La Fontaine moraliste : la Mort et le Bûcheron

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La Fontaine moraliste : la Mort et le Bûcheron


La Mort et le Bûcheron
La Mort et le Bûcheron

Se pourrait-il que dans un livre de fables, dans une œuvre légère et souriante comme celle de La Fontaine, on trouvât des sermons sur la mort ? Cette pensée de la fin dernière s’y trouve exprimée dans les plus beaux vers qu’ait écrits le poète, bien avant le déclin de l’âge et l’époque de son retour aux sévères pratiques de la religion. Dès le premier livre de ses fables, ce sujet est traité deux fois. La Mort et le Malheureux, la Mort et le Bûcheron  sont deux variations sur le même thème, deux formes différentes de la même pensée. La première de ces fables représente un homme qui appelle la mort Liv. I, 15 et 16. comme une libératrice. Elle arrive et frappe à sa porte; dès qu’il l’aperçoit, il jette un cri d’horreur et la conjure de s’éloigner. Cette idée est juste et frappante dans sa concision ; mais elle est trop générale. Elle a plus de force sous les traits du bûcheron. Ce n’est plus, en effet, un malheureux dont nous ignorons le nom, les épreuves,la condition; c’est un homme dans lequel sont réunies toutes les circonstances les plus propres à rendre la vie malheureuse, insupportable. La Fontaine a soin de le charger de tous les fardeaux, celui de la misère, celui des années, celui de la famille et des impôts. Regardons-le marcher ou plutôt s’arrêter, las, découragé, désespéré :

Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Comme tout est pénible, accablant, dans ce tableau ! Le vers semble s’appesantir comme la marche du pauvre homme qui se traîne en gémissant vers sa demeure misérable comme lui.

Enfin, n ‘en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos :
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier et la corvée
Lui font d ‘un malheureux la peinture achevée.

Il est impossible de ne pas plaindre cet infortuné. Nous sommes obligés de convenir qu’il a raison de repousser la vie; elle est trop dure, trop pesante. Tout vaut mieux qu’une pareille existence devenue vraiment intolérable.

Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu’il faut faire.
C’est, dit-il, afin de m’aider
A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.

Ce sentiment est profondément humain et présenté sous la forme la plus naturelle et la plus frappante. Mieux vaut continuer de supporter la souffrance que d’aborder au rivage inconnu et de pénétrer dans les sombres régions sur lesquelles plane l’insondable mystère.

Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes.

Tous raisonnent comme le bûcheron, car au fond de nos épreuves et de nos peines, il y a une invincible espérance qui crie en nous et nous attache à la terre. Nous traînons les chaînes de nos passions et la misère de nos jours, et nous nous arrêtons parfois pour exhaler nos plaintes. S’il nous arrivait d’appeler la Mort à notre secours, nous ne lui demanderions, en la voyant paraître, que de nous aider à reprendre le lourd fardeau de la vie. Je n’ai jamais rencontré dans une forêt, en hiver, un pauvre emportant du bois mort, sans songer à la fable de La Fontaine. Au-dessus de lui, les arbres étendent leurs rameaux blanchis par le givre. Le vent fait entendre un sifflement aigu. Le froid est partout. Du moins, ce fagot apportera un peu de bien-être au logis. Il pétillera dans l’âtre et réchauffera les membres engourdis. Autour du foyer se presser ont la mère et les enfants dont l’image se présente au pauvre homme comme une charge de plus, mais aussi comme la consolation d’une existence qui serait plus triste encore, si elle était solitaire. Il a posé à terre son fagot pour reprendre des forces, avant de continuer sa route. Peut-être,lui aussi, a-t-il envisagé la mort comme une délivrance; peut-être a-t-il gémi, en pensant à sa destinée. Mais il sera moins malheureux si, au lieu de se plaindre, il se résigne.

Hervé Armand Charles, marquis de Broc

(Vicomte de Broc – La Fontaine moraliste, Paris : E. Plon, Nourrit et Cie , 1896)

« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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