La Fontaine et Fouquet

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Histoire chronologique de la vie et des œuvres de La Fontaine :


1654 – 165816591660166116631664 – 1665166716691671167316741680 – 1681 – 1682 168416851686 – 16871688 16891691 1692 – 1693

1659. — M. Fouquet, qui lui payoit pension, avoit aussi exigé que son poète lui payât par quartiers une pension en vers : il en convient dans une jolie pièce écrite à Mme Fouquet, en 1659, qui commence :

Je vous l’avoue, et c’est la vérité,
Que Monseigneur n’a que trop mérité
La pension qu’il veut que je lui donne.
Pour sûreté, j’oblige par promesse
Le bien que j’ai sur le bord du Permesse ;
Même, au besoin, notre ami Pélisson
Me pleigera d’un couplet de chanson.

Son intention est de retrancher toute autre pension :

Celle d’Iris même, c’est tout vous dire ;
Elle aura beau me conjurer d’écrire,
En lui payant pour ses menus plaisirs
Par an trois cent soixante et cinq soupirs :
C’est un par jour (la somme est assez grande).
Je n’entends pas après qu’elle demande
Lettre ni vers….

Le premier terme fut payé en une ballade à madame la surintendante :

Comme je vois, Monseigneur votre époux….

Et voici comme il demande quittance à Mme Fouquet :

Commandez donc, en termes gracieux,
Que, sans tarder, d’un soin officieux,
Celui des Ris, qu’avez pour secrétaire,
M’en expédie un acquit glorieux.

Le second terme fut payé en une autre ballade, qui commence : Trois fois dix vers, etc., à l’imitation du rondeau de Voiture : Ma foi! c’est fait.

Il fit, en ce temps-là, l’ode pour la paix des Pyrénées, qui se traitoit, et qui n’étoit point encore conclue. La seconde strophe est :

La paix, sœur du doux repos,
Et que Jules va conclure,
Fait déjà refleurir….,
Dont je tire un bon augure.

Ces petits points, marqués dans l’édition de Paris (1685), font voir le scrupule que l’on a eu d’y nommer Vaux, qui est la rime de repos; elle n’étoit pas difficile à trouver. Cette strophe avoit été faite d’abord de cette manière :

Quand Jules, las de nos maux,
Partit pour la paix conclure,
Il alla couchera Vaux,
Dont je tire un bon augure.

La quatrième strophe est :

Le plus grand de mes souhaits
Est de voir, avant les roses,
L’Infante avecque la paix,
Car ce sont deux belles choses.

Si toutes les odes avoient de ces images vivantes on ne s’ennuieroit pas à les lire.
M. Fouquet donna pour sujet du troisième terme la paix des Pyrénées, qui étoit faite, et le mariage du roi ; sur quoi le poète fit la ballade:

Dame Bellone, ayant plié bagage,
Est en Suède avec Mars son amant, etc.

Il ajouta une suite, pour annoncer le départ de la reine. C’est un petit conte, en dix vers, de l’Amour qui calcule ses beautés sur le chemin :

Le pauvre enfant pensa perdre l’esprit
En calculant, tant la somme étoit haute.

D’autres termes furent payés en madrigaux, dont le ministre n’ayant pas été si content, La Fontaine lui répondit5 :

Bien vous dirai qu’au nombre s’arrêter
N’est pas le mieux, seigneur, et voici comme :
Quand ils sont bons, en ce cas, tout prud’homme
Les prend au poids, au lieu de les compter.
Sont-ils méchants? tant moindre en est la somme,
Et tant plutôt on s’en doit contenter.

Celui qui nous a conservé les fragments de Vaux nous a conservé encore une épitre charmante à M. Fouquet, sur ce que son poëte avoit été renvoyé un jour sans pouvoir lui parler. Il s’en plaint, en lui disant :

Renvoyez donc un certain temps
Tous les traités, tous les traitants….
Renvoyez, dis-je, cette troupe,
Qu’on ne vit jamais sur la croupe
Du mont où les savantes Sœurs
Tiennent boutique de douceurs.
Mais que pour les amants des Muses
Votre Suisse n’ait point d’excuses;
Et moins pour moi que pour pas un ;
Je ne serai point importun.
Je prendrai votre heure et la mienne.

Il lui dit, avec sa naïveté qui ne le quittoit point :

J’eus le cœur gros, sans vous mentir,
Un demi-jour, pas davantage.
Peut-être vous iriez croire ,
Que je souhaite le trépas
Cent fois le jour, ce qui n’est pas :
Je me console et vous excuse;
Car, après tout, on en abuse;
On se bat à qui vous aura.
Je crois qu’il vous arrivera
Chose, dont aux courts jours se plaignent
Moines d’Orbais, et surtout craignent,
C’est qu’à la fin vous n’aurez pas
Loisir de prendre vos repas.

Puis, élevant ce badinage, il décrit, avec une sublime simplicité, les fonctions du ministre :

Le roi, l’État, votre patrie,
Partagent toute votre vie.
Rien n’est pour vous, tout est pour eux.

Il parle, dans cette épitre, d’un tombeau de certains rois d’Egypte, que l’on avoit fait venir pour satisfaire la curiosité de M. Fouquet, et cela lui donna lieu de dire :

Et vous, seigneur, pour qui travaille
Le temps, qui peut tout consumer;
Vous, que s’efforce de charme
L’antiquité, qu’on idolâtre;
Pour qui le dieu de Cléopatre,
Sous nos murs enfin abordé,
Vient de Memphis à Saint-Mandé :
Puissiez-vous voir ces belles choses
Pendant mille moissons de roses!

