La Fontaine naturaliste par Paul de Rémusat 2

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La Fontaine naturaliste


Paul-Louis-Étienne, comte de Rémusat né le 17 novembre 1831 à Paris et décédé le 22 janvier 1897 à Paris fut un journaliste et écrivain français.


Première partiedeuxième partie

I  La Fontaine et les Fabulistes, par M. Saint-Marc Girardin. — II. La Fontaine et ses Fables, par M. Taine. — III. Les Fabuleuses Bêtes du Bonhomme, par M. Franceschi. — IV. La Fontaine et Buffon, par M. Damas-Hinard.

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Portrait de La Fontaine

Ces observations délicates ne pouvaient être faites par La Fontaine. Il se représentait pourtant comme fort attentif. C’est une anecdote connue que, arrivant un jour fort tard à dîner ; il s’excusa de son inexactitude, disant qu’il se promenait tête baissée et songeait, lorsqu’à ses pieds vint à passer le convoi d’une fourmi morte. Oubliant qu’il avait peu le droit de s’associer à la douleur d’êtres tant méconnus, tant outragés par lui, ou peut-être par repentir, il avait suivi le cortège, assisté à l’enterrement, et était revenu avec la famille ; mais la fourmilière mortuaire était éloignée, et la cérémonie très longue. Les convives lui pardonnèrent probablement son retard pour l’histoire contée avec grâce et détails, et ils espérèrent une nouvelle fable qu’il n’a point faite. Avait-il vu ce qu’il racontait ? D’abord les fourmis n’enterrent point, dit-on, leurs morts ; puis La Fontaine ne savait point voir les choses positives, et personne plus que lui n’a vécu dans un monde imaginaire où les sentiments tiennent plus de place que les faits. Sans doute il n’est pas pour nous, comme pour quelques biographes, ce personnage grossier qui produit des fables sans en avoir conscience, comme un arbre porte des fruits. Il connaissait parfaitement son génie. Dans ses écrits, il aime à le définir, à expliquer ce qu’il peut et ce qu’il sait faire ; il n’est nullement désintéressé de lui-même et de son succès. Il se range en propres termes au niveau du poète de Platon. C’est une de ses grâces de savoir bien parler de sa personne, de se mettre en scène, et ce goût, à tant d’écrivains si funeste, est agréable en lui ; mais l’art de raconter ses fantaisies, ses mérites, ses impressions, n’entraîne pas les facultés du savant qui hors de lui-même étudie les phénomènes de la nature ou l’instinct des animaux. Ces dons sont assez distincts pour qu’on les puisse considérer comme contradictoires, et, si La Fontaine n’était pas l’idiot de génie de la légende, pour employer une expression de M. Saint-Marc Girardin, il était encore moins un observateur. Quelques-uns de ses personnages l’intéressaient fort, et il s’oubliait à les regarder : ce ne sont point ceux qui peuplent ses fables, ce sont ceux qui animent ses contes. Ce n’est que pour les oiseaux auxquels le frère Philippe a donné son nom qu’il négligeait l’heure et les engagements. Ces créatures légères, qu’il aimait à peindre, il les raillait parfois plus en conteur du XVIe siècle qu’en écrivain du XVIIe : il les aimait pourtant, et elles n’étaient pas insensibles à son admiration ; mais l’examen de ses opinions sur ce point n’est plus du domaine de l’histoire naturelle. Ce serait entrer dans la vie de l’homme et de l’écrivain, et on ne peut ici que glaner après M. Taine et M. Saint-Marc Girardin. Le premier, bien fait assurément pour parler de La Fontaine, car nul ne lui ressemble moins, a écrit un livre spirituel, abondant, où mille traits sont montrés dont La Fontaine ne se doutait guère. M. Saint-Marc Girardin, très digne, lui aussi, de parler de La Fontaine, car peut-être lui ressemble-t-il plus que personne, lui qui sait revêtir de tant de grâce les vérités de sens commun et exprimer mieux que tout le monde ce que pense tout le monde, a publié les leçons qui avaient obtenu ce succès, toujours le même et toujours nouveau, qui chaque année l’attendait à la Sorbonne. L’admiration que professent ces deux critiques si divers, la passion que le fabuliste a inspirée à des générations entières, aux femmes qu’il aimait tant, aux enfants qu’il ne pouvait souffrir, sont grandement méritées. Il faut quelque effort pour ne pas s’abandonner à lui en le lisant, et pour rechercher les imperfections de cet écrivain parfait, les défauts de ce poète sans défauts.

