La Fontaine, Fouquet et Louis XIV

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Louis XIV et La Fontaine


La Fontaine fut le seul des hommes illustres de son temps qui n’eut aucune part aux bienfaits de Louis XIV. Ce fait, dont il est assez difficile de découvrir la cause, me paraît très-remarquable, et je m’étonne que Voltaire, qui nous a appris sur le siècle de Louis XIV tant de choses aussi curieuses que peu connues, n’ait pas tenté de l’expliquer ; personne n’était plus capable que lui d’y réussir. Un grand amour de la vérité, de la sagacité dans le choix des moyens, les plus propres à s’en assurer, du courage pour la dire avec cette modération qui donne tant de force à la raison ; telles sont les qualités qu’on remarque dans tout ce qu’il a écrit sur l’histoire, et qu’on ne peut lui refuser sans injustice : c’en est assez pour croire que, s’il n’a rien dit des motifs de la conduite particulière de Louis XIV envers La Fontaine, c’est qu’il n’a pu les pénétrer. Peut-être certaines fables de cet auteur, où il s’est montré meilleur philosophe qu’habile courtisan, éclairciraient-elles cette difficulté.
A côté de Corneille il tout placer le naïf La Fontaine, vieux républicain de principes, et qui caresse dans ses apologues ses sympathies pour la liberté. Toutes les fois que l’ingénieux fablier peut s’élever contre la tyrannie, ne le fait-il pas avec un indicible plaisir ? Le loup, le lion, ces images de la force brute cl absolue, ne sont-ils pas le symbole de la tyrannie ? Les grenouilles se fatiguent de la république, et demandent un roi qui les croque : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ; tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ; » ces maximes sont jetées là contre cette cour brillante de Louis XIV, où la pensée du maître se manifestait sans contrôle. La Fontaine se montre penseur politique dans la fable de l’Estomac et des Membres ; c’est la constitution de l’Etat qu’il révèle, il explique l’harmonie du pouvoir et de la liberté, l’image de la monarchie pondérée, de la république sous un roi. La Fontaine déguise tout cela par sa simplicité ; c’est une enveloppe transparente sous laquelle il essaie ses principes. Après les grandes crises de liberté, il survit encore quelques-uns de ces bonshommes des vieux temps qui, à travers la naïveté spirituelle de leurs critiques, laissent percer leurs regrets pour ce qui est tombé ; frondeurs à l’aspect inoffensif, ils sèment çà et là leurs doctrines, gravent leurs opinions sur leurs œuvres, et font avancer les idées plus que les boudeurs inquiets et moroses qui déclament contre l’ordre social.

Fouquet :

Louis_XIV_(Lefebvre)
Le Roi Louis XIV

– L’histoire en donne la vraie solution, et dissipe même tous les doutes qui pourraient s’élever à cet égard dans l’esprit du lecteur : on en va juger par le détail suivant :
Tout le monde est instruit de la disgrâce de Fouquet ; mais on ne sait point assez que La Fontaine ? sensible à ses malheurs, et sans craindre d’offenser les ennemis puissants de ce ministre, eut le courage de se montrer publiquement un de ses plus zélés défenseurs. Colbert, que la chute éclatante et terrible du rival auquel il succédait aurait dû fléchir, puisqu’elle satisfaisait en même temps sa haine et son ambition, eut la faiblesse et l’injustice de persécuter tous ceux que la reconnaissance ou l’amitié attachait à Fouquet ; et La Fontaine fut une des victimes de son ressentiment. Colbert ne lui pardonna point sou élégie sur la disgrâce du surin tendant, et lui fit expier pendant tout son ministère le crime d’être resté fidèle à son bienfaiteur. Avec plus de ressort, plus de dignité dans l’âme, et plus de soin de sa propre gloire, Colbert aurait fait valoir auprès de Louis XIV la conduite également noble et ferme de La Fontaine, et aurait sollicité en sa faveur des récompenses, qui, lorsqu’elles sont aussi méritées, honorent plus encore celui qui les accorde, que celui qui les reçoit.

Jean Baptiste-Honoré Raymond Capefigue

Louis XIV, son gouvernement et ses relations diplomatiques avec l’Europe, Jean Baptiste-Honoré Raymond Capefigue, Belin-Leprieur, 1844.


Voltaire :

Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté La Fontaine. Son extrême simplicité, poussée jusqu’à l’oubli de soi-même, l’écartait d’une cour qu’il ne cherchait pas ; mais le duc de Bourgogne l’accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques bienfaits de ce prince. Il était, malgré son génie, presque aussi simple que les héros de ses fables. Un prêtre de l’Oratoire, nommé Pouget, se fit un grand mérite d’avoir traité cet homme de mœurs si innocentes, comme s’il eût parlé à la Brinvilliers et à la Voisin. Ses contes ne sont que ceux du Pogge, de l’Arioste, et de la reine de Navarre. Si la volupté est dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent cette volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son admirable fable des Animaux malades de la peste, qui s’accusent de leurs fautes : on y pardonne tout aux lions, aux loups, et aux ours ; et un animal innocent est dévoué pour avoir mangé un peu d’herbe.

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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