La Fontaine par Edmond Schérer

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La Fontaine par Edmond Schérer :


Edmond Henri Adolphe Schérer, né à Paris le 8 avril 1815 et mort à Versailles, le 16 mars 1889, est un critique littéraire, théologien et homme politique français.
– Études critiques de littérature, Calmann Lévy, Paris, 1876

La Fontaine :

Portrait de La Fontaine
Portrait de La Fontaine

L’ouvrage de M. Saint-Marc Girardin est une histoire complète de la fable, avec une place à part faite à La Fontaine, comme à celui qui a renouvelé les anciens fabulistes en les imitant, et qui a suscité à son tour une lignée d’imitateurs. Le livre tout entier est d’une lecture agréable, instructive, et les chapitres spécialement consacrés à La Fontaine se distinguent par ce mélange de parfaite raison et de grâce aimable qu’on est accoutumé à rencontrer sous la plume de l’auteur.
La Fontaine est une de nos superstitions nationales. Ce qui ne veut pas dire que je regarde comme exagérée l’admiration qu’il nous inspire. Non, la superstition est inséparable du culte, fût-ce le plus sincère et le plus légitime. Mais pour être inévitable, elle n’en a pas moins ses inconvénients. Elle risque de devenir affaire de convention. Elle élève l’objet de ses hommages à une hauteur où l’on ne discerne plus les traits primitifs de l’homme fait dieu, et où celui-ci perd en réalité vivante ce qu’il gagne en autorité incontestée. La Fontaine est peut-être de tous nos poètes celui qui a le plus recueilli l’inconvénient comme le bénéfice de cette position On le prend trop en bloc, on embrasse ses fables dans une admiration trop uniforme. On ne distingue pas assez entre ses ouvrages, qui sont charmants pour la plupart, dont beaucoup sont des chefs-d’œuvre, mais parmi lesquels les chefs-d’œuvre eux-mêmes brilleraient avec plus d’éclat si le lecteur mettait plus de discernement dans l’étude qu’il en fait.
Il y a eu progrès dans le talent de La Fontaine. Ses fables, ne l’oublions point, ne parurent pas toutes en une fois. Les cinq premiers livres furent publiés en 1668, lorsque l’auteur avait quarante-sept ans. Un second recueil, renfermant les cinq livres suivants, ne vit le jour que dix ans plus tard, en 1678; le douzième et dernier livre enfin, en 1694. Entre la première et la seconde publication, il y a^une différence considérable, soit dans la manière de traiter les sujets, soit dans le paru que le poète a tiré de ceux-ci. Il le sentait bien lui-même, et il l’indique dans l’avertissement placé en tête du recueil de 1678. Il a usé plus sobrement, dit-il, de certains tours familiers, et il ajoute : « Il a donc fallu que j’aie cherché d’autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ces récits, qui d’ailleurs me semblaient le demander de la sorte. » C’est bien cela. Les premières fables sont encore dans la manière de Phèdre, courant à la morale de la fin, se préoccupant surtout de la rendre apparente, ne mêlant au récit que les agréments compatibles avec cette transparence de l’intention, pour ainsi parler, et avec celte rapidité. Çà et là le génie de La Fontaine éclate; il se laisse aller à quelques développements du récit ou du dialogue; nous trouvons déjà sons sa plume des fables telles que le Chêne et le Roseau, le Meunier, son fils et l’âne, l’Alouette et ses petits, mais le caractère général du recueil n’en est pas moins tel que je l’ai dit, et il est permis de croire que, si l’auteur en fût resté là, il serait le premier des fabulistes sans être le grand poète que nous avons aujourd’hui en lui. La Fontaine, à cinquante ans, ayant épuisé Ésope et Phèdre, affranchi par là de la servitude que lui imposait un respect exagéré pour les anciens, plus libre de se laisser aller à sa propre inspiration, La Fontaine agrandit son génie, trouva une manière nouvelle, et écrivit ces merveilleux récits : les Animaux malades de la peste, le Coche et la Mouche, la Laitière et le pot au lait, les Deux Pigeons, le Chat, la Laitière et le pot au lait, les Deux Pigeons, le Chat, la Belette et le petit Lapin, le Vieillard et les trois jeunes hommes, et vingt autres, qui sont devenus un nouveau type de fable pour nous, type bien supérieur au précédent, fable qui n’a presque plus que le nom de commun avec l’ancienne, dans laquelle l’auteur oublie ia morale de la fin pour le récit, le récit lui-même pour les caractères, traduit ceux-ci dans d’admirables dialogues, se complaît à mettre à nu toutes les passions et tous les ridicules, et de fabuliste ingénieux devient un incomparable moraliste. Le moraliste n’est pas celui qui moralise. Loin de là ! Un prédicateur, par exemple, est rarement moraliste; Bourdaloue l’a été quelquefois, Bossuet jamais. Le moraliste est un écrivain qui décrit dans leur enchevêtrement infini, et explique par leurs causes dernières le mouvement des passions humaines. Nulle étude n’est plus difficile, parce qu’il faut la profondeur pour pénétrer jusqu’aux secrets mobiles de la vie, la souplesse pour en suivre les combinaisons elle jeu, la finesse pour ne pas se laisser prendre aux apparences. Mais en même temps nulle étude n’est plus attrayante, parce qu’il n’en est aucune où nous soyons aussi personnellement en cause. Nous ne nous lassons point de nous voir représentés nous-mêmes devant nous-mêmes, et tels sont les mystères du cœur que nous avons toujours quelque chose à apprendre sur notre compte ou sur celui des autres. De là une surprise perpétuelle, je ne sais quoi de piquant comme un scandale, d’émouvant comme un drame, dans le spectacle que les moralistes font passer sous nos yeux. Les moralistes, du reste, sont de deux sortes. Les uns procèdent par analyse et description ; ce sont ceux qui portent spécialement le nom que j’ai dit, et dont les ouvrages forment une branche distincte de notre littérature. Mais il en est d’autres qui, pour ne pas être des moralistes en titre, n’en sont pas moins de grands connaisseurs et de grands révélateurs de la nature humaine : ce sont ceux qui mettent les passions et les caractères en action, je veux dire les auteurs dramatiques. De ce nombre est La Fontaine.

