La Fontaine naturaliste par Paul de Rémusat 1

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La Fontaine naturaliste


Paul-Louis-Étienne, comte de Rémusat né le 17 novembre 1831 à Paris et décédé le 22 janvier 1897 à Paris fut un journaliste et écrivain français.


Première partiedeuxième partie

I  La Fontaine et les Fabulistes, par M. Saint-Marc Girardin. — II. La Fontaine et ses Fables, par M. Taine. — III. Les Fabuleuses Bêtes du Bonhomme, par M. Franceschi. — IV. La Fontaine et Buffon, par M. Damas-Hinard.

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Portrait de La Fontaine

Tout est dit sur les grands écrivains, et, pour parler d’eux d’une façon nouvelle, on en est réduit à raconter les parties les plus obscures et les plus indifférentes de leur vie, à étudier les passages les plus accessoires de leurs ouvrages, à analyser leurs plus inutiles facultés ; on met en lumière ce qu’ils avaient souvent à dessein, laissé dans l’ombre, on leur attribue des mérites qu’ils n’avaient jamais songé à posséder, on les accuse de défauts dont ils ne pouvaient se garder. Les critiques demandent aux poètes ce qu’ils pensaient en morale, aux philosophes ce qu’ils savaient des sciences physiques, aux hommes de lettres s’ils n’ignoraient pas la musique, aux musiciens s’ils avaient de l’esprit. M. Ménière a fait un ouvrage sur les connaissances médicales des poètes latins et sur celles de Mme de Sévigné. La physique de Voltaire est devenue l’une des préoccupations de ceux qui parlent de lui. On a publié des volumes sur Richelieu ingénieur, Cicéron médecin, Molière musicien, Descartes physiologiste. Ce ne sont pas là de purs jeux d’esprit ; il n’est pas indifférent de connaître tout entier un homme éminent, de découvrir si son intelligence se pouvait appliquer à toutes choses avec un succès égal, s’il était plus ou moins instruit que les hommes ordinaires de son temps. Rencontrer la perfection au terme de ces recherches n’est pas commun, et serait d’un grand prix ; mais les lacunes même des intelligences supérieures sont intéressantes. Une telle étude enseigne à mieux juger un écrivain ; apprendre qu’il ne s’inquiétait point de telle ou telle chose nous met sur la voie de ce dont il s’inquiétait réellement, et de la manière dont les connaissances acquises, l’étude et la réflexion conduisaient son génie.

Le génie libre, qui n’est conduit par rien, est rare en effet, et, parmi les plus libres, celui de La Fontaine est un des premiers. Cet écrivain, qui n’a presque fait que des traductions et des imitations, est pourtant l’un des plus originaux de notre langue et de notre race. On hésite à lui trouver des maîtres et des modèles, et l’on songe peu à rechercher si le travail avait autant part que le génie dans la composition de ses fables, ou jusqu’à quel point il était guidé par des connaissances positives. Ce n’est pourtant pas un poète qui vive dans les nuages, comme quelques lyriques, et les sujets qu’il traite sont aussi proches de nous que son style est familier et paraît simple. On sait pourtant que ce naturel extrême ne lui venait point naturellement. Je fabrique à force de temps, dit-il quelque part  ; mais fabriquait-il tout à force d’imagination, et négligeait-il la vérité des choses ? C’est une comédie qu’il faisait, une comédie à cent actes divers. Or une des conditions, un des mérites de la comédie, c’est d’être vraie. Les auteurs comiques prétendent peindre la nature humaine ; les hommes aussi, et surtout les travers des hommes, sont le sujet des fables. Ce sont eux qui y paraissent, métamorphosés en animaux. Nul doute que le fabuliste ne doive les connaître tels qu’ils sont avant de les masquer ainsi ; mais le masque à son tour doit-il être de pure fantaisie, et les portraits des animaux sont-ils dispensés de toute vraisemblance ? On est ainsi conduit à se demander si La Fontaine s’est préoccupé de la nature animale lorsqu’il faisait parler les bêtes. Savait-il de l’histoire naturelle ce qu’on n’en ignorait pas de son temps ? A-t-il inventé quelque chose en ce genre ? A-t-il observé des traits que personne n’avait remarqués avant lui ? Il est peut-être permis de se poser ces questions en admettant toutefois que la réponse, favorable ou défavorable au poète, ne saurait diminuer le goût instinctif des enfants ni l’admiration raisonnée des hommes.

