La Fontaine l’ami des contes

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Histoire chronologique de la vie et des œuvres de La Fontaine :


1654 – 165816591660166116631664 – 1665166716691671167316741680 – 1681 – 1682 168416851686 – 16871688 16891691 1692 – 1693

1674. — Notre poète, ami du Conte, retourna bientôt à ses premiers engagements. Il donna, en cette année, un recueil de nouveaux Contes, qui fut imprimé à Mons, très-exactement, et sur quelque bonne copie de sa main. Car il écrivoit d’une manière fort lisible, et marquoit bien toutes les plus petites divisions du discours, les points, les virgules, les interjections, enfin toutes ces commodités de l’impression moderne, si utiles à ceux qui savent bien lire, talent plus rare que l’on ne pense. Il y a, parmi ces Contes, des stances qui ont pour titre : Janot et Catin, qui n’ont jamais été imprimées depuis dans les autres recueils, et que Richelet cite dans son Dictionnaire au mot Tetin. La Fontaine dit les avoir composées à la manière du Blason des faulces amours, et de celui du Loyer des folles amours, dont l’auteur est inconnu ; Il y en a qui les attribuent à l’un des Saint-Gelais. Je ne suis pas, dit-il, de leur sentiment, et je crois qu’ils sont de Cretin. En quoi il se trompe, comme le fera voir un de nos amis3. Ces stances prouvent que notre poète prenoit toute sorte de formes, pourvu qu’elles rapprochassent du naturel. Il se nomme, à la fin des stances :

Ami lecteur, qui ceci vois,
Ton serviteur, qui Jean se nomme,
Dira le reste une autre fois.

Dans cette édition de Mons, le prologue du conte de l’Abbesse malade est bien plus ample que dans toutes celles que l’on a vues depuis. Il y a fait entrer le conte de Dindenaut et de ses moutons. Le conte d’un temple d’une certaine Vénus a été mal à propos attribué à Rousseau ; il étoit fait, avant qu’il fût au monde ; aussi, ne l’a-t-il point mis dans la magnifique édition de ses Œuvres, en Angleterre, ni dans le Supplément. On le trouve dans un recueil composé il y a plus de soixante ans, où il est attribué à notre auteur.

M. de Turenne, qui joignoit aux grands talents de la guerre le goût des bons ouvrages, aimoit La Fontaine, cherchoit à le voir et le menoit souvent avec lui. Nous avons deux épitres de notre poète, écrites en ce temps-là à ce fameux général. L’une qui commence : Vous avez fait. Seigneur, un opéra*, où, parlant des grands capitaines, il dit :

Mais qu’on m’en montre un qui sache Marot.
Vous souvient-il, Seigneur, que mot pour mot,
Mes créanciers qui de dizains n’ont cure,
Frère Lubin et mainte autre écriture,
Me fut par vous récitée en chemin?

face cette assertion de La Fontaine, et prouve que la première de ces pièces est de frère Guillaume Alexis, religieux de Lire, prieur de Bussy. Quant à la seconde, il n’est pas bien sûr qu’elle soit de Cretin. Coustelier ne l’a point insérée dans son édition des œuvres de ce poète, 1723, in-8.
1. La Vénus aux belles fesses. Ce conte, mis comme épigramme à la fin du quatrième livre de celles de Rousseau, commence par ce vers :

Du temps des Grecs, deux sœurs disoient avoir…

Il lui répète :

Vous avez fait, Seigneur, un opéra.
Nous en faisons, Seigneur, un nouveau ; mais je doute
Qu’il soit si bien, quelque effort qu’il m’en coûte.

Il travailloit, en ce temps-là, à l’opéra de Daphné, dont nous allons parler,et qui donna des scènes si plaisantes dans le public. Cette épitre finit, dans le recueil de la Haye, de 1715, autrement que dans les Œuvres posthumes, et nous conserverons ici ces vers que les Œuvres n’ont pas :

Mais gagne-t-on, sans rien perdre, à ce jeu?
Il ôte aux gens, dans le temps qu’il leur donne :
J’en fais témoin ces enfants de Bellone,
Qui ne sont morts, hélas ! dans leur foyer,
Non plus qu’a fait le pauvre Saint-Loyer!
Que, sans souiller de pleurs notre victoire,
Nous honorions à jamais leur mémoire,
Et que le Ciel, parmi tant de lauriers,
Ainsi que vous, épargne nos guerriers!

M. de Turenne ne fut pas épargné, car il fut tué malheureusement d’un boulet de canon, près de Salsbach, en Allemagne, le 27 juillet 1675, et la France, qui admirera éternellement ses vertus, ne put faire d’autres honneurs à son corps que de le mettre dans le tombeau de ses rois.

L’autre épître à M. Turenne, qui commence : Hé quoi! Seigneur, toujours nouveaux combats! est un chef-d’œuvre de poésie sublime. L’auteur des Pensées ingénieuses en a rapporté avec admiration plusieurs endroits. Le recueil de la Haye en a retranché vingt-deux vers mal à propos, et on ne peut s’empocher de citer ces vers sur Monsieur le Prince :

Je vois Condé, prince à haute aventure,
Plutôt démon qu’humaine créature.

