et tu lui prends les roses !

Et ces lis, même sans les roses, feraient encore l’affaire du bonhomme, lequel n’entend pas se priver du plaisir d’en instruire sa femme. « Si nous eussions fait un plus long séjour à Chatellerault, j’étais résolu de la tourner de tant de côtés que j’aurais découvert ce qu’elle a dans l’âme, et si elle est capable d’une passion secrète. Je ne vous en saurais apprendre autre chose, sinon qu’elle aime fort les romans ; c’est à vous, qui les aimez fort aussi, de juger quelle conséquence on en peut tirer. »

On voit que je n’écris pas un panégyrique, et tiens à donner mon héros pour ce qu’il est ; je passe condamnation sur les désordres de conduite et les incongruités de langage, à la condition de pouvoir franchement admirer ce que ce naturel a de bon, d’excellent. Distrait, dissipé, dissipateur, insoucieux, indifférent et libertin tant qu’on voudra. « Il paraît grossier, lourd, stupide [1], ne sait ni parler ni raconter ce qu’il vient de voir ; » mais ce prétendu bélître, ce lourdaud, que les circonstances le secouent un peu par les épaules, et vous aurez tout de suite devant vous le meilleur des hommes. Je me demande si c’est Boileau qui jamais eût donné l’exemple de ces mouvements de sensibilité dont La Fontaine fut capable toute sa vie. Parlez-moi des simples, des naïfs, de ces pauvres d’esprit selon le monde, le royaume des idées leur appartient, et la profession n’étouffe point chez eux les délicatesses du cœur. Qui dit état, condition, profession, dit quelque chose de borné, de mesquin, de nécessairement ridicule à un jour donné. Les femmes doivent la moitié de leur beauté, de leur charme à ce que leur sexe n’a point d’état. En ce sens, la poésie est femme et divinement femme. Être poète n’est point un état ; en revanche, à côté du poète, espèce d’halluciné, de somnambule vivant en dehors des questions et des intérêts du jour, à côté du poète, il y a l’homme de lettres agité de toute sorte de préoccupations et d’animosités professionnelles. Boileau, correct, didactique, surveillant tout ce qui peut porter atteinte à l’orthodoxie, est un homme de lettres. « Il travailla toute sa vie sur le vers français. » Quelle épigramme dans cet éloge, travailler sur le vers français ! Mais le bon La Harpe ne s’en est pas douté. La Fontaine n’y met point tant de façons, il rêve, cause avec Jean Lapin, regarde une souris trotter, et son vers lui vient tout familièrement ; comme toutes ces belles choses qu’il imagine ne coûtent à son génie aucun effort, il ne se crée à leur sujet aucun chagrin.

Lisez-les, ne les lisez pas, qu’importent vos impressions et vos louanges à ce vagabond du pays de Cythère, qui ne revient de ses courses lointaines que pour visiter quelques amis, objet de sollicitudes inaltérables ! La Fontaine vit par le cœur au moins autant que par la tête, et c’est ce qui fait de lui un si grand poète ; du cœur, il en met partout sans y penser. Fontenelle dit qu’il ne se considérait comme inférieur à Ésope et à Phèdre « que par bêtise. » Une telle bêtise ramenée à sa vraie expression s’appelle naïveté, simplicité d’âme, sancta simplicitas, divin mot que trop souvent l’ironie accompagne, et qu’avec La Fontaine on est heureux de pouvoir employer sans alliage et dans la pureté de l’acception originelle. De même que le fabuliste trouve son vers, c’est également sans y penser que l’homme accomplit ses belles actions. Son dévoûment à Fouquet, rien de plus simple : une bêtise ! et cependant il y jouait sa tête, il y jouait tout au moins sa liberté. Peut-être le savait-il, peut-être bien aussi qu’il l’ignorait : quoi qu’il en soit, le péril ne l’eût pas arrêté ; on l’aurait jeté dans un cachot comme Pélisson, qu’il ne s’en serait pas davantage considéré comme un héros. Maintenant contemplez Despréaux, le moraliste sans reproche, suivez dans ses rancunes sourdes ou déclarées, dans ses méchantes passions littéraires, ce parfait honnête homme toujours à cheval sur la mesure, le bon sens, le goût, les bienséances, et voyez si l’inconscient rimeur avec tous ses défauts n’est pas plus sympathique :

