La Fontaine le Géant

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Bien avant de commencer sa carrière littéraire chez Nicolas Fouquet, La Fontaine entre à 18 ans à l’Oratoire, austère Congrégation religieuse de l’époque. Est-ce une vocation venant de lui-même, une vocation suscitée par un prêtre ou sa famille ? C’est d’autant plus surprenant qu’il est l’aîné de la famille et que la carrière religieuse est plutôt destinée au cadet, qui plus est la famille a des revenus. Un instant, imaginons le jeune La Fontaine vêtu d’une soutane noire, barrette sur la tête, passant des prières plus que matinales, aux méditations, à l’étude de la théologie, toutes disciplines redoutables, étrangères à l’esprit déjà rêveur du jeune homme. Se situe d’ailleurs pendant cette période une anecdote qui montre en gestation le La Fontaine de la fable, anecdote relatée par un historien, ancien de l’Oratoire : “On montre encore, au second étage de la maison de Juilly, la fenêtre du haut de laquelle, novice, La Fontaine s’amusait à faire descendre au bout d’une longue corde sa barrette remplie de mie de pain jusque dans la basse-cour, pour attirer la volaille et rire tout à son aise des mœurs querelleuses et gloutonneuses des coqs, poules et canards.” Moins de deux ans après son entrée à l’Oratoire, La Fontaine le quitte, au diable les exercices de méditations, les prières, la théologie, place à la rêverie !
Pour vivre, il faut des ressources, pour rêver, quoi de mieux que la campagne ! La Fontaine entre alors dans la carrière de son père pour devenir Maître des Eaux et Forêts, charge pour laquelle il n’aura pas grand goût mais qu’il remplira consciencieusement. Mais quel spectacle que celui de la nature, des animaux, de la vie des paysans accablés de misère, de leurs champs dévastés par les chasses des Seigneurs, par les troupes de passage amies ou ennemies. La France est en guerre et s’y ajoute la guerre civile, la Fronde, celle d’une partie de la noblesse contre le pouvoir royal. Nul doute qu’au cours de ses tournées liées à sa Charge, La Fontaine engrangera dans sa mémoire tout ce qu’il voit ou qu’on lui rapporte, et cela lui servira de terreau, de décor pour ses fables, d’ornementation pour les morales.
Sa première œuvre littéraire, publiée à l’âge de 35 ans, est une pièce de théâtre, une comédie “L’Ennuque” ce sera un échec.
Introduit par son oncle Jannart à la Cour de Nicolas Fouquet, il est remarqué par Madame de Sévigné grâce à une épître dont le style nouveau préfigure celui des fables. Voilà La Fontaine lancé dans la Cour fastueuse du Surintendant, le lieu où il faut être pour faire carrière, être vu pour être remarqué. Fouquet est le Surintendant des Finances de Louis XIV, autrement dit son Ministre des Finances ; il va employer La Fontaine comme poète de Cour, une sorte de thuriféraire. Pour complaire à Nicolas Fouquet, La Fontaine écrit “Adonis” et “Le Songe de Vaux”, œuvre tout à la gloire de son Mécène. Fouquet a su découvrir les grands artistes qui serviront plus tard le règne de Louis XIV, Le Nôtre, Le Brun, Molière, Le Vau.
Il est alors au fait de sa puissance, rien ne semble pouvoir l’arrêter, sa devise n’est-elle pas “Quo non ascendet” (Jusqu’où ne montera-t-il pas) et est figurée sur son blason par un écureuil. Dans la langue Gallo, un “ foucquet ” est un écureuil. La force de Nicolas Fouquet, c’est qu’il peut trouver en un temps record des sommes d’argent énormes pour financer les besoins du Royaume, en particulier pour la guerre. Il en prélève une partie comme il est d’usage à cette époque, il est donc très riche ; sans nul doute, comme Mazarin avant lui, il en prélève plus qu’il ne devrait. Il est si riche qu’il peut se permettre de faire construire le magnifique château de Vaux-le-Vicomte avec des jardins tels qu’on n’en avait jamais vu auparavant. Folie de l’être humain aveuglé par la toute puissance, il ne peut s’empêcher de convier le jeune Louis XIV à découvrir son château au cours d’une fête extraordinaire à laquelle il a invité plus de 600 personnes. Le Roi voit ce faste, cette débauche de richesses et sachant par Colbert que cet enrichissement se fait au détriment de la Couronne, le fait arrêter deux semaines plus tard. C’est la chute brutale d’un tout puissant qui passera le reste de sa vie dans la forteresse de Pignerol aux confins du pays, chute qui entraîne les proches de Nicolas Fouquet.