Et, sur cela, quelle réflexion ne fait-il point? Quelle moralité termine cette épltre, préférable à toute la philosophie de nos odes ?

Mille moissons : c’est un peu trop.
Car nos ans s’en vont au galop,
Jamais à petites journées.
Hélas ! les belles destinées
Ne devroient aller que le pas.
Mais quoi ! le Ciel ne le veut pas.
Toute âme illustre s’en console,
Et pendant que l’âge s’envole,
Tâche d’acquérir un renom,
Qui fait encor vivre le nom,
Quand le héros n’est plus que cendre,
Témoin celui qu’eut Alexandre,
Et celui du fils d’Osiris,
Qui va revivre dans Paris.

Cette épitre fut écrite depuis le temps qu’il avoit promis de payer sa pension en vers, et dans le temps du mariage du roi, car il parle ainsi de lui-même :

Celui qui, plein d’affection,
Vous promet une pension,
Bien payable et bien assignée
A tous les quartiers de l’année;
Qui, pour tenir ce qu’il promet,
Va souvent au sacré sommet,
Et n’épargnant aucune peine,
Il dort exprès tout d’une haleine
Huit ou dix heures règlement,
Pour l’amour de vous seulement.

Et, entre les choses qu’il voudroit que son protecteur renvoyât, il met

La cour, la paix, le mariage,
Et la dépense du voyage,
Qui rend nos coffres épuisés,
Et les guerriers les bras croisés.

Ainsi il est aisé d’assigner à toutes ces pièces leur véritable date, parce que le poète a toujours soin de les caractériser, par des traits du temps ou par les images des personnes. Passons à d’autres beautés, et fions-nous à notre auteur : il ne nous en laissera pas manquer.

La mort de Colletet, qui arriva en cette année 1659, fit faire une assez plaisante infidélité à notre poète : lui seul en eût été capable. Il avoit aimé la femme de Colletet, pendant que son mari vivoit, parce qu’elle faisoit bien des vers. A la mort du mari, elle n’en fit plus : c’est que le mari les faisoit et les mettoit sous le nom de sa femme. Elle avoit été sa servante, et est fort connue parmi les poètes. Claudine étoit la troisième servante que Colletet avoit épousée ; il n’y faisoit point tant de façon, quand il les trouvoit à son gré. La Fontaine étoit assez de ce goût pour ses maîtresses. Il dit quelque part :

Je me contente à moins qu’Horace.
Quand l’objet en mon cœur a place,
Et qu’à mes yeux il estjoli,
Do nomen quodlibet illi.

Colletet, qui savoit bien qu’après sa mort sa femme ne feroit plus de vers, pour couvrir la chose, fit, quelque temps avant que de mourir, sept vers, sous le nom de sa Claudine, par lesquels elle protestait que, après la mort de son mari, elle renonceroi tà la poésie. Le P. Vavasseur les traduisit en vers latins, et donna l’original et la traduction dans le premier livre de ses épigrammes . Nous croyons pouvoir les transporter ici, sans craindre de passer pour plagiaire, parce qu’ils servent à l’histoire de notre poète. Voici les français :

Le cœur gros de soupirs, les yeux noyés de larmes,
Plus triste que la mort dont je sens les alarmes,
Jusque dans le tombeau je vous suis, cher époux.
Comme je vous aimai d’une amour sans seconde ;
Comme je vous louai d’un langage assez doux;
Pour ne plus rien aimer, ni rien louer au monde,
J’ensevelis mon cœur et ma plume avec vous.

La Fontaine, voyant que la belle Claudine tenoit trop exactement sa parole, lui qui avoit aimé et loué éperdument cette femme du vivant du mari’, la quitta, quand il vit qu’étant veuve elle ne faisoit plus, de vers. (C’est une quitterie originale.) Mais non-seulement il la quitta, il fit des vers contre elle, parce qu’elle Pavoit trompé.

Les oracles ont cessé ;
Colletet est trépassé.
Dès qu’il eut la bouche close,
Sa femme ne dit plus rien :
Elle enterra vers et prose
Avec le pauvre chrétien.

Furetière aimoit aussi cette Claudine, et avoit son portrait fait par de Sève, fameux peintre, sur lequel notre poète fit un sonnet. Un de ses amis se moquant de lui de ce qu’il avait été attrapé par mademoiselle Colletet:
D’où venez-vous, lui dit-il, de vous étonner ainsi? Ne le savez-vous pas bien, que, pour peu que j’aime, je ne vois dans les personnes non plus qu’une taupe qui auroit cent pieds de terre sur elle ? Si vous ne vous en êtes pas aperçu, vous êtes cent fois plus taupe que moi. Dès que j’ai un grain d”amour, je ne manque pas d’y mêler tout ce qu’il y a d’encens dans mon magasin; cela fait le meilleur effet du monde. Je dis des sottises en verset en prose, et serois fâché d’en avoir dit une qui ne fût pas solennelle. Enfin, je loue de toutes mes forces :

Homo sum qui ex stultis insanos reddam.

Ce qu’il y a, c’est que l’inconstance remet les choses en leur ordre ‘. Voilà comme il aimoit, et comme il cessoit d’aimer, et, en cela, il n’étoit point original, il étoit comme tous les hommes, qui ne voient point les défauts de ce qu’ils aiment. Mais il le dit autrement que les autres hommes.
La ballade dont le refrain est l’argent surtout est chose nécessaire, par laquelle il demande à M.Fouquet la réparation du pont
de Château-Thierry, qu’il appelle notre pauvre cité, et qui prouve son origine, dont nous avons parlé d’abord, est de cette même année 1659.

“La Fontaine et Fouquet”

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