I

L’exactitude scientifique n’est pas la première qualité du poète, et cependant nul n’y doit manquer de nos jours. Gustave Planche . A reproché à M. Victor Hugo d’avoir écrit ces vers :

Tu sais qu’étoile sans orbite,

L’homme erre au gré de tous les vents.

Il l’accuse d’avoir confondu les étoiles avec les planètes, et il ajoute que les planètes ni les étoiles ne sauraient flotter au gré du vent. Le reproche est sévère, et, même en ce cas, on pourrait défendre l’auteur, qui, précisément au milieu d’images souvent démesurées, garde une rare précision et décrit exactement les objets. Le même critique a relevé l’erreur de M. Leconte de Lisle confondant le calice et la corolle d’une fleur, et il remarque que, comme rien n’obligeait à employer en vers cette dénomination scientifique, il fallait au moins s’en servir à propos. Si parfois on comprend qu’un écrivain exprime un sentiment ou une impression par une image un peu vague et sans y mettre toute rigueur, les mots techniques doivent toujours garder leur vrai sens ; mais ces images elles-mêmes ne sauraient être bonnes, si elles ne sont justes, et les poètes sont assujettis à des règles qu’il ne faut pas oublier. Leurs œuvres sont faites pour plaire aux esprits précis autant qu’aux âmes romanesques. On peut tout exiger de ceux qui prétendent enchanter les hommes. Qu’on ne croie point que l’esprit d’examen détruise le goût littéraire, et que le progrès des sciences ait pour naturelle conséquence la décadence des lettres. Les vraies beautés résistent à l’analyse, et ce serait faire un médiocre éloge de la littérature d’imagination que d’en attribuer le goût seulement à ceux qui renonceraient à l’usage de leur jugement. Les écrivains les plus préoccupés de l’éclat du style ne peuvent s’inquiéter uniquement de ranger symétriquement des mots sans se soucier de la justesse des idées. Comme on vante chez quelques-uns la précision et l’exactitude, il faut bien que le contraire de ces qualités soit chez d’autres un défaut. Les commentateurs ont loué Homère d’avoir fidèlement décrit les contrées où ses armées combattent, et d’avoir distingué chacun des héros par un trait particulier et positif. Les fleurs de chaque pays sont désignées par lui telles qu’on les retrouve encore, et ses épithètes, souvent trop répétées, sont d’une extrême justesse. Virgile a les mêmes mérites, et l’élégance des descriptions ne nuit point dans les Géorgiques à l’exactitude des faits. L’art d’écrire touche à l’art de penser ; le don ou l’art d’employer partout le mot propre s’accorde avec la science de représenter par des termes exacts les idées les plus vraies.

Boileau, tout Boileau qu’il était, ne s’inquiétait pas autant de la propriété des termes que ses vers, un peu secs, le feraient croire. Il est assez plaisant de trouver ce législateur en faute, et ses exemples ne valent pas ses préceptes. On lit dans une épître :

Je songe à me connaître et me cherche en moi-même.

C’est là l’unique étude où je veux m’attacher :

Que, l’astrolabe en main, un autre aille chercher

Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe,

Si Saturne à nos yeux peut faire une parallaxe.

Les astronomes qui pensaient au XVIIe siècle que le soleil est fixe soutenaient précisément qu’il tourne sur son axe. C’est du mouvement de translation qu’il y avait dispute, et non pas du mouvement de rotation. L’astrolabe ne servirait que très indirectement à déterminer la fixité du soleil. Enfin le mot parallaxe, qui d’ailleurs est un mot féminin, n’est pas employé ici précisément à contre-sens, mais l’idée n’est pas très claire.