Jannart, l’oncle de La Fontaine, sur ordre du Roi, doit quitter Paris et se rendre à Limoges. La Fontaine l’accompagne dans cet exil dont personne ne sait ce qu’il durera. Le fait-il par solidarité familiale ou pour faire oublier ses liens avec Nicolas Fouquet ? Une chose est certaine, il part et relate ce voyage à sa femme dans des lettres qui prendront pour titre “Relation d’un voyage de Paris en Limousin” Ses lettres sont écrites dans un style plaisant où il entremêle la prose et les vers. Dans sa deuxième lettre, écrite à Amboise le 30 Août 1663, il raconte qu’il est arrivé à Bourg la Reine : “Nous y attendîmes près de trois heures ; et pour nous desennuyer ou pour nous ennuyer davantage (je ne sais pas bien lequel je dois dire), nous ouîmes une Messe paroissiale.” La Fontaine semble se rappeler avec humour de l’ennui qui le saisissait au cours des exercices religieux ponctuant les longues journées, quand il était à l’Oratoire. Plus loin, dans une quatrième lettre écrite à Châtelleraut, il raconte qu’il est au château d’ Amboise où fut enfermé Fouquet au cours de son transfert vers Paris après son arrestation à Angers. Il veut voir la chambre où a été enfermé Fouquet et d’où celui-ci n’a pu voir tout ce qu’il vient de décrire car “on avoit bouché toutes les fenêtres de sa chambre, et on n’y avoit laissé qu’un trou par le haut. Je demandai de la voir : triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisoit n’avoit pas la clef : au défaut, je fus long-temps à considérer la porte, et me fis conter volontiers la description ; mais ce souvenir est trop affligeant.” C’est tout le désarroi de La Fontaine qui apparaît devant le sort réservé à Nicolas Fouquet, mais aussi sa fidélité, sa compassion. Toutefois, il n’est pas homme à se laisser aller, à se complaire dans la tristesse.
Dans sa sixième lettre, écrite à Limoges, il dit grand mal de la ville de Bellac : “Autant que l’abord de cette ville est fascheux, autant elle est desagreable, ses rües vilaines, ses maisons mal accomodées et mal prises (…). On place, en ce paÿs la, la cuisine au second estage. Qui a une fois veu ces cuisines n’a pas grande curiosité pour les sausses qu’on y appreste. Ce sont gens capables de faire un tres meschant mets d’un tres bon morceau. Quoy que nous eussions choisi la meilleure hostellerie, nous y beusmes du vin à teindre les nappes, et qu’on appelle communement la tromperie de Belac. Ce proverbe a cela de bon que Louis treize en est l’auteur.” La Fontaine sait avoir la dent dure et surtout les mots pour le dire d’une manière ironique, railleuse, on sent le talent naissant du conteur.
Dans un tout autre genre, il ajoute alors : “Rien ne m’auroit plu sans la fille du logis, jeune personne et assez jolie. Je la cajeolay sur sa coiffure (…). Mon sommeil ne fut nullement bigarré de songes comme il a coustume de l’estre : si pourtant Morphée m’eust amené la fille de l’hoste, je pense bien que je ne l’aurois pas renvoyée ; il ne le fist point, et je m’en passay.” C’est l’homme sensible au charme féminin, l’homme volage qui surgit. Le plus étrange est qu’il l’écrive à sa femme, mais à l’époque tous les mariages étaient des mariages d’intérêt. De plus la relation du couple n’avait jamais été bonne, les infidélités réciproques faisant le reste.
