La Fontaine est élu à l’Académie française

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La Fontaine est, enfin, élu à l’Académie française


“Auguste Émile Faguet, né le 17 décembre 1847 à La Roche-sur-Yon et mort le 7 juin 1916 à Paris, est un écrivain et un critique littéraire français.”

Portrait de Jean de La Fontaine
Portrait de Jean de La Fontaine

En 1682, La Fontaine fut candidat à l’Académie française. Il était déjà, comme vous le voyez, âgé de plus de soixante ans, et il avait eu bien de la longanimité, bien de la patience et bien de la modestie. Il fut repoussé avec assez d’énergie en 1682 ; il y eut une véritable querelle littéraire au sein de l’Académie. Vous connaissez déjà, car ils sont bien connus, les mots échangés en ces circonstances. La candidature de La Fontaine fut attaquée avec la dernière vigueur et même avec colère par Rose, qui était secrétaire du roi et qui avait une très grande autorité dans l’Académie. Rose finit par dire à Benserade : « Je vois bien, je comprends, il vous faut un Marot ! » Et Benserade, qui n’était jamais en retard à la réplique, répond immédiatement : « Et à vous une marotte !.» Ce ton n’a pas toujours été celui de l’Académie française; mais il faut constater qu’il l’a été quelquefois.
En 1683, seconde candidature de La Fontaine, et qui offrait beaucoup plus de chances de succès. Pourquoi ? Parce que Colbert était mort. Enfin ! Le soupir de satisfaction que je viens de pousser ne m’est pas personnel, c’est La Fontaine qui l’a poussé dans une épigramme très célèbre, un peu dure, que je ne tiens pas à reproduire…..
Cependant… Enfin l’a voici : Épigramme sur la mort de M. Colbert qui arriva peu de temps après une grande maladie que fit le chancelier M. Le Tellier :

Colbert jouissait par avance
De la place de chancelier;
Et sur cela pour Le Tellier
On vit gémir toute la France.
L’un revint, l’autre s’en alla.
Ainsi ce fut scène nouvelle;
Car la France, sur ce pied-là,
Devait bien rire.,. Ainsi fit-elle.

Jean-Baptiste Colbert
Jean-Baptiste Colbert

Après la mort de Colbert la candidature de La Fontaine devenait plus consistante. Il paraît, — on a beaucoup étudié cette question, elle est intéressante jusqu’à un certain point, — il paraît que le bon La Fontaine fit des démarches auprès de Boileau pour que Boileau voulût bien retirer sa candidature afin de lui permettre de passer. Boileau, qui était assez ferme de caractère, lui représenta qu’il était un champion plutôt qu’un candidat, qu’il représentait quelque chose, la littérature de 1660, avec toutes ses marques, avec tout ce qui la constituait, tandis que La Fontaine était un fantaisiste, et, enfin… qu’il tenait à la place. Ils se présentèrent tous les deux, et ceci est assez amusant et je crois que vous allez approuver : La Fontaine eut quinze voix, Boileau en eut sept. L’Académie considérait Boileau comme la moitié de La Fontaine. Je crois que c’est mesurer assez juste. Seulement il y avait quelqu’un de supérieur à Boileau et à La Fontaine, et qui s’appelait le Roi. On vint lui annoncer l’élection de La Fontaine, il répondit qu’il y avait lieu de surseoir. Il n’y avait rien à répliquera cela, d’autant plus que c’était parfaitement constitutionnel : le chef de l’Etat a toujours eu le droit de ne pas accepter un académicien. Bezons, Tannée suivante, 1684, Bezons étant mort, Boileau se représenta de nouveau, il fut nommé à l’unanimité, car il y avait un ordre tacite du Roi ; et quand on vint annoncer au Roi la nomination de Boileau, il eut un sourire et il dit : « Je suis satisfait de cette élection. Vous pouvez maintenant accepter La Fontaine ; il a promis d’être sage. »
La Fontaine, en effet, avait promis d’être sage, et on voit bien qu’il y avait engagement, car je vais vous raconter sa réception à l’Académie française et vous verrez qu’il y fît amende honorable complète, à propos de ses ouvrages licencieux.
Il fut élu à l’unanimité, lui aussi, trois jours après la permission qu’en avait donnée le roi, le 24 avril 1684. Sa réception eut lieu le 3 mai suivant. Son discours n’a rien de très remarquable, si ce n’est qu’il y prenait déjà formellement l’engagement de ne plus tomber dans ses erreurs littéraires. M. de La Chambre, qui le recevait, lui adressa un discours où se trouve le petit compliment suivant. Pour vous montrer la manière dont quelquefois ceux qui n’ont pas tout l’esprit qu’il faut avoir pour en avoir assez, parlent aux hommes de génie ; pour vous donner aussi l’idée d’un ton qui, certainement depuis, a complètement disparu des usages de l’Académie, je vous lirai le fragment suivant du discours de M. de La Chambre :
« Ne comptez pour rien, monsieur, tout ce que vous avez fait par le passé. [La Fontaine avait écrit à très peu près toutes ses œuvres.] Le Louvre vous inspirera de plus belles choses, de plus nobles et de plus grandes idées que ne l’aurait jamais fait le Parnasse. Songez jour et nuit que vous allez travailler désormais sous les yeux d’un prince qui s’informera du progrès que vous aurez fait dans le chemin de la vertu et qui ne vous considérera qu’en tant que vous y aspirerez de la bonne sorte. Songez que ces mêmes paroles que vous venez de prononcer et que nous insérerons dans nos registres, plus vous aurez pris de peine à les peser et à les choisir, plus elles vous condamneraient un jour si vos actions s’y trouvaient contraires, si vous ne preniez à tâche de joindre la pureté des mœurs et de la doctrine, la pureté du cœur et de l’esprit, à la pureté de style et du langage, qui ne sont rien, à bien prendre, sans l’autre. »
Voilà le ton de M. de La Chambre* parlant à La Fontaine. A la distance, nous trouvons cela monstrueux. Les contemporains, peut-être, ne lurent pas bien étonnés. Les grands hommes se mesurent de loin, et ce n’est que lorsque les siècles ont passé qu’ils paraissent tout à l’ait supérieurs aux La Chambre.
On demandera pourquoi La Fontaine s’est exposé à de pareils affronts, car ce sont des affronts, et pourquoi il a tenu tellement à être de l’Académie française après la carrière si glorieuse qu’il avait parcourue. Je crois, tout simplement, qu’il tenait, le pauvre homme, à ses jetons de présence ; il tenait à la petite rente que le l’ait d’être de l’Académie constituait pour chacun de ses membres.
Il y a une petite histoire de jetons qui est touchante, du reste, et qui est authentique, c’est celle-ci. Un jour, La Fontaine arriva un peu en retard, ce qui n’étonna pas de lui. Et la règle était, à cette époque, de ne donner le jeton de présence qu’à ceux qui étaient arrivés à l’heure précise. On voulut, par égard pour La Fontaine, qui à cette époque-là était très vieux, valétudinaire, lui donner cependant le jeton. Il s’y refusa absolument. « Messieurs, cela ne serait pas juste, je suis arrivé en retard, il faut que j’en subisse l’effet. »

Auguste Émile Faguet

(La Fontaine par Émile Faguet, Société française d’imprimerie et de librairie, Paris, 1913)

*Pierre Cureau de la Chambre – (1640-1693), homme d’Église français

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