Il y eut un temps où les hommes de lettres étaient peu instruits et profondément séparés des hommes de science. Avec Fontenelle, la distinction parut s’effacer. Voltaire est le premier parmi les poètes qui ait tenté de tout réunir. Par curiosité d’esprit bien plus que par système ou vanité, il fut universel. Dans ses vers, il s’attache à dire les choses comme elles sont, et il se souvient de ses ouvrages de physique dans ses œuvres les plus légères, où la fiction serait de mise. Un astronome exigeant ne reprendrait rien dans le conte de Micromégas, et l’on ne connaît pas de meilleure peinture de la décomposition des rayons lumineux, ni d’éloge mieux compris de Newton que les vers suivants :

Il découvre à nos yeux par une main savante

De l’astre des saisons la robe étincelante :

L’émeraude, l’azur, la pourpre et le rubis

Sont l’immortel tissu dont brillent ses habits.

Chacun de ses rayons dans sa substance pure

Porte en soi les couleurs dont se peint la nature,

Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux,

Ils animent le monde, ils emplissent les cieux.

On ne saurait nier que la beauté scientifique de ces vers n’en égale et n’en relève encore la beauté littéraire. Voltaire s’efforçait de respecter le principe de Boileau, qu’il faut être vrai même dans la fable. Il fait dire au lion :

De mes quarante dents vois la file effroyable !

et il a soin d’ajouter que le lion a quarante dents en effet, que l’observation en a été faite à Marseille par M. de Saint-Didier. « Quand on parle d’un guerrier, dit-il, il ne faut pas omettre ses armes. » On pourrait montrer par mille exemples combien de bons écrivains ont été préoccupés de la réalité. Nul n’y a perdu, plusieurs y ont gagné. Au contraire d’autres ont diminué leur talent et leur réputation parce qu’ils n’étaient pas des observateurs assez sévères, que, satisfaits d’une certaine forme heureuse, ils négligeaient les vérités positives, et se contentaient d’images, de comparaisons et d’apologues qui ne résistent pas à l’examen. M. Biot a montré que Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand doivent peut-être à ce défaut les atteintes qu’a pu recevoir leur renommée. Elle manque de sérieux parce qu’il ne leur reste que leur style. Le premier conserve dans les Etudes de la nature le talent qui brille dans Paul et Virginie, et personne ne les lit aujourd’hui. Comment nierait-on que les erreurs scientifiques en sont la cause ? Il met beaucoup d’art à montrer que les fleurs des climats froids ou des saisons froides sont blanches, parce que la couleur blanche est la plus propre à réfléchir la chaleur sur les étamines. Les plantes de l’été sont à ses yeux revêtues de couleurs foncées, éclatantes. Le lecteur se représente aussitôt la violette, l’anémone, la tulipe, qui manquent à la règle en un sens, la clématite, le jasmin, le liseron des haies, la pâquerette dans l’autre. Lorsqu’un écrivain ne sait pas observer ce qui n’échapperait pas à l’homme le moins attentif, il ne saurait prétendre à nous enseigner quoi que ce soit, et l’admiration qu’il inspire s’affaiblit avec la confiance.

