La Fontaine en contemplation par Jules Levallois

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Jules Prosper Levallois, né à Rouen le 10 mai 1829 et mort à Pontaubault le 14 septembre 1903, est un homme de lettres français, secrétaire de Sainte-Beuve de 1855 à 1859.


The_Ant_and_the_Grasshopper-milo-winterLes Fables de la Fontaine réjouissent, elles n’élè­vent ni ne purifient. Elles s’adressent à l’esprit, non à l’âme. Elles portent et répandent une certaine joie fine, exquise, attique, la fleur de l’épicuréisine; elles ne contiennent point, ne sauraient verser le breuvage délicieux et inspirateur de la joie céleste. Voilà le mot véritable et qu’il faut avoir le courage de prononcer. Dans la nature, telle qu’elle s’est offerte à l’observation de La Fontaine, telle qu’il a réussi à la peindre, il n’y a rien de céleste. Il a sa campagne à lui, sa flore, ses ani­maux, ses villageois, il n’a pas de ciel et incidemment il n’a point de paysage. Faute d’une lumière supérieure, il ne nous a donné que le fouillis de la nature, comme dans un autre ordre d’idées, et aussi, faute de ce même rayon d’en haut, le plus profond des mora­listes, Montaigne, ne nous a légué que le fouillis de l’âme humaine.

Ce qui étonne, lorsqu’on examine les Fables d’assez près, c’est que chaque objet pris en soi est fortement éclairé, et que cependant l’ensemble ne paraît jamais lumineux. Ce ne sont que parcelles de jour et vives échappées. Au-dessus de cette foule qui s’agite parmi des lueurs aussi incertaines que brillantes, on ne sent pas l’égale, rassurante et uniforme clarté de la belle voûte bleue. Nous sommes loin des adorables pein­tures de Ruysdaël, où la terre, si désolée qu’elle soit, répond par un mélancolique sourire à la simple éclaircie des nuages. Dans les Fables, l’absence d’une vaste et imposante lumière ne laisse subsister que des foyers partiels, altère la sérénité, détruit l’harmonie géné­rale. Mais, dira-t-on, pourquoi La Fontaine, ce mer­veilleux miroir, n’a-t-il pas reproduit le ciel ? — Parce qu’il n’en avait point l’image dans son âme. On ne voit clairement au dehors que ce qu’on a d’abord, par une intuition mystérieuse, fermement regardé au plus secret du monde intérieur. L’univers s’illumine à flamme de l’œil humain.

La Fontaine a vu et goûté les champs, les bois et les jardins ; il les a vus et goûtés en égoïste ; sa jouis­sance a été raffinée, discrète, purement personnelle ; nul autour de lui ne s’en est aperçu, ne s’y est associé. Peu m’importe qu’il ait compris, qu’il ait senti, s’il n’a rien suscité ! Sa beauté féconde, le gourmet litté­raire la savoure, mais le moderne penseur la lui re­proche.

… La véritable immo­ralité de La Fontaine, c’est de n’avoir surpris les secrets de la nature que pour en faire des hochets im­mortels, et de s’être obstinément refusé à comprendre que la contemplation, avant d’être une source de plaisir, est un instrument de liberté.

Jules Prosper Levallois

Critique militante,  Jules Prosper Levallois, Didier, 1863

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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