Retourner à Daphné vaut mieux que se venger,

murmure La Fontaine sans autrement prendre souci de qui l’offense. Le sage Boileau n’est point si magnanime ; ce pardon des injures que le fabuliste pratique avec grâce et nonchaloir, le législateur du Parnasse n’en a point fait un des articles de son code ; personne plus amèrement ne ressent le trait et ne le venge, et pour lui échauffer les oreilles à ce juste, pas n’est besoin d’un bien grand crime : la simple omission d’un compliment, une peccadille suffit ; que sera-ce, si vous vous êtes rendu coupable d’une épigramme ? Il en coûta cher à La Fontaine d’avoir été seulement soupçonné d’un tel méfait, car cette malheureuse épigramme qui lui valut tant de désagréments, rien ne prouve qu’il l’eût écrite. Il n’en subit pas moins une dénonciation en belle et bonne forme, qui, galamment insérée dans l’Art poétique, fut cause qu’il y eut une sentence de police interdisant la vente des nouveaux contes (1695), et ce n’est point assez que le fabuliste, coupable ou non, soit châtié de cette velléité de malveillance contre Boileau ; le genre même dans lequel s’exerce le talent de La Fontaine en devra pâtir. On verra figurer dans l’Art poétique l’églogue, l’élégie, l’ode, le sonnet, l’idylle, mais point la fable, qui sera désormais jugée indigne de tenir sa place entre l’épigramme et le vaudeville. « Ce n’est pas un homme, mais un fablier ! » Mme Cornuel avait raison. Secouez l’arbre tant qu’il vous plaira, ne lui ménagez ni les mauvais traitements, ni les écorniflures, et le fablier ne vous en donnera ni plus ni moins ses fleurs et ses fruits ; mais ne touchez point à Despréaux : qui s’y frotte s’y pique ; c’est un chardon, mieux encore, c’est un homme de lettres ! Défiez-vous de ce pédagogue trop sensé, il a des susceptibilités qui devancent les temps, son amour-propre blessé n’épargne personne. Quelle chose plus triste que ce portrait de Mme de La Sablière dans la satire sur les femmes ! Tous ces méchants vers et cette mauvaise action, pourquoi ? Parce que Mme de La Sablière, qui en effet s’occupait d’astronomie, avait remarqué que Boileau parlait de l’astrolabe sans le connaître.

Ce procès d’immoralité intenté à La Fontaine ne semble pas près de finir. Lamartine, qui se plaisait à n’accepter que sous bénéfice d’inventaire certaines admirations traditionnelles, a, si l’on s’en souvient, fort maltraité notre poète. Il trouvait la morale des fables vulgaire, étroite, inepte même, et l’accusait de maximer les vilains calculs de l’égoïsme. Disons tout de suite que Lamartine n’aimait pas La Fontaine, et ce grand esprit ne critiquait bien que ce qu’il aimait bien. D’ailleurs entre le poète des Méditations et l’auteur des Contes et des Fables, nul trait d’union, point d’affinité, ni d’homme, ni de race ! Les goûts mêmes qu’ils possèdent en commun, au lieu de les rapprocher, les éloignent. Tous les deux adorent la nature, et de quels yeux différents ils l’envisagent, celui-là toujours porté aux vues d’ensemble, planant de haut dans son nuage, celui-ci, terre à terre, musa pedestris, flânant par les buissons, tout entier à son petit monde et n’ayant cure de remonter de ce fini qui l’amuse à l’infini qui l’ennuierait ! La langue qu’ils parlent a beau n’être pas celle du vulgaire, elle ne les rapproche point davantage. Lamartine détestait les vers libres ; la seule vue d’une de ces pages mal alignées l’horripilait. A ce génie harmonieux, il fallait la strophe symétrique et les beaux rythmes cadencés. Je regrette que Lamartine ne se soit pas récusé vis-à-vis de La Fontaine, non que l’étude qu’il en a faite manque d’intérêt, les plumes telles que la sienne ne sont jamais en reste de brillantes raisons ; mais cet art agréable et captieux du paradoxe, sans danger pour les esprits suffisamment informés, a l’inconvénient de donner l’éveil à toute une légion d’écrivains maladroits, ouvriers de la deuxième heure, qui viennent ensuite appuyer lourdement et fausser le goût au nom de la morale. « Quand les ignorants, écrit excellemment Mme de Staël [2], ont attrapé sur un sujet sérieux une phrase quelconque dont la rédaction est à la portée de tout le monde, ils s’en vont la redisant à tout propos, et ce rempart de sottise est très difficile à renverser. »