On a voulu établir une distinction entre les animaux que La Fontaine a lui-même observés et ceux qu’il prenait pour ainsi dire tout faits chez les anciens. La plupart de ses fables sont des traductions, et il pourrait s’en prendre à Ésope ou à Phèdre de ses erreurs. L’excuse ne serait pas excellente, car il ne s’en tenait pas à une imitation tellement servile qu’il ne pût corriger quelquefois ses devanciers. Il était plus malaisé d’ajouter à leur texte tant d’esprit qu’un peu d’histoire naturelle. Les modernes n’ont guère d’autre avantage sur les anciens que des connaissances précises, et, comme on n’est jamais sûr de reproduire les qualités de ses modèles, on doit éviter leurs fautes. La Fontaine, il est vrai, peut prendre les défauts des autres, il est certain d’avoir des qualités qu’ils ignorent. Quoi qu’il en soit, la distinction peut être juste : il aura pris le loup, le renard, le lion d’Ésope et non point ceux de la nature, comme Racine mettait en scène les héros d’Euripide plus que ceux de l’histoire. Les uns comme les autres sont des personnages de convention ; mais Racine donnait aux siens les sentiments éternels du cœur humain dans la langue pure du XVIIe siècle. C’étaient des hommes encore, et ils ne pensent dans ses tragédies que comme des hommes. Son tort est même de les trop rapprocher de nous, de les rendre trop semblables à ce qu’il avait sous les yeux. Il plaçait les héros farouches de l’antiquité au milieu de la cour polie de Louis XIV. Leurs actions étaient violentes, leur âme et leur langage étaient doux ; sous l’habit grec, ils avaient le cœur français. Racine ne s’éloigne donc pas des modèles qu’il s’est choisis. Si La Fontaine eût suivi ce système, il aurait, sous le nom et l’apparence des animaux un peu fantastiques des fables de l’antiquité, fait agir et penser ceux de son temps et de son pays. S’emparant de ces types connus et classiques, ils les aurait rendus plus vrais sans tout à fait les transformer. Au contraire il a des erreurs d’observation qu’on ne trouve pas dans les anciens, et les traits qu’il ajoute sont peu exacts, peu naturels, au point de vue, bien entendu, de la nature animale. Ce n’est point Phèdre qui a fait dire au singe : « N’ai-je pas quatre pieds ? » tandis que le singe a précisément quatre mains et non quatre pieds. Nul des anciens fabulistes n’a confondu le dromadaire et le chameau ; nul, je crois, n’a fait dire au serpent que « sa queue et sa tête portent un poison prompt et puissant, » tandis que la dent seule est venimeuse ; encore n’est-ce point celle de tous les serpents. La couleuvre, sans cesse accusée dans les fables, est un reptile inoffensif, facile à apprivoiser, dont la disparition « ne serait pas agréable à tout l’univers. » Ce n’est pas de l’antiquité que nous vient la fable de l’Ours et l’amateur de jardins, dans laquelle le second dit au premier :

Vous voyez mon logis, si vous me voulez faire

Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,

J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas

De nos seigneurs les ours le manger ordinaire ;

Mais j’offre ce que j’ai.

L’ours aime précisément par-dessus toutes choses le lait et les fruits. Il n’est pas carnivore. Est-ce à un fabuliste qu’il faut enseigner à ne pas juger les gens sur l’apparence ? La tête effrayante et la force prodigieuse de l’ours ne l’empêchent point d’être inoffensif et de ne point attaquer les hommes sans une nécessité absolue ; mais je n’ose insister, j’aurais trop peur de paraître chercher une querelle de pédant au conteur incomparable dont une page charmante illustrait une des dernières Revues, et j’aime mieux croire que j’ignore les mœurs de l’ours de Samogitie.