Bernardin de Saint-Pierre n’est pourtant pas un auteur qui ignore ou dédaigne les sciences, et ses erreurs tiennent plus à des théories fausses qu’à des négligences. C’est un observateur imprudent en matière de causes finales, non pas un rhéteur qui ne se soucie que d’écrire élégamment. Sous ce rapport, il mérite moins les critiques de M. Biot que Chateaubriand. Celui-ci couvre des artifices de la diction des inexactitudes véritables et que ne rachète pas l’intention philosophique. Il n’est pas exempt de quelque goût pour les comparaisons tirées de la science, et vient souvent, cherchant un moyen d’effet nouveau, se brûler à ce feu, dont il ne voit que l’éclat. Il a comparé les systèmes de numération, dont il ne se rend nul compte, avec l’esprit des peuples divers condamnés au système décimal, et avec les équations célestes. Comment le croire sur l’un des points lorsqu’il se trompe si parfaitement sur les autres ? M. Biot a relevé les phrases suivantes : « ce globe à la longue année qui ne marche qu’à la lueur de quatre torches pâlissantes ; cette terre en deuil qui loin des rayons du jour porte un anneau comme une veuve inconsolable. » C’est sans doute de Jupiter et de Saturne qu’il s’agit. Cependant la révolution de Jupiter n’est pas plus longue que celle d’Uranus ; les quatre torches, qui probablement sont les satellites, ne pâlissent point, et ces satellites n’éclairent point seuls cet astre qui reçoit aussi les rayons du soleil. Saturne n’est point en deuil, et l’anneau, qui ne ressemble point à un anneau de veuve, ne fait point de Saturne une planète inconsolable. Les écrivains peuvent manquer de deux façons aux lois scientifiques, soit en employant par hasard et mal à propos un terme technique, soit en prétendant tirer une conclusion d’un fait ou d’une observation qu’ils rapportent inexactement. Ceci est plus grave que de prendre un mot pour un autre dans un poème ou dans un roman. Pourtant on peut reprocher à quelques écrivains d’avoir fait danser des villageois sur la fougère ou sous la fougère, ce qui est également impossible, d’avoir, comme Balzac, moins exact que minutieux, mélangé des fleurs d’été et des fleurs d’automne dans les bouquets présentés à Mme de Mortsauf. Même les erreurs de ce genre, qui semblent innocentes, doivent être évitées. Or La Fontaine n’en est pas exempt et en commet de plus graves. La nature de ses ouvrages autorise plus de sévérité que toute autre poésie. Il met les bêtes en scène ; n’aurait-on pas le droit d’exiger qu’il les peignît fidèlement ? Il annonce lui-même dans une préface que les propriétés des animaux et leurs divers caractères sont exprimés dans ses fables. Il ne nous doit donc pas seulement un style agréable, une moralité ingénieuse, un récit intéressant, une leçon de sens commun, de prévoyance ou de courage : c’est bien là son intention ; mais il va plus loin dès les premiers mots, et dans tous les cas une certaine vraisemblance serait nécessaire. Si ses animaux étaient trop contraires aux êtres naturels, ses leçons perdraient leur sel et leur vérité. S’il nous donnait l’hippopotame pour gracieux, le singe pour maladroit et lourd, le chat pour ouvert et franc, les enfants seraient aussitôt choqués et lui retireraient toute confiance. Ce sont sans doute des êtres fictifs qui vivent dans ses fables, des représentations animées de facultés, de qualités et de vices abstraits : le renard y représente l’astuce, le loup la violence, le lion l’autorité, le corbeau la crédulité. Encore faut-il qu’ils aient les mœurs de ces animaux, que nous trouvions dans leurs actions, même en leur langage, les caractères et les habitudes de ceux dont ils portent le nom. C’est précisément ce mélange des mœurs de l’homme et de celles de l’animal qui doit nous plaire, qui rend les leçons de la fable plus agréables que celles d’une morale nue. Même en des écrits où les animaux ne jouent point un rôle si important, il ne faut rien dénaturer. M. Alfred de Musset, dans une comparaison célèbre, rapproche du pélican le poète, contraint de dévoiler à la foule ses douleurs les plus secrètes en déchirant son propre cœur :

Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivage

En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.

Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée,

Pêcheur mélancolique il regarde les cieux.

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;

En vain il a des mers fouillé la profondeur ;

L’océan était vide et la plage déserte.

Pour toute nourriture il apporte son cœur.

Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,

Partageant à ses fils ses entrailles de père,

Dans son amour sublime il berce sa douleur,

Et regardant couler sa sanglante mamelle,

Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,

Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur !

