La Fontaine et la Révolution par Joseph Joubert

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La Fontaine et la Révolution


Joseph Joubert, né à Montignac (Périgord) le 7 mai 1754 et mort à Paris le 4 mai 1824, est un moraliste et essayiste français.


L’esprit qui, à la fin du dernier siècle, anima la Révolution française chercha à se reconnaître dans les fables et voulut voir un précurseur en La Fontaine. Il l’associa à Molière dans ce rôle auquel le Bonhomme se prêtait assez mal.
II n’est pas bon de donner à certains mots une valeur qu’ils n’ont pas et un sens qu’ils ne sauraient avoir, comme on l’a fait récemment du vers de La Fontaine :

Notre ennemi, c’est notre maître,

en disant de Louis XIV :

Il craint même, étrange faiblesse !
L’Homère du peuple bêlant.
Et mon La Fontaine le blesse
D’un mot de son âne parlant.

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La fable de l’Âne et du Vieillard est plus ancienne que l’histoire. Connue en Grèce sous le nom d’Ésope, elle l’est, en Orient et aux Grandes-Indes, sous ceux de Lokman et de Pilpay. Elle a, de temps immémorial, circulé dans le monde, sans y causer aucun désordre, et sans inquiéter les esprits les plus ombrageux. Ni Crésus, ni Cyrus, ni Aureng-Zeb, ni Chah-Abbas, ni aucun potentat connu avant l’année 1700, ne s’en sont trouvés offensés. II ne nous paraît pas probable que Louis XIV en ait eu peur, ni que le naïf La Fontaine ait fait trembler ce monarque pour un vers mal interprété, lui qui ne put fâcher personne lors¬qu’il le voulut faire, et qui, malgré les trois querelles célèbres dans sa vie, n’eut jamais un seul ennemi qui ne l’appelât le Bon-homme, même après qu’il s’était vengé. Tant il se montra peu terrible dans ses plus vifs ressentiments ! tant il eut un génie heureux ! tant sa bonté fut fortunée ! On dénigre l’enfant des Muses,

Un enfant des neuf sœurs, enfant à barbe grise,

quand, pour lui l’aire honneur sans doute, mais à tort et à contretemps, on l’érigé ainsi tout à coup en épouvantai! politique. On dégrade un monarque illustre en le frappant d’un tel effroi. On déguise l’esprit du temps et on le fait méconnaître, lorsqu’on place sous un tel règne de pareils effarouchements. Le mot de l’âne n’attaque pas les empereurs plus que les pâtres, ni les rois plus que les meuniers. En se l’appliquant à lui seul, Louis XIV eût commis une usurpation dont son grand sens le rendit toujours incapable. Tous les âniers de son royaume y avaient autant de droits que lui ; il tombe sur tout ce qui est maître, et qui ne l’est pas dans ce monde ? L’aveugle est maître de son chien et, comme dit notre proverbe, charbonnier est maître chez soi. C’est, dans le monde, un mot d’humeur qu’exhale, dans ses lassitudes, la servitude impatientée, et qu’on lui pardonne aisément. C’est, en littérature, un mot comique par son genre qui est subalterne. C’est, dans l’auteur français, un mot plaisant, car La Fontaine l’égaya avec un art qui lui est propre, lorsqu’il donna à l’animal qui profère cet apophtegme, et dont la bouche le décrie, il faut l’observer en passant, une épithète qui est gaillarde et la bonne humeur d’un gourmand. Ce mot sert de pendant à l’adage bourgeois : « Nos valets sont nos ennemis. » Ils se balancent et se contiennent l’un par l’autre. Le premier n’est pas plus un signe de rébellion que le second un signe d’oppression et de tyrannie. Ce sont des mots de situation, et non pas de doctrine ; mots très-abusifs, très-malsonnants, mais sans aucune conséquence. En leur donnant de l’importance et une sorte de dignité, on s’expose à les introduire dans la société par l’histoire, et à les mettre ainsi à la portée de deux sortes d’esprits, qui peuvent être amusants, mais dont il ne faut pas entretenir la manie : je veux dire ceux qu’une bile mal réglée rend frondeurs par tempérament et ceux dont la légèreté, comme a si bien dit Saint-Lambert,

Craint le pilote et non l’orage.

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Gardons-nous d’ôter aux hommes un des plus grands plaisirs du bon sens et de la raison, celui d’admirer ce qu’il y a de plus beau dans les spectacles politiques, l’autorité suprême en des mains fortes et capables de la porter. Quand le XVII siècle n’eût pas été éloigné par sa morale et par ses mœurs de faire servir la sagesse à blesser ceux qu’il respectait, il en eût été détourné par l’excellence de son goût. Tout ce que la disposition à l’insulte produit n’est jamais beau que d’une sorte de beauté sombre et qui ne peut donner un plaisir parfait ni à l’écrivain qui l’a produit, ni au lecteur même qui l’admire. En faisant cet emploi de leur talent, les écrivains de ce temps n’auraient pu se contenter. Aussi évitaient-ils avec soin ce genre de mérite, que leurs successeurs ont tant recherché. Auteur aussi modeste, lorsqu’à la fin de son livre, il disait de la leçon qui le termine :

Je la présente aux rois, je la présente aux sages,

qu’habitant paisible du monde et citoyen soumis à la loi de tous les pays, lorsqu’à propos d’un autre âne et des deux voleurs il écrivait :

L’âne, c’est quelquefois une pauvre province :
Les voleurs sont tel et tel prince,
Comme le Transilvain, le Turc et le Hongrois ;
Au lieu de deux, j’en ai rencontré trois ;

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Joseph_Joubert

La Fontaine fut de tous les hommes de son temps le moins enclin à tout attentat, même indirect, contre la majesté royale, incapable de cet orgueil qui se repaît de sa propre audace et se sert à lui-même de spectacle, et de ce courage qui n’est que la peur surmontée d’un danger créé à plaisir, il ne songeait qu’à exprimer l’utile et l’agréable, sans aucun retour sur lui-même et sans aucune application directe. Le fablier se couvrit de ses fleurs, exhala ses parfums et porta ses fruits, sans blesser jamais d’aucune épine les mains qui s’empressaient à les cueillir.

Joseph Joubert

Joseph Joubert-Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=404504

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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