La Fontaine et Poignan

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La Fontaine et le capitaine des Dragons Poignan


Le poète était fort lié avec un ancien capitaine de dragons retiré à Château-Thierry, nommé Poignant, homme franc et loyal, et déjà plus jeune. Tout le temps que Poignant n’était pas au cabaret, il le passait chez La Fontaine, et par conséquent, en l’absence de celui-ci, auprès de sa femme.

« Comment, lui dit un voisin médisant, souffres-tu que le capitaine s’installe ainsi chez toi chaque jour ?

— Et pourquoi n’y viendrait-il pas ? répond La Fontaine, c’est mon meilleur ami.

— Ce n’est pas ce que dit le public ; on prétend qu’il ne va chez toi que pour madame de La Fontaine.

— Sottises ! mais d’ailleurs que puis-je faire à cela ?

— Demander satisfaction l’épée à la main pour le tort qui t’est fait dans l’opinion.

— J’aviserai, dit La Fontaine.

Le lendemain, dès quatre heures du matin, il frappait chez Poignant qu’il réveille.

— Lève-toi vite, dit-il, et sortons ensemble pour une affaire importante.

— Laquelle ? demande Poignant.

— Tu le sauras, répond La Fontaine, quand nous serons dehors.

Poignant, assez surpris, se lève, s’habille et suit La Fontaine qui, après l’avoir conduit dans un lieu écarté, lui dit de l’air le plus tranquille :

— Mon ami, il faut nous battre.

— Comment ! qu’est-ce que cela veut dire ? répond Poignant de plus en plus étonné. Entre nous d’ailleurs la partie n’est pas égale ; je suis, un vieux soldat et toi tu n’as jamais tiré l’épée.

— N’importe, le public veut que je me batte avec toi ; ainsi en garde.

Bon gré, mal gré alors, Poignant tire son épée, et dès les premières passes, il fait sauter à dix pas celle de La Fontaine. Alors l’ayant désarmé, il lui demande l’explication de sa conduite et La Fontaine s’empresse de le satisfaire.

— Ce sont propos absurdes ! dit alors Poignant, et mon âge, mon humeur, comme l’estime que j’ai pour ta femme, l’amitié que j’ai pour toi devaient écarter toute inquiétude, mais puisqu’il est ainsi je proteste que je ne mettrai plus les pieds dans ta maison.

— Au contraire, répond La Fontaine en lui serrant la main, j’ai fait ce que le public voulait ; maintenant je veux que tu viennes chez moi tous les jours sans quoi nous nous battrons encore. »

Bathild Bouniol, Les rues de Paris, Bray et Rétaux, 1872.


Plaire sans art est l’art suprême :
La Fontaine eut cet heureux don.
Qu’il fut aimable sans système.
Et sublime avec abandon !
Le Brun

 

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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