Le goût des substances végétales est un indice de supériorité intellectuelle et place l’ours dans le premier rang des mammifères. Cette seule raison aurait dû empêcher La Fontaine de le prendre pour emblème de la maladresse et de la sottise. C’est un des seuls animaux qui marchent aisément debout, non point en contemplant le ciel comme fait l’homme suivant Ovide, mais en regardant devant lui, ce qui est plus commode. Il est très fin, très intelligent, capable d’apprendre mille tours et de s’apprivoiser, comme chacun a pu le voir. Lorsque le froid ou la faim le réduit à chasser, il y met un art extrême. Si l’histoire racontée par La Fontaine est véritable, et s’il faut attribuer aux animaux les raisonnements humains en conservant pour chaque espèce un trait distinctif, les choses se sont autrement passées. En écrasant la tête du jardinier avec un pavé, l’ours n’aura point agi par maladresse ; il avait vraiment l’intention de le tuer, et la mouche n’était qu’un prétexte.

Le loup n’est pas mieux traité. Sans doute cet animal est traître et cruel dans la réalité comme dans les fables. Il mange les moutons sans scrupule et ne leur donne pas de bonnes raisons pour excuse ; mais l’agneau n’a pu lui offrir l’occasion rapportée dans la fable où ils figurent tous deux :

Un agneau se désaltérait

Dans le courant d’une onde pure.

le-loup-et-l-agneau-la-fontaine-granvilleJamais un agneau, surtout s’il tette encore sa mère, et celui-ci en convient lui-même, ne s’est désaltéré dans un ruisseau. Les béliers, les moutons, les brebis, ont rarement soif. Si peu qu’on ait habité la campagne, on le sait, et les agneaux ne boivent point, trouvant dans le lait de leur mère et dans le suc des herbes tendres une humidité suffisante pour leur goût et leur tempérament. C’était donc peut-être un mouton, mais point un agneau de lait que le loup a rencontré. Il l’a mangé, soit ; mais en bien d’autres fables le loup est plus cruel que dans la nature et surtout plus bête. C’est un préjugé que La Fontaine avait tiré du Roman du Renard. Ce roman, fort célèbre autrefois et qui exerce encore la sagacité des érudits, est une épopée en l’honneur du renard au détriment du loup. Le renard, qui ne s’appelle renard que depuis ce temps, et le loup, qui s’y nomme Ysengrin, nom qui n’a point prévalu, y sont représentés comme parents. C’est de la baguette d’Eve qu’ils sont nés l’un après l’autre, car, dans le roman, la femme créait les animaux sauvages, et l’homme les plus doux. Le loup et le renard ne sont donc pas absolument différents. Dans l’ancien récit, ils font assaut de ruses, tandis que La Fontaine a fait de l’un l’emblème de l’habileté, de l’autre celui de la sottise, Ésope lui en avait donné l’exemple, et il le suit docilement. Une ou deux fois pourtant il a essayé de secouer le joug, et une fable commence ainsi :

Mais d’où vient qu’au renard Ésope accorde un point,

C’est d’exceller on tours pleins de mâtoiserie ?

J’en cherche la raison et ne la trouve point.

Quand le loup a besoin de défendre sa vie,

Ou d’attaquer colle d’autrui,

N’en sait-il pas autant que lui ?

L’intention de venger le loup est excellente ; mais ce prologue précède une fable, tirée de Phèdre, où le loup est précisément dupé de la façon la plus humiliante par le renard, qui ne lui est au fond supérieur que par la physionomie. Le loup est le plus audacieux de tous les ennemis de l’homme, et, moins fort que le tigre et le lion, il est obligé pour vivre d’user d’une certaine circonspection. Il est plus habile que le chien, et pourtant l’homme prétend avoir amélioré celui-ci, qui n’est pas devenu entre nos mains l’égal de son analogue sauvage. Voici, par exemple, ce que dit de la louve M. Toussenel, dont la passion pour les animaux est si sincère et si vive, et dont on ne peut méconnaître la science vraie à travers les détours d’un style affecté :