La Fontaine est un poète parfait, parce qu’il est un poète complet dans le genre auquel il appartient. Ses descriptions étaient sans modèles dans un siècle qui n’avait pas encore appris à regarder la nature, et elles sont restées sans rivales pour le trait juste et gracieux, ce que j’appellerais l’imprévu dans la ressemblance. La Fontaine n’est pas moins étonnant comme conteur; ses récits sont des merveilles. Troussés comme sa laitière ou cheminant paisiblement comme son âne, tantôt voletant avec l’alouette, tantôt tirant l’aile avec le pigeon voyageur, on ne peut rien imaginer de plus approprié et de plus charmant. Mais avec tout cela la fable de La Fontaine consiste essentiellement dans le dialogue, dans les caractères tels que le dialogue les montre, dans la mise en scène des passions qui trahissent ces caractères. La Fontaine est un dramatiste, le plus profond peut-être et le plus varié de nos comiques, et c’est à ce titre et dans ce sens qu’il est l’un des premiers de nos moralistes.
Habitué à suivre le jeu secret des mobiles de nos actions, il ne se peut faire que le moraliste ne s’observe lui-même. Ses propres sentiments, ses goûts, ses faiblesses, tout ce qui se passe en lui prend ainsi comme un intérêt d’étude à ses yeux. Aussi le moi vient-il facilement sous sa plume. On le sent, ce moi, à chaque page de la Rochefoucauld et de Pascal; on le rencontre, naïf et sans gêne, à chaque ligne de Montaigne. Il en est de même de La Fontaine. M. Saint-Marc Girardin Ta très-bien fait remarquer : « De tous les auteurs du XVIIe siècle, La Fontaine est celui qui parle le plus volontiers de lui-même, de ses sentiments, de ses goûts, de ses habitudes. » On pourrait, en feuilletant ses œuvres, et surtout ses fables, en tirer une image complète de son caractère. On l’y retrouverait tout entier, trop peu vergogneux pour n’être pas sincère, avec son incurie et sa chère paresse :
Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte,
Le repos? Le repos, trésor si précieux,
Qu’on en faisait jadis le partage des dieux !