La morale de La Fontaine, eh ! mon Dieu, elle est un peu tout ce qu’on veut et tout ce qu’on voudra : il la prend autour de lui, comme il la trouve, et sans jamais se gêner le moins du monde. Ainsi fait-il pour ses idées sur les animaux, qui sont les idées générales, en même temps justes et inexactes, selon que vous allez de la définition populaire à l’observation scientifique. Mme de Sévigné préférait le conteur au fabuliste. C’est que le fabuliste est surtout un conteur. Le poète va droit à son récit, à ses personnages, et l’affabulation devient ensuite ce qu’elle peut. Lui-même ne nous dit-il pas que son œuvre est une comédie ayant l’univers pour théâtre ? En ce sens, la moralité des fables de La Fontaine ressemble beaucoup aux dénouements de Molière, lesquels ne sont aussi très souvent qu’une simple manière d’en finir. Il y a telle moralité qui ne s’accorde point avec le sujet, telle autre qui le contredit. Je prends pour exemple le Rat et l’Huître. Que nous enseignent les premiers vers ? Qu’il se faut tenir coi dans son logis, que c’est montrer peu de cervelle que d’en vouloir sortir, et dix lignes plus loin voici qu’on se moque de ce rat ignorant qui prend pour des montagnes la moindre taupinière, et finalement se laisse gober par une huître. Que devient alors la leçon du début ? Vous nous recommandez de rester benoîtement chez nous, de ne pas bouger, et presque aussitôt vous nous apprenez comme quoi celui qui n’a voyagé ni vécu d’expérience ne saurait être que dupe et victime de tout ce qu’il rencontre. Combien parmi les fables n’en citerait-on pas d’où il ne ressort aucune moralité ! Les Deux Amis, les Femmes et le Secret, le Faucon et le Chapon, sont de véritables contes, le Rat qui s’est retiré du monde est une légende à la Rabelais sur les moines moinant de moinerie. Les sentences qui se dégagent de la narration n’ont le plus souvent qu’un intérêt secondaire, chacun voit là ce qui lui plaît : M. Saint-Marc Girardin y trouvait sous l’empire matière à controverses libérales ; ensuite nous eûmes M. Taine, qui dans cette philosophie à tiroir imagina d’aller chercher des arguments pour son système, ou ce qu’il croit être son système ; puis vint Lamartine, qui, parlant de haut, comme c’était son droit, émit sur la question certaines idées très nettes et très vibrantes ; Lamartine ayant dit, ce fut le tour de M. Sainte-Beuve, qui naturellement soutint l’avis contraire. Aujourd’hui, non moins ingénieux, non moins disert, mais d’un sens tout modeste et mieux équilibré, M. Saint-René Taillandier se présente au chapitre, et sa voix n’en sera que plus écoutée.