Il me fait peur ! Je le vois plein de sang,
Souillé, poudreux, qui court de rang en rang.
Le plomb volant siffle autour, sans l’atteindre.
Le fer, le feu, rien ne l’oblige à craindre.

Tels étoient les amis de notre poète ; ceux avec qui il vivoit, à qui il écrivoit : et après cela, écoutez les gens qui disent qu’il ne savoit pas vivre, et qu’il ne savoit que faire des vers ! Bien nous en prend qu’il en ait tant fait, et de si beaux, et de si bons, et qu’il ait eu de si illustres approbateurs qui l’ont encouragé. Mal nous en prend que tant d’autres poètes en fassent de si mauvais, qui ne laissent pas d’avoir aussi leurs approbateurs.

Dans la môme année 1674, il fit connoissance avec M. Huet (depuis évêque d’Avranches) ; il lui envoya un Quintilien, traduit en italien par Toscanella, et joignit à ce présent une belle épitre en vers ‘, qui représente le fonds où il a puisé pour travailler et pour écrire, et comment il avoit trouvé la manière de sa composition inimitable. Desmarets s’étoit avisé, en ce temps-là, de faire une critique d’Homère et de Virgile, et avoit préparé ces combats qui ont été renouvelés de nos temps avec le même succès. La Fontaine en fait le sujet de son épitre ; après quoi il ajoute :

Quelques imitateurs, sot bétail, je l’avoue,
Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue.
J’en use d’autre sorte, et me laissant guider,
Souvent à marcher seul j’ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage.
Mon imitation n’est point un esclavage.
Je ne prends que l’idée, et les tours, et les lois,
Que nos maîtres suivoient eux-mêmes autrefois;
Si d’ailleurs quelque endroit, plein chez eux d’excellence,
Peut entrer dans mes vers, sans nulle violence,
Je l’y transporte, et veux qu’il n’ait rien d’affecté;
Tâchant de rendre mien cet air d’antiquité.
Je vois avec douceur ces routes méprisées :
Art et guides, tout est dans les Champs-Elysées.

Ainsi notre poète avoit toute sorte de langues, et parloit aux savants en savant. Croiroit-on que c’est là l’homme des Fables et des Contes ? M. Huet, dans sa propre Vie qu’il a faite, écrite en beau latin, le met au nombre des amis illustres qu’il avoit faits en cette année 1674, et parle de cette épitre sur Quintilien, en ces termes : Felicem mihi tulit hic idem annus (1674) amicorum proventum. Joannes enim Fontana, venustus ille et perargutus fabularum, sed paulo nequiorum scriptor, cum velle me videre inaudisset italicam Institutionum Quintiliani interpretationem, ab Horatio Tuscanella elucubratam , non liberaliter eam ad me tantummodo detulit, donoque dedit, sed munus etiam exornavit luculento carmine ad me scripto, quo eorum insectatur insaniam, qui œtatem hanc nostram opponunt antiquitati, atque etiam anteponunt. In quo Fontanae ipsius candorem licet agnoscere. Nam cum inter suavissimos gentis nostrae scriptores locum teneat, maluit vel adversus seipsum causam dicere, quam meritis honoribus veteres scriptores defraudare. Le venustus, le perargutus, le suavissimus, ne pou-voient être mieux appliqués, et c’est dommage que notre langue n’ait pas des termes propres pour les rendre. Elle n’en a point pour exprimer l’urbanité des Romains. «Les mots de civilité, de galanterie et de politesse, ne l’expriment qu’imparfaitement, » dit M. Pélisson, dans sa préface sur les OEuvres de Sarrasin. Aussi, devons-nous nous plaindre d’elle, de ce qu’elle ne peut nous fournir des termes qui expriment cette sorte d’enjouement, d’élégance et de surprise , qui règne dans les ouvrages de notre poète, et qu’Horace appelle molle et facetum, termes encore inexprimables dans notre langue. N’oublions pas que le P. Bouhours, dans un Recueil de vers choisis, qu’il a publié en 1693, à Paris, n’a pas manqué d’y faire entrer cette épltre sur Quintilien, et plusieurs autres ouvrages de notre poète.
Vers ce même temps, Lully l’engagea à faire un opéra. La Fontaine prit le sujet de Daphné et crut avoir fait merveille. Mais Lully qui étoit difficile rebuta cet ouvrage, comme mal propre à la musique. Il y avoit des traits fins, délicats, naïfs, si vous voulez, mais tout cela n’étoit pas bon pour le chant, qui aime à perdre des paroles, et La Fontaine n’en savoit point perdre. Piqué de ce refus, il se vengea en poète : il fit contre Lully, dans un genre tout neuf, une satire qu’il intitula le Florentin. Rien ne ressemble à cette pièce qu’elle-même ; c’est là où il dit :

Il me persuada,
A tort, à droit me demanda
Du doux, du tendre, et semblables sornettes,
Petits mots, jargon d’amourettes,
Confits au miel ; bref, il m’enquinauda.