« La louve, modèle de tendresse maternelle, apprend à ses petits, dès l’âge le plus tendre, à détester l’espèce humaine et à se défier de ses pièges. Elle leur dit la portée et la détonation de l’arme à feu. Elle leur recommande surtout de respecter les oies et les agneaux du voisinage, afin de ne pas trahir par une démarche inconsidérée le secret de leur domicile. Elle va même leur chercher au loin, à deux ou trois lieues quelquefois, la nourriture de chaque jour, un quartier de cheval mort, un mouton, une chèvre. Quelquefois elle se fait accompagner dans ses expéditions de nuit et de jour par un vieux loup dont elle réclame l’aide moyennant promesse de partage dans le butin. La louve apprend encore à ses louveteaux à emboîter le pas, c’est-à-dire à marcher à la file les uns des autres du même train et à placer dextrement leurs pattes dans l’empreinte de la patte de celui qui va devant. J’ai rencontré un jour, dans le rude hiver de 1829 à 1830, six grands loups qui traversaient ainsi la Loire à pied sec, les uns derrière les autres et le pas dans le pas. Vous auriez juré, à examiner leur trace sur la neige, qu’il n’était passé qu’un seul loup… C’est merveille de voir comme, dès la fin d’août, à l’époque où commencent les tribulations des louvats, ces jeunes animaux font déjà preuve d’intelligence, de savoir et de vigueur. J’ai vu des portées de louvats se faire battre six heures de suite dans la même enceinte sans qu’il en débouchât un seul, bien que les chiens donnassent presque continuellement à vue. C’était un change perpétuel. Celui-ci avait-il couru une demi-heure et se sentait-il épuisé, que celui-là accourait aussitôt pour s’offrir volontairement au change et laisser à son frère le temps de réparer ses forces, et chacun d’arriver à son tour pour subir la corvée redoutable pendant que la pauvre mère éperdue coupait et recoupait incessamment la chasse, essayant d’attirer la meute sur sa voie et de l’entraîner tout entière, par une pointe habile, bien loin du théâtre du combat. »

Il y a loin de cet animal attentif et rusé au brutal ravisseur de la fable, toujours prêt à tomber dans les pièges que lui tendent le renard ou l’homme. Le loup rarement se laisse prendre au traquenard ; il se défie de tous les appâts, et distingue les cadavres d’animaux morts et oubliés de ceux qui ont été à dessein placés dans la forêt. Est-il vraisemblable qu’il prenne la lune pour un fromage, et même qu’il s’expose autant pour une nourriture aussi légère ? Des voyageurs ont rapporté des preuves de l’intelligence presque humaine du loup et de ses analogues. L’animal précieux que les Esquimaux attellent à leurs traîneaux, et qui les transporte, les défend, les nourrit, est lui-même plus proche du loup que du chien. L’injustice est donc grande de l’opposer sans cesse au renard. Celui-ci, fin sans doute et rusé, ne mérite pas la réputation que les fabulistes lui ont faite. Ce n’est point seulement à cause de son odeur caractéristique qu’il est atteint dans les chasses à courre : une part de ses malheurs revient à sa maladresse, et des bêtes qui ont moins de réputation échappent plus aisément. On a fort admiré son jugement et son courage, parce qu’on l’a vu, pris au piège, se couper un membre et s’enfuir sur trois pattes ; mais quelques loups ont donné le même exemple, et l’on cite un renard qui, dans cette même situation, s’est coupé la patte au-dessous de l’endroit où le piège l’avait saisi. Ce douloureux sacrifice n’améliorait en rien sa situation, et prouvait sa double sottise de s’être laissé prendre et de se mutiler sans profit.