Il y a en effet bien du goût et du tact dans la manière dont cette nouvelle critique est abordée. Le commentateur ne nous annonce aucune prétention aux grandes découvertes, il s’agit uniquement d’une lecture des fables de La Fontaine au lendemain de nos désastres. Dès lors rien de forcé, de systématique. Vous lisez sous l’impression d’événements inoubliables, et l’allusion à chaque instant s’offre à votre esprit ; quoi de plus simple ? « Je traduis la leçon à notre usage et je dis : C’est agir sagement que de se préparer des alliances ; mais, les alliés pouvant faire défaut, il est plus sage encore de se tenir toujours prêt et d’avoir en main sa faucille ! » Ainsi parle, à propos de l’Alouette et ses Petits, M. Saint-René Taillandier, et la plupart des fables qu’il interroge au même point de vue lui répondent par des moralités de circonstance qu’il tourne et retourne au soleil, et s’amuse à voir miroiter, mais sans se laisser prendre à ce jeu prismatique, et tout en reconnaissant que d’autres viendront plus tard aux yeux de qui l’œuvre du poète changera d’aspect. La philosophie des fables est donc une pure affaire d’impression et de sentiment : vous en déduisez ceci, j’en conclus cela, et, quoique placés l’un et l’autre aux pôles extrêmes, tous les deux nous avons raison. Cette philosophie ressemble au fameux nuage d’Hamlet. Tous les commentateurs qui se succèdent, imitant à tour de rôle le personnage du prince de Danemark, s’efforcent d’inculquer leurs propres perceptions au public bénévole, qui, pareil au chambellan Polonius, se confond en révérences, et trouve qu’en effet tantôt ce nuage ressemble à un éléphant, et tantôt qu’on jurerait y voir un saumon. Je voudrais, lorsqu’on m’entretient de La Fontaine, qu’il fût un peu moins question du moraliste et beaucoup plus question du poète. Le moraliste, soyons francs, ne nous raconte que ce que nous avons intérêt à lui entendre raconter : ses affabulations sont comme l’oracle de Delphes, il y en a pour tous les goûts, et chacun de les interpréter à sa guise. Quant au récit, c’est autre chose ; paysages, tableaux de mœurs, fiez-vous au peintre, il ne vous manquera pas. Vous est-il seulement jamais arrivé de vous demander s’il y avait une moralité quelconque mise au bout des Animaux malades de la 2)este ? Il en est une pourtant et des plus banales :

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugemens de cour vous feront blanc ou noir.

Mais qu’importe cela, si le chef-d’œuvre subsiste indépendamment ? Tout le Roman du Renard tiendrait dans ce fragment épique où la vérité naturelle se confond avec la vérité traditionnelle, où les caractères sont enlevés d’une main de maître. Se figure-t-on autrement le lion, le renard, le singe, en un tel drame ? Et cet âne qui s’accuse d’avoir tondu l’herbe des moines et qui paie incontinent de sa vie l’horrible sacrilège, Rabelais inventerait-il mieux ? Puis, pour fond à cette admirable scène, je ne sais quel trouble dans l’ordre universel, une harmonie sourde, funèbre, que traversent par instants des bouffées d’émotion jusqu’alors inconnues de la muse française, élégante et pompeuse, étrangère à toute impression de la nature.

Plus d’amour, partant plus de joie.

Est-ce assez simple, assez charmant ? Virgile, lui non plus, ne dit pas tout, et La Fontaine, comme lui, vous fait rêver, car la poésie est bien plus une âme qu’un langage. Veut-on maintenant le paysagiste, prenez le Héron.

Un jour, sur ses longs pieds allait je ne sais où
Le héron au long bec emmanché d’un long cou.
Il côtoyait une rivière.
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours,
Ma commère la carpe y faisait mille tours
Avec le brochet son compère.