Certes l’image est belle et le style est superbe. Croit-on que si le poète avait attribué à tout autre oiseau ce dévouement sublime, si le préjugé populaire et les anciens naturalistes n’assuraient le fait, qui repose en effet sur une illusion naturelle, croit-on que, le lecteur ne trouvant pas là une idée qui lui est familière, l’effet serait le même ? Et au rebours, si, dans les derniers vers, l’auteur s’était souvenu que le pélican est un oiseau et non point un mammifère, n’aurait-il pas évité un vers médiocre ?

Les fabulistes sont plus obligés encore de prendre soin d’étudier et de retracer fidèlement leurs personnages. Plus ils sont vrais, mieux ils sont compris, même s’ils ne prétendent qu’à bien raconter. Le choix des symboles ne saurait être arbitraire, et, s’il est permis de garder souvent les caractères de convention que l’usage ou la légende attribue à certaines bêtes, il ne faut jamais se mettre en contradiction avec leurs caractères naturels. A plus forte raison les pures descriptions où rien n’oblige à ne pas respecter la vérité sont-elles tenues d’être absolument vraies ; mais La Fontaine, souvent en défaut, même à ce point de vue, ne se bornait pas à décrire, et son ambition était plus haute. Les animaux lui plaisaient, et il prétendait les connaître, les expliquer, les défendre. Il voulait répondre à la théorie de Descartes, qui leur déniait toute intelligence, par une théorie moins dure. Ne trouvez pas mauvais, dit-il,

Qu’en ces fables aussi j’entremêle des traits

De certaine philosophie

Subtile, engageante et hardie.

On l’appelle nouvelle. En avez-vous ou non

Ouï parler ? Ils disent donc

Que la bête est une machine,

Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressort :

Nul sentiment, point d’âme, en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine

A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein. Toute cette belle fable, la plus belle peut-être, est employée à démontrer que ces philosophes se trompent en niant la mémoire, la volonté, jusqu’à l’instinct des bêtes. Pour lui, il leur donne tout cela, même l’intelligence et l’esprit :

Pour moi, si j’en étais le maître,

Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.

l-hirondelle-et-les-petits-oiseaux-la-fontaine-jjgrandvilleLa Fontaine revient souvent sur cette idée, et plusieurs de ses fables sont non de simples récits, mais des histoires qu’il prétend véritables, qu’il raconte pour convaincre Descartes d’erreur absolue, et démontrer que les bêtes sentent et pensent. Il est donc tenu, dès qu’il veut prouver quelque chose, d’être sévère pour lui-même, et de n’admettre que des récits exacts ou tout au moins vraisemblables.

Il le devait d’autant plus que Descartes n’avait point par hasard et en passant nié l’intelligence des bêtes, que c’était là une conséquence de sa doctrine, qu’il a fort développée et qu’il trouvait importante. Ses disciples s’y attachaient comme à un article de foi. On ne pouvait se dire cartésien au XVIIe siècle sans être convaincu que les animaux sont des machines, qu’ils agissent comme tournent les aiguilles d’une montre, et qu’un chien crie quand on le frappe comme un tambour résonne sous les baguettes. On ne s’explique guère comment tant de gens d’esprit et un si grand philosophe ont pu soutenir une théorie que les faits démentent à tout instant. Ce n’est pas que Descartes n’ait trouvé des raisons spécieuses pour justifier son paradoxe. Il admet que les animaux sont supérieurs aux hommes en certains cas, qu’ils sont plus habiles pour certains ouvrages ; mais cette supériorité même coïncide avec une telle infériorité sur d’autres points, qu’il est impossible d’admettre que ce qu’ils font bien soit fait en vertu d’une intelligence, car cette intelligence devrait s’appliquer à toutes choses à peu près de la même façon. Les animaux devraient être supérieurs en tout ou médiocres en tout. L’absence complète d’équilibre dénote que chez eux la nature agit selon la disposition des organes. De même une horloge compte mieux le temps et marque les heures avec plus de précision que l’homme le plus habile. C’est une machine pourtant, car on n’en peut obtenir autre chose. Enfin tout homme, dit Descartes, quelque borné qu’il soit, peut arranger ensemble plusieurs paroles et en composer un discours. Il n’est pas d’animal, si parfait et si heureusement né qu’il puisse être, qui en fasse autant. Cette impossibilité ne tient pas aux organes, car les pies, les perroquets, les sansonnets, prononcent des mots ; mais aucun ne pense ce qu’il dit. Cela ne signifie pas que les bêtes ont moins de raison que les hommes, cela signifie qu’elles n’en ont point du tout, car pour parler il n’en faut qu’un peu, bien peu, aussi peu que possible, et ce peu, elles ne l’ont point.