II

Quand on vit avec les bêtes, même avec celles de La Fontaine, surtout avec celles de La Fontaine, on les prend fort au sérieux. C’est lui-même qui nous en donne dès l’enfance le goût, dont une vie enfermée et factice éloignerait la plupart de ses lecteurs. Au risque de quelques idées fausses, nous acquérons par lui, sinon une connaissance exacte des êtres qui nous entourent, du moins des sympathies ou des antipathies qui nous rapprochent d’eux. Pour les enfants qui ont lu La Fontaine, les animaux ne sont plus des étrangers. Aussi ne saurions-nous nous étonner qu’on ait songé à écrire leur histoire, non leur histoire naturelle, mais leur histoire politique. M. Franceschi, dans un livre singulier, d’un style imité de l’ancien français, a pris chacune des fables comme l’épisode de la vie d’un animal, et, réunissant tous les épisodes d’une même vie, il a raconté la naissance, les aventures et la mort des quatre principaux acteurs de la comédie zoologique. M. Taine avait cherché dans les ouvrages de La Fontaine la peinture du roi, du courtisan, du peuple et de la noblesse. Il y a trouvé une galerie de portraits qui, pareils à ceux de La Bruyère et de Saint-Simon, montrent en abrégé tout le siècle. Le lion a la majesté, la cruauté et jusqu’à l’appétit de Louis XIV. Il sait ce qu’il se doit jusque sous la griffe du milan, et garde sa gravité comme le grand roi sa perruque. Lorsque La Fontaine parlait en son propre nom et dans ses préfaces, il était le sujet le plus respectueux ; mais dès que, reprenant son masque, il faisait agir les animaux, il devenait libre et frondeur. « Notre ennemi, c’est notre maître, » il le disait en bon français. Il n’eût point attaqué un courtisan, mais il peignait dans le renard le courtisan idéal, celui qui sait le monde, maître de ses yeux, de son geste et de son visage, prêt à faire sa cour aux dépens de ses amis, louant du roi jusqu’à ses faiblesses et trouvant que ses scrupules, s’il en a, « font voir trop de délicatesse. » M. Taine a extrait des fables une sorte d’histoire des mœurs du temps, au risque de l’inventer quelquefois. M. Franceschi écrit au contraire l’histoire du lion en qualité d’animal. Il le montre gagnant d’abord sa couronne et détrônant le léopard. Il raconte ce règne un peu dur, laissant au lecteur le soin de faire les applications. Il y place les divers épisodes de la vie du lion, le tribut des bêtes enlevé à Alexandre, la clémence envers le rat, son sauveur, dont la mort eût été si inutile, puis le grand événement du règne, la peste, et enfin la mort du roi des animaux, tué par la mouche et insulté par l’âne. De même l’ours, jeune d’abord dans les fables, grandit sans embellir, se trouve à la cour et s’émancipe avec la lionne, je veux dire la reine. L’histoire du loup vient ensuite ; sa querelle avec le cheval, son déguisement, sa conversation avec le chien, sa maladresse avec le biquet, sa rencontre avec l’agneau, tout est retracé. Le livre se termine par le portrait du renard : « l’inné prestidigitateur idoine si en voleries joyeuses qu’il y semblerait en son élément comme l’oiseau en l’air et le poisson en mer, et ne sont sûrement iceux mieux taillés pour fendre, l’un l’espace et l’autre l’onde, que n’était, lui, pour affiner les gens. »

C’est un jeu d’esprit qui prouve mieux que tous les commentaires combien les animaux du poète sont vivants. M. Franceschi ne s’est point pris de passion uniquement pour le talent de l’écrivain, ni pour les animaux tels qu’ils sont, mais il aime les créations du fabuliste comme des êtres réels. De même on pourrait écrire la vie de chacun des personnages que Balzac faisait intervenir dans ses romans. Si M. Franceschi appelle dans le titre du livre ces bêtes fabuleuses, cela ne veut point dire qu’il les assimile aux dragons, aux chimères, aux licornes, mais qu’il sait que ce sont celles de la fable et non celles de la nature. Il n’en raconte pas moins l’histoire du renard et du corbeau avec une conviction apparente. Il admire, comme La Fontaine et comme Goethe, cet emblème de la finesse et de la ruse. Pourtant, dans ce dialogue même du corbeau et du renard, combien d’invraisemblances on pourrait relever ! Ce sont deux animaux carnivores pour lesquels un fromage serait un maigre régal, et qui préfèrent au laitage la chair des chats, des poulets et des lapins. Le corbeau n’est point sot, s’apprivoise rapidement et apprend les langues aussi bien que le perroquet. Quelques observateurs ont prétendu qu’il sait même le sens de plusieurs des mots qu’il prononce. Buffon le présente comme si habile et si vorace, qu’il se précipite et se cramponne sur le dos d’un buffle, lui crève les yeux et le dévore promptement en détail. Ce récit est sans doute un peu exagéré, mais d’un fromage à un buffle tout entier il y a loin.