Ces vers sont superbes, de quelque façon que vous les envisagiez, impossible de ne pas applaudir ; comme tournure, image, comme strophe même, c’est parfait, et dans quelle poétique atmosphère cela baigne ! Il vous semble à la fois entendre de la musique de Schubert et voir un Corot. Le vers de La Fontaine a des secrets particuliers d’élégance et de rythme, il est au fond plein de science dans sa fantaisie, et cette science lui vient par don de nature. Jamais le bonhomme ne s’est mis en tête de se la procurer, non-seulement il n’a point l’air de se douter de son grand art métrique, mais il va jusqu’à s’excuser dans ses préfaces des qualités virtuelles de son style, jusqu’à demander pardon au lecteur « pour ses vers qui enjambent. » Qu’on ne s’y trompe pas, étant donnée la voie où s’engageait La Fontaine, une pareille divination des secrets de la forme devenait chose indispensable. Souvenons-nous que les Fables sont écrites en vers libres ; dans la prosodie, dans la forme qui se prête le plus à l’abaissement du langage, à la platitude du ton. Ici la science proprement dite ne peut rien, et la preuve, c’est que jamais un grand poète, parmi ceux qu’il faut en même temps appeler de grands artistes, ne s’est exercé dans ce genre. L’instinct en un tel cas est tout, et ce don de nature, La Fontaine ainsi que Molière le possédaient au suprême degré, ce qui fait qu’ils ont écrit l’un ses Fables, et l’autre Amphytrion, c’est-à-dire les deux seuls ouvrages en vers libres qui se puissent lire. Cette forme, d’autant plus ingrate qu’elle appartient en quelque sorte au domaine public, personne, en dehors de Molière et de La Fontaine, n’a jamais su la manier honnêtement. Banalité, vulgarité, platitude, voilà ce qu’elle apporte en dot aux amoureux qui la courtisent et qui, grâce à Dieu, deviennent de plus en plus rares, à ce point qu’on ne les rencontrerait guère aujourd’hui que parmi ces auteurs qui écrivent leurs comédies en vers, parce qu’ils ne peuvent pas les écrire en prose. Je ne louerai point le nouveau commentateur de La Fontaine pour le talent qu’il a mis à rechercher, à comparer les origines, à prendre à leur source divers apologues dont il nous raconte, avec mille détails charmants, les filiations compliquées. C’est ainsi que nous voyons la Laitière et le Pot au lait nous venir du pays des brahmes, non sans quelques détours assurément ; mais les incidents du voyage sont narrés, étudiés d’une plume si alerte qu’on y prend un plaisir extrême. L’apologue du Pantchatantra traduit du sanscrit en persan, du persan en arabe, de l’arabe en hébreu, de l’hébreu en latin, du latin en espagnol, arrive jusqu’à Bonaventure des Perriers, lequel, voulant donner une leçon aux alquémistes de son temps et montrer que tout leur art s’en va en fumée, « ne les sçaurait mieux comparer qu’à une bonne femme qui portait une potée de lait au marché. » Ce conte de Bonaventure des Terriers, c’est déjà presque du La Fontaine en prose ; un pas encore, et nous avons le vers. Mêmes remarques à faire au sujet de vingt autres fables : l’Ours et l’Amateur des jardins, les Deux Pigeons, le Berger et le Roi, l’Homme et la Couleuvre, la Tortue et les deux Canards, le Loup et le Chasseur, la Souris métamorphosée en fille, les Deux Amis, etc. : toutes fleurs primitivement écloses aux jardins de l’Inde et de la Perse et que le vent des siècles a disséminées ici et là. « Les classiques français, imitateurs d’imitations successives dans les littératures étrangères ! » disait Villemain, le grand initiateur de la critique littéraire moderne, le vrai maître auquel il faudra toujours qu’on revienne après s’être laissé distraire aux jeux subtils de l’esprit et de l’analyse. En effet, ce qui, sous des formes diverses, offre un caractère hardiment original, échappe à nos classiques ou les blesse ; ils n’aiment qu’une littérature savante, remontent à la simplicité par système et n’estiment la poésie qu’autant qu’elle est l’ornement de la raison. La Fontaine, pas plus que les autres, ne crée et n’invente, et, sans manquer une occasion d’être poète, il ne se fait point faute d’imiter à sa façon, d’aller prendre à qui bon lui semble le sujet auquel il donne ensuite sa propre couleur ; du reste, il ne s’en cache pas :

Voici le fait, quiconque en soit l’auteur,
J’y mets du mien selon les occurrences ;
C’est ma coutume, et sans telles licences,
Je quitterais la charge de conteur.

(Henri Blaze de Bury, Revue des Deux Mondes, 3e période, tome 3, 1874.)

Image : Par Nadar — http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53134151p/f1.item.r=nadar, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=53971401

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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