Il n’est pas fait pour un monde d’activité et de lutte, et l’on n’ose penser sans frémir à ce qu’il serait devenu dans un siècle tel que le nôtre, où il n’y a plus de protecteurs augustes ni de sémillantes protectrices, plus de Fouquet ni de madame de la Sablière. Il se connaissait bien, pur poète, sans résistance contre ceux qui voulaient tirer avantage de sa simplicité :

Un enfant des neuf sœurs, enfant à barbe grise,
Qui ne devait en nulle guise
Etre dupe : il le fut et le sera toujours.
Je me sens né pour être en butte aux méchants tours.

Grâce à lui-même, nous connaissons tous ses goûts : il adore la campagne, les grands ombrages, la musique champêtre, les longues rêveries. II lui faut la solitude pour travailler; car il travaille beaucoup ce qu’il fait, et il n’y arrive qu’à « force de temps. » Il n’est point sauvage, toutefois, et ce qu’il aime le mieux, peut-être, après la rêverie, ce sont les conversations faciles, capricieuses.

Propos, agréables commerces,
Où le hasard fournit cent matières diverses.
……………..
La bagatelle, la science, Les chimères,
le rien, tout est bon; je soutiens
Qu’il faut de tout aux entretiens.

La Fontaine était fait pour les jouissances de la vie, non pour ses devoirs. Il lui manquait la force et l’effort. Il se laissait aller au gré de ses goûts et des circonstances. Il ne vécut pas, il se laissa vivre; de là sa répugnance pour le foyer domestique. Il ne s’en cache pas :

Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille!
— Et je ne t’ai jamais envié cet honneur.

Ce n’est pas qu’à d’autres moments, entrevoyant les images de douce vieillesse conjugale, qu’il a retracées dans Philémon et Baucis, il ne se prenne à soupirer un peu :

Ils s’aiment jusqu’au bout, malgré l’effort des ans.
Ah! si… mais autre part j’ai porté mes présents.

Il n’est pas besoin de dire où il les avait portés. La Fontaine a connu l’ambition, et n’a pas craint de s’assigner une place au temple de Mémoire. » La Fontaine a eu des amis, de véritables, et dignes du Monomotapa. Mais de tous les sentiments, celui qui a tenu le plus de place dans son existence, c’est l’amour. Il lui a dû ses seules souffrances et ses meilleures joies. Aussi un rien suffit-il pour éveiller en son âme les tendres souvenirs. Et alors il nous ouvre son cœur. Il avoue que l’amour, « cet étrange maître, » a été le tyran de sa vie. Il écrit ces vers ravissants, qui terminent la fable des Deux Pigeons :

J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors,
Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l’aimable et jeune bergère
Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je servis, engagé par mes premiers serments.