Il semble qu’il y ait plus loin encore de Buffon à La Fontaine. La science comme le style les sépare profondément. On les a pourtant réunis dans un ouvrage destiné à démontrer la supériorité du second sur le premier. C’est à Buffon que M. Damas-Hinard dénie les qualités du naturaliste, c’est à La Fontaine qu’il les restitue. Les descriptions de celui-ci lui paraissent plus vraies et plus vivantes. La vie est en effet ce qui manque le moins dans les fables, et ce qu’on regrette le plus dans les peintures un peu magnifiques de l’histoire naturelle ; mais donner la vie à ses créations est le don le plus précieux de l’écrivain : c’est autre chose encore d’être juste et vrai. La Fontaine met assurément en relief les animaux qu’il fait parler, tandis que Buffon peint pour l’esprit plus que pour les yeux. Ce n’est pas que celui-ci soit toujours un observateur parfaitement exact. Ses yeux étaient myopes et ses mains inhabiles ; ses aides disséquaient pour lui, et préparaient le squelette de ses ouvrages, pour qu’il le recouvrît d’une enveloppe brillante. S’il n’avait pas eu des auxiliaires comme Daubenton, Guéneau, Bexon, il eût manqué de précision scientifique. Quoiqu’il vécût à la campagne, il croit que les cornes des bœufs tombent tous les ans comme les bois du cerf ; quoiqu’il dirigeât le Jardin du Roi, il assure que le petit éléphant tette par la trompe. Ses descriptions, même les plus vraies et les mieux tournées, ne sont pas frappantes ; il n’entre pas dans son sujet tout droit et de plein saut. Comme il n’aime pas les bêtes pour elles-mêmes, il ne les juge que dans leurs rapports avec les hommes. C’est de leur utilité pour nous qu’il se préoccupe. Son style tant admiré, correct en effet et souvent grandiose, n’est propre qu’à donner des idées abstraites. Il s’applique à désigner les choses par leurs termes les plus généraux. C’était son principe fondamental, qui eût médiocrement convenu à La Fontaine, et pas plus que la science la fable ne s’en accommode. Le vrai mérite du style est de changer avec le sujet, de se développer ou de se condenser, de s’élever ou de s’abaisser quand il le faut ; suivant ce qu’on dit, on peut parler de telle ou telle façon, et il y a autant de manières d’écrire que de manières de penser. Buffon n’en connaît qu’une, et il décrit l’âne, le colibri ou le héron du même style que les catastrophes de l’univers.

Les peintures de la fable sont plus vives et plus familières. La netteté qu’on y remarque a fait illusion à M. Damas-Hinard sur le savoir de La Fontaine, et parce que ses animaux sont vivants, il a pu croire qu’ils étaient vrais. Tel personnage de roman invraisemblable vit mieux pour nous que les figures effacées et réelles pourtant de quelques histoires. De même les bêtes de Buffon, plus exactement décrites que celles de La Fontaine, ont moins de vie. On peut s’en convaincre aisément en comparant les deux auteurs lorsqu’ils ont traité le même sujet. Buffon raconte en ces termes la chasse du cerf :

le-cerf-et-la-vigne-jjgrandville« Intimidé, pressé, désespérant de trouver son salut dans la fuite, l’animal se sert aussi de toutes ses facultés ; il oppose la ruse à la sagacité. Jamais les ressources de l’instinct ne furent plus admirables ; pour faire perdre sa trace, il va, vient et revient sur ses pas, il fait des bonds, il voudrait se détacher de la terre et supprimer les espaces. Il franchit d’un saut les routes, les haies, passe à la nage les ruisseaux, les rivières ; mais, toujours poursuivi et ne pouvant anéantir son corps, il cherche à en mettre un autre à sa place. Il va lui-même troubler le repos d’un voisin plus jeune et moins expérimenté, le faire lever, marcher, fuir avec lui, et lorsqu’ils ont confondu leurs traces, lorsqu’il croit l’avoir substitué à sa mauvaise fortune, il le quitte plus brusquement encore qu’il ne l’a joint, afin de le rendre seul l’objet et la victime de l’ennemi trompé. »

Voici comment La Fontaine raconte la même aventure :

……… Quand aux bois

Le bruit des cors, celui des voix,

N’a donné nul relâche à la fuyante proie ;

Qu’en vain elle a mis ses efforts

A confondre et brouiller la voie,

L’animal chargé d’ans, vieux cerf et de dix-cors,

En suppose un plus jeune, et l’oblige par force

A présenter aux chiens une nouvelle amorce.

Que de raisonnements pour conserver ses jours !

Le retour sur ses pas, les malices, les tours

Et le change, et cent stratagèmes !