Mme de Thianges voulut le raccommoder avec Lully, et ce fut l’occasion d’une épltre en vers, qu’il écrivit à cette dame, qui n’a paru que par hasard dans un recueil étranger, sans qu’on y ait mis le conte du Florentin, qu’il n’en faut point séparer. Cette épitre commence :

Vous trouvez que ma satire
Eût pu ne se point écrire,
Et que tout ressentiment,
Quel que soit son fondement,
La plupart du temps peut nuire,
Et ne sert que rarement.
J’eusse ainsi raisonné, si le Ciel m’eût fait ange
Ou Thiange,
Mais il m’a fait auteur, etc.

C’est sur cette satire du Florentin, que Rousseau, dans son épitre aux Muses, a dit :

Et dites-moi, quand jadis La Fontaine,
De son pays l’homme le moins mordant,
Et le plus doux, mais homme cependant,
De ses bons mots sur plus d’une matière,
Contre Lully, Quinault et Furetière ,
Fit rejaillir l’enjouement bilieux,
Fut-il traité d’auteur calomnieux?

L’opéra de Daphné ne fut pas représenté; il n’est pas cependant indigne du public. Le lecteur verra toujours les efforts de notre poète pour cette sorte d’ouvrages, et en aimera d’autant plus les opéras de Quinault. Despréaux et Racine y ont échoué comme La Fontaine, et c’est faire naufrage en bonne compagnie. Mais eux-mêmes n’y auroient pas mis, comme il a fait, certains tours nouveaux, qu’il avoit dans l’esprit, et ces agréments qu’il répandoit, comme malgré lui, sur tout ce qui sortoit de ses mains. Si Daphné n’est pas bon comme opéra, il sera bon comme dialogue, comme églogue, en un mot comme ouvrage de La Fontaine. Il a été déjà imprimé dans le recueil de 1682 avec le poème du Quinquina.
Nous serions bien fâché de ne pas renouveler ici la mémoire de l’ingénieuse étrenne que Mme de Thianges donna à M. le duc du Maine, en cette année 1675, d’une chambre toute dorée, qui s’appeloit la Chambre du Sublime. Au dedans étoient M. le duc du Maine, M. de La Rochefoucauld, M. Bossuet, alors évoque de Condom, Mme de Thianges et Mme de La Fayette. Au dehors du balustre, Despréaux avec une fourche empêchoit sept ou huit méchants poètes d’approcher. Racine étoit auprès de Despréaux, et un peu plus loin La Fontaine, auquel il faisoit signe d’approcher. Toutes ces figures étoient de cire, en petit, et très-ressemblantes. Ainsi étoit-il regardé comme un poète sublime, digne d’entrer dans cette Chambre, où si peu de gens étoient admis.

A peu près sur une même idée, M. Titon du Tillet, commissaire provincial des guerres, a fait exécuter en bronze un Parnasse françois composé de huit poètes, Corneille, Molière, Racine, Racan, Segrais, La Fontaine, Despréaux et Chapelle, et de Lully, qui fait la neuvième Muse. Notre poète y est le sixième en rang. On en a fait une estampe, gravée par Audran, et un tableau peint par Largillière, qui ont été présentés au roi (Louis XV) la veille de la Saint-Louis 1723, et qui doivent être mis dans la Bibliothèque du roi ; les portraits y sont ressemblants. Ce Parnasse a été exécuté, il y a longtemps, par Garnier, sculpteur, dessiné par Poilly, et le dessin donné par le poëte Lainez, à qui nous avons vu conduire l’ouvrage, et qui ne s’est pas oublié dans un médaillon, où il s’est placé assez hardiment avec Malherbe, Voiture, Scarron, Sarrasin et Benserade. On nous pardonnera cette petite digression, qui n’est pas une digression, puisqu’elle nous a donné lieu de montrer La Fontaine élevé sur le Parnasse, à côté et au milieu de nos plus grands poètes, après l’avoir vu placé avec les plus grands hommes dans la Chambre du Sublime.
Cette année finira bien par le petit billet galant, écrit à Mlle de Chammelay, à qui il a depuis dédié sa nouvelle de Belphégor, et qu’il appelle

L’inimitable actrice,
Représentant ou Phèdre, ou Bérénice,
Chimène en pleurs, ou Camille en fureur.

Le roi étoit alors au plus fort de ses conquêtes. La personne à qui il écrit, en faisant aussi, k sa manière, sur les esprits et sur les cœurs, il lui dit : Tout sera bientôt au roi et à Mlle de Chammelay; expression d’une galanterie sublime, et uniquement propre à La Fontaine. On a l’original de ce billet, écrit et corrigé de sa main. Des Grands hommes les moindres choses sont précieuses.

“La Fontaine l’ami des contes”

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