Cet esprit sensible, prompt à la rêverie, tourné vers le plaisir, le goût de vivre sans contrainte, sait aussi se mettre à son travail d’écrivain : il fait publier en 1665 un recueil de “Contes”, mais pas n’importe quels contes, des contes libertins, contes licencieux pour l’époque, qui lui vaudront bien des déboires jusqu’à la fin de sa vie. On n’écrit pas impunément dans ce siècle des textes qui défient la morale, la parti dévot va se réveiller, même si La Fontaine écrit pour se justifier qu’il “ne pêche pas contre la morale.”
Ces contes ne sont-ils pas d’ailleurs un reflet de ce qui se passe dans la Société d’alors tant dans la Noblesse que même chez des gens d’Église, sans parler du Roi qui fait monter dans son carrosse ses deux maîtresses avec son épouse ! Mais cela ne s’écrit pas. Une chose est certaine, les contes furent son premier succès. Les éditions “pirates” qui apparaissent rapidement le confirment. Le succès est tel qu’ une nouvelle édition paraît, officielle cette fois.

Quelques années plus tard, en 1668, ce qui prouve que La Fontaine est moins dilettante que lui-même aime à le dire, paraissent les premières Fables, qu’il intitule “Fables mises en vers” c’est son chef d’œuvre. À partir des textes laconiques d’Ésope, il tisse des histoires d’animaux aussi dures que drôles, dans un style unique d’une étonnante vitalité et autant les textes d’Ésope sont narratifs, sans rythme, plats, autant La Fontaine donne du relief aux histoires qu’il conte, utilisant un vocabulaire imagé, forgeant des dialogues pleins de saveur et terminant par des morales taillées comme un diamant. C’est un succès immédiat, fulgurant, et le premier recueil, chose surprenante pour l’époque, fut réédité plusieurs dizaines de fois. Depuis le succès ne s’est jamais démenti, les fables de La Fontaine ont acquis une gloire universelle, elles se sont inscrites dans le Patrimoine de l’humanité, c’est un des grands chefs-d’œuvre de la littérature française. D’autres fables seront publiées, inspirées de conteurs orientaux, le total des fables atteindra le chiffre impressionnant de 243. Dans le dictionnaire des citations françaises de Pierre Oster, on ne trouve pas moins de 264 citations provenant des fables de La Fontaine. Bon nombre d’entre elles sont passées dans le langage courant. Si La Fontaine a renouvelé son inspiration grâce à Bidpaï et Loqman pour les nouvelles fables, il n’a pas eu accès aux très belles fables de Marie de France écrites elles aussi en vers, première poétesse française vivant au XIIème siècle, qui elle-même s’est inspirée pour la moitié de son œuvre des fables d’Ésope. En effet, les manuscrits médiévaux de ses fables ne furent découverts qu’au XIXème siècle.
Sans doute est-ce mieux ainsi, le style original de La Fontaine aurait pu inconsciemment être bridé.
Tous les grands auteurs ont loué l’écrivain talentueux, novateur, toutefois il en est deux qui ne l’ont pas apprécié, il s’agit de Jean-Jacques Rousseau et de Lamartine. Le premier, dans L’Émile, écrit : “Je demande si c’est à des enfants de six ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et qui mentent à leur profit ? On pourrait tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité ; mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre.”
Quant à Lamartine il écrit dans Les Méditations : “On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine, mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page, me rebutaient. D’ailleurs, ces histoires d’animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d’un enfant : c’est du fiel, ce n’est pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge. Ce livre me répugnait.”