Mme de Sévigné se contentait de répondre : « Des machines qui aiment, des machines qui ont une élection pour quelqu’un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent ! allez, allez, vous vous moquez de nous, jamais Descartes n’a prétendu nous le faire croire. » Il le prétendait fort au contraire, et amis ou ennemis s’y acharnaient. L’avantage est resté à ceux qui pensent, comme La Fontaine, que les bêtes ont une intelligence, inférieure à la nôtre sans doute, mais réelle pourtant. Il n’y a point de raison pour qu’il n’y ait pas des intelligences d’ordres différents. L’opinion contraire ! ne se soutient que par des raisonnements hasardés. Bossuet, disciple ! de Descartes, blâme les hommes de conclure de la ressemblance des actions des bêtes aux actions humaines, et de n’attribuer à la nature humaine qu’un peu plus de raison. Il n’accorde même pas aux animaux ce raisonnement qui accompagne toujours la sensation, et qui n’est que le premier effet de la réflexion. Puis, le principe étant admis, il cite des exemples excellents qui en démontrent la fausseté, et font voir que les animaux réfléchissent, qu’ils sont pleins de finesse pour échapper aux chasseurs, capables d’être dressés par les hommes, même de s’instruire entre eux. Il ajoute qu’il semble qu’on ne puisse leur refuser quelque espèce de langage, et il conclut en leur accordant une âme sensitive distincte du corps, mais non pour cela indépendante de lui : théorie reprise à l’antiquité, et qui, pour être moins claire, moins nouvelle que la théorie de Descartes, n’est pas plus satisfaisante.

Buffon lui-même n’a pas évité une confusion analogue. Il croit au mécanisme des bêtes, auxquelles il n’accorde pas la pensée, même au plus faible degré. De simples ébranlements physiques lui suffisent pour tout expliquer. C’est ainsi du moins que sa théorie débute ; mais bientôt, racontant ces actes qui pour lui ne sont point les résultats d’une intelligence, il s’anime, n’épargne ni les images ni les comparaisons, et prodigue les mots de jalousie, d’attachement, d’orgueil, de désir, de vengeance ; il parle du discernement des bêtes, et montre quelles différences sous ce rapport séparent une race d’une autre race. Il leur donne le sentiment, la conscience de leur existence actuelle. Il leur concède ainsi dans la pratique autant et plus que ne faisaient en théorie les adversaires de Descartes. Chez lui, le naturaliste et l’écrivain l’emportent sur le philosophe.