On ne croirait pas facilement, en lisant ces deux récits, que le poète accorde une intelligence aux animaux et que Buffon la leur refuse, et leur concède à peine le sentiment. Le cerf de l’un se sauve tout simplement, chez l’autre à tout instant la bête réfléchit et raisonne. Là, par instinct, il fait prendre le change, ici il veut « anéantir son corps, substituer quelqu’un à sa mauvaise fortune, se détacher de la terre, supprimer les espaces. » C’est un métaphysicien que cet animal, et qui pense à mille choses déplacées dans la circonstance, inutiles partout. L’image qui résulte de tous ces efforts est moins nette et moins brillante que celle du poète, et ne nous en apprend pas davantage sur les mœurs, les habitudes et l’organisation du cerf. Buffon lui attribue des raisonnements humains, des pensées humaines, parce qu’il est préoccupé de l’homme qui poursuit le cerf. Il croirait abaisser la majesté du style, s’il racontait en termes plus précis et plus techniques les ruses de l’animal et la sagacité du chasseur. La Fontaine montre un cerf couru, Buffon ce que penserait un homme chassé et agissant comme un cerf. Ce n’est plus du tout la bête, ce n’est pas tout à fait l’homme. Qui ne connaît un troisième récit de la chasse dans lequel chacun apparaît à son rang, l’animal, les hommes et les chiens ?

Une heure là-dedans notre cerf se fait battre.

J’appuie alors les chiens et fais le diable à quatre.

Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux.

Je le relance seul, et tout allait des mieux,

Lorsque d’un jeune cerf s’accompagne le nôtre :

Une part de mes chiens se sépare de l’autre,

Et je les vois, marquis, comme tu peux penser,

Chasser tous avec crainte et Finaut balancer !

Il se rabat soudain, dont j’eus l’âme ravie,

Il empaume la voie, et moi je sonne et crie :

A Finaut ! A Finaut ! et resonne à loisir.

Combien paraît fausse la théorie de Buffon sur le style, et combien peu nuit à l’élégance l’emploi des termes techniques ! Buffon disait : « Il est impossible d’écrire dans notre langue quatre vers de suite sans y faire une faute, sans blesser ou la propriété des termes, ou la justesse des idées. » La rime et la mesure n’ont point empêché Molière ni La Fontaine d’exprimer précisément ce qu’ils voulaient dire, et si l’un des trois auteurs paraît guindé et embarrassé d’accommoder le langage à sa pensée, c’est certes celui qui écrit en prose.

On en pourrait citer maint autre exemple, et montrer qu’un seul vers bien fait donne une idée plus nette d’un objet qu’une longue description. La Fontaine a mieux gravé dans la mémoire l’image disgracieuse d’un oiseau, « le héron au long bec emmanché d’un long cou, » que ne le fait Buffon dans le morceau oratoire qui commence ainsi :

« Si la nature s’indigne du partage injuste que la société fait du bonheur parmi les hommes, elle-même dans sa marche rapide paraît avoir négligé certains animaux qui, par imperfection d’organes, sont condamnés à endurer la souffrance et destinés à éprouver la pénurie ; enfants disgraciés nés dans le dénuement pour vivre dans la privation, leurs jours pénibles se consument dans les inquiétudes d’un besoin toujours renaissant ; souffrir et patienter sont souvent leurs seules ressources, et cette peine intérieure trace sa triste empreinte jusque sur leur figure, et ne leur laisse aucune des grâces dont la nature anime tous les êtres heureux. »

Est-il certain que le héron soit très malheureux ? Comment le saurait-on ? Dans le système de Buffon, comment le saurait-il lui-même ? La supériorité de La Fontaine est évidente ici. Aucun écrivain ne s’entend mieux à peindre d’un seul vers l’apparence et le moral d’un être. Pourquoi faut-il que ce qu’il peint si bien ne soit pas toujours bien observé ? Nul n’a mieux su composer une phrase élégante de mots vulgaires, ni donner à la recherche l’apparence de la simplicité. C’est montrer la belette et la souris que de les appeler : « dame belette au long corsage, » et « la gent trotte-menu. » On oublie l’histoire naturelle à l’entendre dire : « la tourterelle au col changeant, au cœur tendre et fidèle, » et cependant la fidélité est rare chez ces oiseaux. C’est à l’amitié pure et non à l’amour que doivent se rapporter ces vers :

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.

L’un d’eux, s’ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

Les pigeons amoureux ne s’ennuient guère (et quels amoureux s’ennuient ?) ; mais la constance, en cette espèce, n’aide point au plaisir. On s’est trop attendri sur leurs douleurs. Ils ont usurpé leur réputation, que beaucoup d’oiseaux mériteraient davantage, même quelques insectes, et singulièrement les papillons. Béranger l’avait appris, et il fait dire à la tourterelle :

Quoi ! les papillons sont Constans !

