La Fontaine le peintre, le naturaliste

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La Fontaine ou le sentiment d’ingénu


Oui, l’homme fait oublier l’écrivain, tant sont libres et naïves les évolutions d’un esprit assez mobile, assez délié pour associer, presque au même instant, la noblesse et la familiarité, la malice et l’attendrissement, l’ironie et l’enthousiasme.


le-loup-et-le-chevreau-milo-winter-univ-michigan— Quant à ses héros, bêtes ou gens, ils ont tous cette vie individuelle qui, par des nuances aussi variées que précises, trahit d’un côté l’espèce et les instincts’, de l’autre le rang, l’âge, la condition, le tempérament, les travers, les habitudes, tous les accidents que comportent les temps, les lieux et les personnes. Aussi pourrait-on dire qu’il est, sans le vouloir, naturaliste ou historien, mais par une divination soudaine qui n’eut pas besoin d’apprendre pour savoir. Oui ses animaux nous laissent un souvenir plus distinct que ceux de Buffon. C’est que le savant nous montre les siens emprisonnés dans une ménagerie, ou embaumés dans les salles d’un mu­séum, tandis que le poète est leur compère, leur ami, et semble avoir partagé leurs jeux, leurs joies, leurs souf­frances ou leurs passions. Dans ses esquisses, tous les traits ont donc une justesse qui nous donne la sensation même de l’objet.

D’un mot, il en dit plus que n’en ferait une analyse. On en sait assez sur la tortue quand on l’a vue aller son train de sénateur. La belette est Demoiselle ; son nez pointu son long corsage et son esprit scélérat, lui méritent bien ce titre. Qui a mieux peint le vol de l’hirondelle caracolant, frisant l’air et les eaux, ou bien encore la bégayante couvée des oisillons gloutons ?

grenouille-qui-voulait...-charles-h-bennetLa sotte grenouille, avec ses gros yeux ronds, et ses plon­geons effarés ; le canard, au regard narquois, à la démarche goguenarde et aux refrains nasillards ; le chat hypocrite en son humble contenance ; le renard fripon et courtisan ; l’ours misanthrope et brutal, le singe hâbleur et charlatan, le hi­bou grognon, frondeur et philosophe, le coq turbulent et orgueilleux, Jeannot Lapin, étourdi, sensuel et gourmand, la chèvre vive et capricieuse, gentille et proprette, le pauvre baudet, bonne créature succombant sous la charge, mais balourd et vaniteux, le loup maraudeur inquiet et efflan­qué, l’agneau doux et dolent, le mouton benêt et peureux, le bœuf pacifique et patient, en un mot tous les hôtes du paradis terrestre, depuis la fourmi jusqu’au lion, ne figurent-ils pas en ses poèmes aussi naïvement que s’ils sortaient des mains du Créateur.

 

*. La violence du loup qui n’est qu’un brigand ne ressemble pas chez lui à celle du lion qui est roi. Il y a chez l’un inquiétude, sottise, poltronnerie, chez l’autre une majesté qui rappelle Louis XIV et Versailles. — « Si ses fables n’étaient pas l’histoire des hommes, a dit Bernardin de Saint-Pierre, elles seraient pour moi un supplément à celle des animaux. »

Etudes littéraires sur les chefs-d’œuvre des classiques français (XVIIe et XVIIIe siècles). Gustave Merlet, Librairie Hachette, 1876

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
  •  

On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.