M. Agassiz accorde aux animaux une âme immortelle. C’est peut-être aller un peu loin ; mais on ne saurait leur refuser la mémoire, le jugement, la réflexion. Ce sont plutôt les idées générales qui leur manquent que la pensée proprement dite. Ils sont plus souvent conduits par leur instinct que par leur intelligence, pourtant ils possèdent ces deux facultés. L’instinct passe pour avoir souvent raison contre l’intelligence ; pourtant nous faisons plus de cas de celle-ci, et nous n’avons pas tort. La Fontaine ne les distinguait pas ; mais, s’il n’était pas un philosophe très subtil, les vérités de sens commun ne lui échappent guère. Il croit donc que les animaux ne sont point de pures machines, et il l’a maintes fois prouvé par des exemples. L’intention est excellente, et les exemples sont charmants. Est-il permis d’ajouter que ceux-ci s’accordent rarement avec celle-là, et que le but devait être bien accessible, s’il l’a atteint et nous a convaincus ? La démonstration cependant ne saurait être bonne que si les exemples sont incontestables, si l’auteur a vraiment vu ou pu voir ce qu’il raconte. Des faits vrais qui supposeraient nécessairement chez l’animal un raisonnement, un acte intellectuel, pourraient seuls convaincre et réfuter un disciple de Descartes. Ce n’est pas ainsi que procède le poète. Cette même fable, qui commence d’une façon si philosophique, raconte l’histoire de deux rats qui trouvent un œuf et l’emportent de la façon que l’on sait. Est-ce possible ? Le poète l’a-t-il vu en effet lui-même ? Le témoignage du roi de Pologne, qu’il invoque quelques vers plus loin, est-il bien sincère ? Un roi est-il le meilleur des garants ? Il s’agit ici de rongeurs, et les rongeurs sont connus pour les moins intelligents des mammifères. La Fontaine lui-même ne conte pas ceci avec une conviction parfaite, et il n’a vraiment pas le droit d’ajouter :

Qu’on m’aille soutenir après un tel récit

Que les bêtes n’ont pas d’esprit.

Précisément on serait fort tenté de le soutenir, puisque l’auteur semble n’avoir pu trouver des faits certains pour prouver ce qu’il avance, et qu’il est contraint d’inventer. Il nuit à ses arguments par l’invraisemblance de ses histoires.

Une autre fable philosophique est plus heureuse, quoique encore incomplète. La Fontaine représente la perdrix faisant la blessée et traînant l’aile pour écarter le chasseur, éloigner le danger et sauver ses petits. Il voit là beaucoup de finesse et de sentiment. Bien des gens n’y verraient que de l’instinct. Un peu d’observation ou de science, loin d’affaiblir la preuve, la rendrait plus sérieuse. C’est au mâle et non à la femelle que revient en réalité l’honneur du stratagème. L’instinct paternel étant moins développé chez les animaux que l’instinct maternel, c’est bien véritablement du raisonnement, de la mémoire et de la tendresse que déploie le père. Les perdrix s’unissent pour une année ; pendant l’incubation, le mâle veille et crie au moindre danger. Quand les petits sont nés, il les accompagne, les garde et les instruit. Il prévient la mère si l’homme approche, et tous deux s’enfuient dans des directions différentes : l’un, lentement et avec une maladresse affectée, se fait suivre, tandis que l’autre rapidement s’échappe, et par un long détour revient en courant chercher les petits.

Prendre la perdrix mâle pour la femelle, ce n’est pas bien grave. Une telle erreur ne saurait nuire au charme du récit, à cette manière de narrer à laquelle on ne s’habitue point, disait Mme de Sévigné. Il en est d’autres plus faites pour désoler les naturalistes. Voici une fable, la première de toutes : la Cigale et la Fourmi, dans laquelle on trouve une invraisemblance presque à chaque vers, et qui viole sans cesse la règle imposée au fabuliste de ne pas falsifier la nature des animaux qu’il fait parler. Parmi toutes les fables que l’on peut attaquer de cette façon, celle-ci est la plus vulnérable et en même temps la moins nécessaire à défendre, car, si le récit n’est pas très heureux, la conclusion n’en est pas irréprochable. On sait ce que pensait Rousseau de cette dure morale, et l’on en serait volontiers scandalisé comme lui, si, par une sorte de convention ou par un sentiment naturel, hommes et enfants ne savaient distinguer le vrai du faux dans les conseils de La Fontaine et apercevoir s’il parle par ironie, par plaisanterie ou du fond du cœur. Il en est un peu des fables comme des comédies de Molière, qui ne sont pas accusées d’immoralité, quoique les personnages, et les plus intéressants, ne soient pas toujours fort respectables, et que la vertu ne soit pas à la fin récompensée. Les écrivains ne se croient pas obligés de peindre le monde tel qu’il devrait être ; ils le montrent tel qu’il est, sans dire ce qu’ils en blâment ou ce qu’ils en approuvent. C’est ce que fait La Fontaine, qui devait en réalité préférer la cigale à la fourmi, l’insouciante vie du poète aux tristes bonheurs de l’avare. Il devrait tout au moins être exact.

