La Fontaine et les autres fabulistes

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La Fable après La Fontaine par Prosper Soullié


Après l’apparition de ses chefs-d’œuvre (La Fontaine), il se fit d’abord comme un grand silence de la part de tous, mais bientôt, comme on devait s’y attendre, les fabulistes pullulèrent ; et pourtant, c’était de leur geai_pare_plumes_de_paon_tatsu_P_C_Lehuby_1860part une illusion. En effet, outre que les sujets les plus naturels n’étaient plus du domaine commun ; quand un grand écrivain a excellé dans un genre de littérature, il semble impossible que d’autres y réussissent ; c’est comme un moule brisé après qu’on en a tiré une statue parfaite ; on pourrait en donner les causes et en citer des exemples dans l’épopée, la tragédie et bien d’autres poèmes. Ce n’est pas que l’on dût se borner à imiter La Fontaine, car l’imitation est stérile ; chaque écrivain à son caractère, et la Fable comporte beaucoup de variété, ben que La Fontaine soit tour à tour enjoué et sérieux, tendre et satirique ; mais, outre que le public est prévenu et difficile, on se condamne à une sorte d’infériorité à la- quelle jamais un grand poète ne s’est exposé. Parmi ces fabulistes du second ordre, Lamotte et Florian sont les plus célèbres. Lamotte a composé des fables trop souvent prosaïques et peu naturelles, mais quelquefois piquantes et ingénieuses. Celles de Florian, d’un style un peu traînant et décoloré, ont une teinte d’honnêteté sentimentale qui les recommande.
Après eux, on peut citer encore, depuis le XIIIe siècle, Dardenne, Lebrun, Richer, Pesselier, Rivery, Grozellier, Rarbe, l’abbé Aubert, Lemonnier, Imbert, Roisard, Richaud-Martelly, Bret, Guichard, Fumars, l’abbé Reyre, Grenus, Ginguené, Vitalis, Lebailly, François de Neufchâteau, Hoffmann, Mancini-Nivernais, Nogent, Fabien-Pillet, Villiers, Reyrac, Piery, Mme Joliveau, Lalouptière, Bordes, Selis, Grécourt, Guichard, Raudier, Lemontey, Vadé, Bérenger, Prévot-d’Iray, Guichelet, Ducerceau, Feutry, Dourneau, Grancher, Voisenon, Du Tremblay, Arnault, Didot, Dumas, Gosse, Hubin, Jauffret, Rouveroy, Naudel, Rigaut, Dufoudras, Halevy, Jussieu, Jacquier ; et, de nos jours, MM. Bourguin, Lorin, de Stassart, Lachambaudie, Viennet et beaucoup d’autres, chez qui l’on trouve quelques jolies fables politiques, morales, allégoriques, plus ou moins spirituelles , mais souvent dénuées de et de naïveté. Il serait intéressant peut-être d’y retrouver quelques-uns des sujets de La Fontaine traités autrement. Par exemple, Richer fait prendre au corbeau sa revanche sur le renard ; une autre console l’âne battu pour avoir imité le petit chien, en le montrant conservé par son maître ruiné qui se défait au contraire du mignon inutile. Mais ce travail nous mènerait trop loin, sans offrir assez d’utilité.
loup_devenu_berger_tatsu_P_C_Lehuby_1860Ce qui manque le plus à ces fabulistes, après la poésie et le naturel, c’est ce véritable enjouement philosophique qui fait sourire et penser ; le juste milieu observé entre l’homme et l’animal, entre la sécheresse et la prolixité, l’affectation et la fadeur, le vrai et le faux ; en un mot, le génie de la Fable qui transporte la société humaine parmi les bêtes, sans parodie grimaçante, mais avec une teinte de gaîté, de naturel et de finesse que La Fontaine seul semble avoir possédée. Il faudrait, en effet, pour réussir dans ce genre, d’abord, qu’il fût plus neuf: que La Fontaine n’y eût pas excellé, que le public fût moins blasé, la langue moins fatiguée et moins abstraite, les mœurs plus simples, les esprits plus naïfs, toutes conditions qui semblaient plutôt réunies au XVIe siècle et que La Fontaine n’a retrouvées, avec une perfection de style et de raison propre et même supérieure à son temps, que grâce à un caractère unique de bon sens exquis, de sensualité aimable et de bonhomie enfantine. Car l’apologue en lui-même ne semblait déjà plus convenir au XVIIe siècle, trop raisonnable et trop sérieux, mais plutôt au moyen âge crédule et conteur, ou au XVIe siècle placé entre les deux mondes, à cette époque où la langue, près de se fixer, avait encore de la fraîcheur, du pittoresque et une sorte de mobilité capricieuse et de vivacité familière. Aussi, la plupart de nos fabulistes, les meilleurs avant La Fontaine, sont-ils, comme Marie de France et les Ysopet, au XIIIe siècle, ou comme Corrozet et Guerout, au XVIe. Mais, de nos jours, la fable la plus heureuse ne semble qu’un pastiche ou un enfantillage.
Pour achever la liste des poètes contemporains de La Fontaine, il nous reste à citer Régnier Desmarais, Furetière, un certain M. Saint-Gilles, de Coulange et Moreau de Meautour, cités par M. Robert, mais dont les ouvrages sont aujourd’hui oubliés. Charles Perrault traduisant Faerne, et le Mercure Galant ont aussi des fables peu originales, mais assez bien versifiées.
La Fontaine et ses devanciers: ou, Histoire de l’apologue jusqu’à La Fontaine inclusivement … – Prosper Soullié, A. Durand, 1861

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