La Fontaine moraliste : La Richesse

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La Fontaine moraliste : La Richesse


On conçoit qu’avec une nature comme la sienne et une aversion aussi prononcée pour les chaînes dorées de la richesse, il ait réprouvé l’avarice, qu’il apostrophe en ces termes :

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux
Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux,
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ?
Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?
L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,
Ne dira-t-il jamais : C’est assez, jouissons ?
(Le Loup et le Chasseur)

Il nous dépeint le désespoir d’un avare dont on a volé le trésor, qu’un homme sensé lui conseille de remplacer par une pierre. Des mécomptes causés par cette passion si forte et si étrange, il tire cette moralité :
L’avare rarement finit ses jours sans pleurs. Il a le moins de part au trésor qu’il enserre, Thésaurisant pour les voleurs, Pour ses parents ou pour la terre (Le Trésor et les Deux Hommes). Ce n’est pas seulement à l’avarice que s’attaque La Fontaine; c’est à la richesse. Il nous montre, dans une autre de ses fables, quelles peines sont attachées à sa possession. Un follet invite les habitants du Mogol à former trois souhaits qu’il est en son pouvoir d’accomplir. Ils commencent par demander l’abondance. Elle remplit leurs coffres d’argent,leurs greniers de blé, leurs caves de vin. Jamais on n’avait vu pareille prospérité. Mais avec elle aussitôt les tracas arrivèrent. La conservation de tant de biens imposait des soins pénibles et continuels aux habitants de ce pays fortuné. Les voleurs ne tardent pas à conspirer contre eux ; des grands seigneurs leur empruntent, et le souverain les accable d’impôts; ces malheureux riches implorent bien vite la médiocrité. Il restait un troisième souhait à exaucer. Ils demandent la sagesse. Rien ne manquera désormais à leur bonheur (Les Souhaits). Le financier ne connaît pas cette félicité. Il dort mal sous ses lambris dorés, et il ambitionne la belle humeur du savetier dont la chanson le réveille, lorsque,après une nuit sans sommeil, il commence à sentir ses paupières appesanties, aux premières lueurs du jour. Il fait venir l’artisan dans son hôtel somptueux. Entre la richesse triste et la pauvreté joyeuse s’engage le dialogue suivant :

Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an ? — Par an, ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur
Le gaillard savetier, ce n’est point ma manière
De compter de la sorte, et je n’entasse guère
Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
J’attrape le bout de l’année ;
Chaque jour amène son pain.
(Le Savetier et le Financier)

Le savetier était heureux; il avait le pain quotidien. C’en est fait de son bonheur depuis le jour où le financier lui a remis cent écus, une fortune à ses yeux. Il craint pour son trésor ; il perd le sommeil, et sa chanson ne réveille plus personne.
Vous avez eu raison, sire Grégoire, d’aller reporter l’argent au Crésus qui vous l’a donné. Son sort ne vaut pas le vôtre. Redevenu pauvre, vous pourrez dormir et chanter, ce que ne peuvent faire la plupart de ces riches qu’on envie, parce qu’on ne les voit qu’à travers le mirage trompeur de leur opulence. « Un homme fort riche, dit La Bruyère, peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d’un palais à la campagne et d’un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille et faire de son fils un grand seigneur : cela est juste et de son ressort. Mais il appartient peut-être à d’autres de vivre contents. » On vante le pouvoir de l’argent. Il ne peut procurer ni la santé, ni la jeunesse, ni l’esprit, ni la beauté, c’est-à-dire les choses les plus désirables et les plus désirées. On parle de son empire ; il faudrait surtout constater son impuissance. Il ne saurait nous rendre les êtres que nous avons perdus. Il ne console pas ceux qui pleurent. Mais il peut essuyer les larmes du pauvre, en venant à son secours. Stérile par lui-même, il est fécond par la bienfaisance, anobli par la charité. Le plus bel apanage de la fortune consiste à donner ; c’est la plus pure et la meilleure de ses jouissances. Ce qui augmente les souffrances de la misère, c’est qu’elle croit au bonheur des riches. Elle ne sait pas tout ce qui se cache d’épreuves, de douleurs et parfois de hontes silencieuses dans ces existences si brillantes en apparence, si vides et si désolées pour quiconque eu a surpris les secrets et vu les réalités. Il y a dans l’inégalité des conditions une justice de la Providence qui rétablit l’équilibre, au profit de ceux qu’elle semble le moins favoriser. La vie obscure et laborieuse possède des avantages qui compensent ses difficultés et ses peines. Nous pouvons en croire la chanson du savetier de la Fable. C’est la chanson de la pauvreté confiante dans le travail. Elle est joyeuse, parce qu’elle espère, sans avoir rien à attendre que le salaire de la journée. Elle égaye le champ qu’il faut ensemencer, la chambrette de l’ouvrière dont l’aiguille s’arrête tardivement dans la nuit pour satisfaire aux exigences de celles que le monde convie à ses fêtes, où elles paraissent souvent le sourire sur les lèvres, l’ennui sur le front et le chagrin dans le cœur. L’ennui! c’est l’hôte de bien des riches. Il s’assied à la table somptueusement servie où prennent place des convives sans appétit. Il monte à cheval, entre au club, le cigare à la bouche, règne dans les conversations qui accusent la futilité des goûts et la pauvreté de l’esprit. Un des malheurs de l’opulence est d’attirer la servilité. Les riches ont des flatteurs et des complaisants; ils ont rarement des amis. On les exploite de leur vivant; on escompte leur mort. Le luxe qui les environne les isole au milieu de la foule. Ils ne connaissent pas les plaisirs simples dans lesquels il y a plus de vraies jouissances que dans ceux qui se payent au poids de l’or, et où l’on ne goûte d’autres satisfactions que celles de la vanité. Interrogez ceux qu’on appelle les privilégiés de la fortune. Ils se plaignent tous. Tous excellent à se créer des malheurs imaginaires, quand ils n’en ont pas de réels. Malades d’esprit ou de corps, ils ont les infirmités de l’âme qui les livrent aux autres. On les croit maîtres ; ils sont esclaves. On murmure contre leurs exigences, leur tyrannie; bien souvent, ils sont leurs propres victimes. Par leurs misères morales, ils sont parfois plus à plaindre que les déshérités de la terre. Ils ont besoin, eux aussi, d’être secourus. Faisons l’aumône aux pauvres riches !

Hervé Armand Charles, marquis de Broc

(Vicomte de Broc – La Fontaine moraliste, Paris : E. Plon, Nourrit et Cie , 1896)

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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