La cigale ayant chanté

Tout l’été.

Cela ne se peut : l’été dure trois mois entiers et la vie d’une cigale ne se prolonge pas au-delà de quelques semaines. Le crime de l’insecte, si c’est un crime de chanter, a été tout au moins plus court. Pour s’en repentir, la cigale n’a pu attendre que la bise fût venue, car la bise ne vient guère qu’au mois d’octobre et de novembre, et à ce moment les cigales sont mortes depuis longtemps. Chacun sait que dès les premiers froids on n’entend plus leur chant strident et monotone, dont les anciens faisaient un cas extrême. La vraisemblance manque dès les premiers mots, et la cigale n’a pu venir en ce temps chez la fourmi. Pourquoi y vient elle ? Parce que, dit La Fontaine, son garde-manger est vide. Elle n’a

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Or la cigale ne vit que de substances végétales et particulièrement de la sève des arbres. Elle ne pourrait tirer aucun profit des mouches gardées pour l’hiver par la fourmi. Elle l’implore :

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu’à la saison nouvelle.

Elle s’adresse fort mal et ne sait point ce que de si près elle devait savoir ; la fourmi est carnivore, et dans ses demeures, si habilement construites et distribuées, on ne trouve pas un seul grain d’aucune espèce. La cigale se plaint donc de n’avoir point fait de provisions dont elle ne pourrait se servir, et elle voudrait que la fourmi lui prêtât ce que celle-ci ne saurait posséder. C’est demander du foin à un tigre. Encore n’y a-t-il là non une inadvertance, mais une opinion bien arrêtée. Ailleurs encore, La Fontaine assure que la fourmi se nourrit seulement de substances végétales. Cet insecte, dit-il,

Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.

C’est à peu près comme si l’on accusait les hommes de manger les pierres à bâtir. Si les fourmis traînent parfois des brins de paille ou de bois, si nous ne sommes point choqués de ce que le singe de Jupiter vint un jour

Partager un brin d’herbe entre quelques fourmis,

c’est que les fourmilières sont en partie construites de tels matériaux. Le caractère de l’insecte est-il mieux observé que ses habitudes et ses goûts ? Cela est douteux. Ces petits êtres ne sauraient représenter l’égoïsme, l’avarice, la méchante raillerie de celui qui possède contre celui qui n’a rien. Peu d’animaux sont au même degré bienfaisants et secourables. Les abeilles n’ont pas plus de soins pour les petits et les ouvrières. On a vu des fourmis sauver leurs semblables qui se noyaient, et faire preuve d’une industrie, d’une prévoyance, d’une abnégation peu commune. Elles ont le tort d’avoir des esclaves ; mais les hommes ont-ils droit de le leur reprocher sérieusement ? Ces esclaves sont plutôt des troupeaux. Avec le nom change le crime, paraît-il, et ce qui est défendu devient légitime. Ces troupeaux sont composés de pucerons, qui, pour la plupart, étant ailés, pourraient échapper à leurs maîtres ; mais les fourmis leur rendent un service véritable en les débarrassant d’une liqueur brune dont ils sont souvent fort empêchés. Rien n’est plus curieux que les observations de Pierre Huber à ce sujet. Il a vu les fourmis traire et recueillir le lait des pucerons, et ceux-ci parfaitement heureux d’être délivrés, celles-là satisfaites de ce qu’elles avaient obtenu.

Paul de Rémusat – Première partiedeuxième partie

Revue des Deux Mondes T.84, 1869

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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