Voilà une condamnation sans appel par deux écrivains qui visiblement croient encore à l’innocence de l’enfant. Lamartine n’aimant pas les fables pour des raisons morales les rejette aussi pour leur forme : “vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie”, c’est ce qui fait tout le charme de l’écriture de La Fontaine. Un instant, imaginez la fable “Le corbeau et le renard” en vers alexandrins, ce serait d’une monotonie redoutable. La Fontaine est l’inventeur d’un ver nouveau, le ver varié, libre en quelque sorte, c’est là que se trouve la base de son génie poétique.
La Fontaine était enfin reconnu, il pouvait prétendre être élu à l’Académie française. C’était sans compter sur ses fameux contes qui avaient tant heurté le parti dévot et lui avait valu l’hostilité de Louis XIV. Comme auparavant avec Nicolas Fouquet, La Fontaine pratiqua ce qu’il savait aussi faire, la flatterie. Il fallait plaire au roi, il écrivit alors un “Ballade au Roi” vantant tous les mérites que celui-ci pouvait avoir dans la guerre comme dans la paix. Bien entendu le Roi ne votait pas à l’Académie, mais son influence était certaine, et il n’était pas de bon ton de lui déplaire. Il renia ses contes, promettant de n’en plus écrire, promesse qu’il ne tint pas. En Mars 1684, La Fontaine entrait à l’Académie française, il lui resta fidèle en participant activement à ses travaux, il en devint même à la fin de sa vie le Chancelier. C’est alors un écrivain illustre, sa notoriété a franchi les frontières, on copie allègrement ses fables, des éditions “pirates” paraissent, c’est en quelque sorte la rançon de la gloire.
L’immense succès des fables a fait oublier que La Fontaine a beaucoup écrit, et dans des genres très différents, genres qui plaisaient au XVIIème siècle : il s’est même essayé au livret d’Opéra par deux fois, ce fut un échec. Il écrivit des pièces de Théâtre, des Odes, des Élégies, des Épîtres, des Ballades, des Nouvelles, des œuvres diverses en prose, des Lettres. La postérité retiendra les Contes et les Fables seront portées au pinacle.

La vieillesse arrive et à nouveau La Fontaine est rattrapé par son œuvre de jeunesse, ses fameux Contes ! La Fontaine n’est pas religieux, mais il est croyant. Sa vie n’a pas été un modèle, il s’est peu préoccupé de son enfant, il s’est séparé de sa femme, il n’a pas eu une vie vertueuse, aimant beaucoup les femmes, vénales ou non. Que lui réserve la vie éternelle ? L’écrasante pression de l’Église est là, non pas tant d’ailleurs par rapport à sa vie libertine que par rapport à ce qu’il a écrit, à ses Contes infâmes à jeter aux enfers !
En 1693, gravement malade, La Fontaine en fait une réfutation publique, comme l’en a convaincu l’abbé Pouget pour le salut de son âme : (…) “Il est de notoriété qui n’est que trop publique que j’ai eu le malheur de composer un livre de Contes infâmes. En le composant, je n’ai pas cru que ce fût un ouvrage aussi pernicieux qu’il est. On m’a sur cela ouvert les yeux, et je conviens que c’est un livre abominable. Je suis très fâché de l’avoir écrit et publié. J’en demande pardon à Dieu, à l’Église, à vous Monsieur, qui êtes son ministre, à vous Messieurs de l’Académie, et à tous ceux qui sont ici présents. (…)
Ce n’était pas encore l’heure de sa mort, La Fontaine quitta le monde des vivants près de deux ans plus tard, le 13 Avril 1695.
La Fontaine a puisé chez Ésope et les anciens conteurs orientaux les sujets de ses fables. Il en est une, “Le curé et le mort” dont l’origine est une anecdote contemporaine que lui a contée Madame de Sévigné. Il en fît une fable savoureuse confirmant ainsi que s’il avait le sujet, le génie de l’écrivain suivait.
Pour conclure, laissons la parole à Madame de Sévigné qui écrit dans une de ses lettres : “Les Fables de La Fontaine sont un panier de cerises. On veut choisir les plus belles, et le panier reste vide.”

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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