Et c’est nous qu’on prend pour modèles !

Même il se peut qu’ils soient fidèles :

Le papillon vit peu d’instants.

Les animaux que La Fontaine pouvait observer de près lui sont même médiocrement connus. Il est trop sévère pour le chien, qui lui paraît très sot. Le lièvre, qu’il peint d’un mot, a l’animal à longues oreilles, » s’enfuit, dit-il, dans sa tanière. Or les lièvres qui vivent sous terre sont peu communs. Dans les fables, on ne rencontre que de ceux-là. C’est un grand hasard. Les lièvres habitent les fourrés et les blés, dont ils aiment la tige verte. Ils ne dorment pas « les yeux ouverts, » et cette précaution leur serait peu utile, car ils ont de mauvais yeux qui sans cesse les exposent aux dangers dont les garantissent leurs fines oreilles. La réunion d’une vue très basse et d’une allure très rapide est pour eux une source de malheurs infinis : pour échapper aux chiens et aux hommes, ils doivent déployer une habileté que La Fontaine n’admire pas assez. C’est comme faible et poltron, même comme un peu bête, que le lièvre apparaît dans les fables, témoin le pari qu’il perd contre la tortue. Il est au contraire assez intelligent et très cruel.

La Fontaine met souvent une apparente précision dans son récit. Il l’accompagne de circonstances et de réflexions qui semblent annoncer une véritable prétention à l’exactitude. La fable du renard anglais adressée à Mme Hervey s’ouvre par un bel éloge de l’Angleterre et des Anglais, qui, dit-il, pensent profondément. Les chiens ont en ce pays meilleur nez (ce qui est douteux), et les renards y sont plus fins. A ce début, le lecteur prévoit qu’une observation particulière va suivre, et que l’auteur va faire quelque peu de zoologie internationale. Le renard anglais évitera le chasseur par un moyen nouveau, inconnu à ses semblables dans notre patrie. Point, le stratagème, qui d’ailleurs ne réussit guère, est précisément un de ceux que les anciens connaissaient, et qui est raconté dans l’épopée toute française du Roman du Renard.

On ne se lasserait point de critiquer La Fontaine, car on ne se lasse point de le relire. Même en ouvrant le livre dans les plus mauvaises intentions, on ne peut plus le fermer. La mesure, la grâce, la naïveté, l’enjouement, cette gaîté qui n’est point le rire, mais qui vaut mieux, rachèteraient des ignorances plus nombreuses et des erreurs plus graves. Ces ignorances pourtant et ces erreurs sont-elles tout à fait innocentes ? Il est difficile à tout naturaliste, même à tout critique, de le penser. M. Saint-Marc Girardin, qui n’a point jugé La Fontaine à ce point de vue, blâme Voltaire d’avoir trop peu respecté la nature du loup dans une fable de sa jeunesse, et il ajoute : « Les animaux qui dans la fable représentent l’homme doivent cependant garder toujours quelque chose de leur caractère naturel. Ce qu’ils représentent ne doit pas complètement effacer ce qu’ils sont. Le poète a tort d’oublier le masque pour ne songer qu’au visage, d’oublier l’animal pour ne songer qu’à l’homme. » M. Saint-Marc Girardin ne reproche ce tort qu’à Voltaire ; on a vu qu’on pouvait aussi en accuser La Fontaine, et plus gravement, sans méconnaître son génie. C’est une idée toute moderne et toute juste que les vraies beautés ne cessent pas d’être des beautés, pour être accompagnées de quelques défauts. Les calembours et les médiocres plaisanteries de ses drames n’empêchent pas Shakespeare d’être un grand poète, non plus qu’un dessin très incorrect ne fait de M. Delacroix un peintre médiocre. Il ne faut pas se laisser aveugler par les défauts au point de ne pas voir les qualités ; mais il faut éviter d’être ébloui par les qualités au point d’ignorer les défauts. On admire La Fontaine tel qu’il est, on l’admirerait davantage, s’il avait toujours été correctement vrai. Il est permis de concevoir un auteur idéal accordant toutes choses, le fond et la forme, la grâce et la solidité, l’imagination et la science, et de regretter que La Fontaine ne soit point cet auteur.

Les délicats sont malheureux,
Bien ne saurait les satisfaire.

 

Paul de Rémusat, Première partiedeuxième partie

Revue des Deux Mondes T.84, 1869

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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