Des serments ! Le pauvre La Fontaine en a fait et rompu bien d’autres depuis lors. Et maintenant l’âge est arrivé. Il voit la saison des (leurs qui lui échappe. Il se demande avec mélancolie s’il a passé le temps d’aimer. Il y a eu sans doute plus de galanterie que de passion dans son fait; il a été libertin, volage; le Gaulois a toujours dominé en lui; et cependant n’est-il pas vrai qu’on sent couler les larmes du cœur à travers l’enjouement de cette ravissante élégie ?
Le caractère tout entier de La Fontaine reste une énigme. Avec d’autres, en lisant leurs ouvrages ou le récit de leur vie, on se forme une image de leur personne, image qui peut bien n’être pas exacte, mais à laquelle l’imagination prête la cohérence et la vraisemblance. Il n’en est pas ainsi de La Fontaine. Les impressions que nous laissent ses biographes ou ses propres écrits sont disparates. M. Saint-Marc Girardin a fort bien montré que le fabuliste n’était point uniquement l’ours de génie, le rêveur distrait qu’en a fait la légende. La Fontaine savait causer et plaire : il était recherché, répandu. A la bonne heure : mais M. Saint-Marc Girardin n’en a pas moins rapporté lui-même plus d’une anecdote avérée sur la naïveté et la distraction du bonhomme. N’est-ce pas La Fontaine qui, entendant un jour faire l’éloge de saint Augustin, demanda, avec le plus grand sérieux, si ce Père de l’Église avait plus d’esprit que Rabelais ? Sa dernière maladie est remplie de traits de ce genre. Il s’était mis à lire le Nouveau Testament, et il assurait que c’était un fort bon livre. Il ne pouvait comprendre que ses Contes fussent répréhensibles, protestant qu’il les avait écrits en toute innocence. Tous ceux qui Font entouré témoignent de l’étrangeté de cette nature. On sait ce que sa garde disait à l’abbé Pouget, qui l’exhortait à la pénitence : « Hé! ne le tourmentez pas tant, il est plus bête que méchant. » L’abbé lui-même s’exprime ainsi : « C’était un homme qui, sur mille choses, pensait autrement que le reste des hommes, aussi simple dans le mal que dans le bien. » Un de ses amis, enfin, Verger, l’a peint tel qu’il s’était décrit lui-même dans son épitaphe :

Il se lève un matin sans savoir pour quoi faire :
Il se promène, il va, sans dessein, sans sujet,
Il se couche le soir sans savoir d’ordinaire
Ce que dans le jour il a fait.

La Fontaine, dans ses lettres, fait plus d’une fois allusion aux défauts dont la tradition a conservé le souvenir. Il écrit à sa femme : « Au sortir de cette église (celle de Cléry-sur-Loire), je pris une autre hôtellerie pour la nôtre; il s’en fallut peu que je n’y commandasse à dîner; et, m’étant allé promener dans le jardin, je m’attachai tellement à la lecture de Tite-Live, qu’il se passa plus d’une bonne heure sans que je fisse réflexion sur mon appétit : un valet de ce logis m’ayant averti de cette méprise, je courus au lieu où nous étions descendus et j’arrivai assez à temps pour compter, »
Voilà pour la distraction, voici maintenant pour l’oubli. « Ce qui me retient (de vous faire des descriptions), c’est le défaut de mémoire ; pouvant dire la plupart du temps que je n’ai rien vu de ce que j’ai vu, tant je sais bien oublier les choses. » Enfin, sa paresse : « J’emploie les heures qui me sont les plus précieuses à vous faire des relations, moi qui suis enfant du sommeil et de la paresse. Qu’on me parle après cela des maris qui se sont sacrifiés pour leurs femmes! »
Il faut donc en prendre notre parti et nous résigner, au lieu d’un caractère dont les parties se tiennent, à voir dans La Fontaine un composé énigmatique de toutes sortes de contradictions : esprit tour à tour ou tout ensemble simple et madré, naïf et ayant conscience de sa naïveté, observateur et distrait, sauvage et charmant, solitaire et mondain, insouciant et attachant, sentimental et libertin, et, pour tout dire, enfin, l’homme qui semble avoir été le moins propre à vivre dans la société de ses semblables, et qui a cependant le plus finement retracé les mille nuances de nos sentiments et les mille détours de nos hypocrisies.

Avril 1867.

* Saint-Marc Girardin, La Fontaine et les Fabulistes. — 1867.
** Image : Par Eugène Pirou — Le Monde illustré, n° 1669, 23 mars 1889., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=27651134

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