La Fontaine a-il inventé ses sujets ?

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La Fontaine et le don de l’invention ?


La Fontaine a-t-il possédé le don de l’invention ? On le lui refuse ; mais que veut-on dire par là ? Qu’il n’a pas inventé ses sujets ? Qu’est-ce au fond qu’un sujet ? Ce n’est pas seulement les faits dont la suite fournit la matière première de la fable ; c’est encore l’intention, le but, l’idée que l’auteur a cherché à réaliser. Il est vrai, La Fontaine n’a pas inventé les sujets de ses fables, et cela est, si l’on veut, un mérite de moins ; il n’est pas permis de faire trop bon marché de la puissance inventive. Toutefois, ce n’est pas ce genre d’invention qui a placé si haut les plus grands parmi les poètes. Quelques-uns même ont dédaigné ce talent ; ils ont puisé leurs sujets dans l’histoire, dans les traditions populaires, dans quelque

La Fontaine et Esope
La Fontaine et Esope

invention antérieure. Leur génie a accepté celte première avance ; mais en empruntant à de plus pauvres qu’eux le canevas de leur œuvre, ils ont placé leur sujet dans une autre lumière, ils l’ont embelli et rehaussé par une idée, par un but nouveau, qui lui confère une signification et une valeur supérieures ; ils ont donné un corps, une âme, une vie aux êtres qui leur étaient venus du dehors, et ce n’était peut-être pas le moins difficile. La fonction des grands poètes n’est pas, en général, de pétrir l’argile ; ils abandonnent volontiers ce premier travail à des esprits d’un ordre moins accompli. Mais ils ont donné à la forme grossière le modelé ; ils l’ont animée du souffle vital. Sans doute, il s’est rencontré des artistes en qui se trouvaient réunis les deux pouvoirs : celui de l’invention, d’une part ; de l’autre, celui de la perfection et de la vitalité de la forme. Mais, d’ordinaire, ces deux courants du génie se sont trouvés séparés ; et, quoi qu’en dise le préjugé, le second de ces dons est supérieur à l’autre. Qu’est-ce qu’un être d’imagination quand il est privé de contours et de vie ? Toujours, dans une composition poétique, l’homme se retrouve de manière ou d’autre, soit sous les traits de son espèce, soit sous ceux des êtres d’un ordre inférieur, soit enfin dans l’auteur, qui pense, qui parle, qui se raconte lui-même, s’il ne raconte pas autre chose. Que sera donc cette figure, si la vertu vitale ne lui est pas communiquée ? Et encore cette dernière forme de la personnalité poétique est-elle certaine ment la moindre. Les plus belles histoires sont celles où l’auteur s’est perdu dans le personnage, peut-être même les histoires anonymes, au-dessus des quelles le nom du faiseur n’a pas surnagé.
Oui, La Fontaine est un grand poète, quoique l’invention de ses sujets ne lui ait pas appartenu. Mais que d’invention dans sa manière, dans son style, dans cotte foule d’accessoires charmants, pleins de candeur, de grâce, de netteté, de vie ! Quel art consommé dans la pose des personnages, dans leurs caractères si fidèlement soutenus ! Voici, Messieurs, une fable qui me paraît réunir à peu près tout ce que nous avons signalé d’éléments divers dans le génie poétique de La Fontaine :

L’Homme et la Couleuvre

Un homme vit une couleuvre :
Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre
Agréable à tout l’univers !
A ces mois l’animal pervers
(C’est le serpent que je veux dire,
Et non l’homme, on pourrait aisément s’y tromper).le-villageois-et-le-serpent-dore-image

On a remarqué avec raison que le vers précédent, séparé de celui-ci, n’est qu’une malice et un trait de satire, mais que les deux vers ensemble sont d’une naïveté charmante.

À ces mots le serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, faut-il coupable ou non.
Afin de le payer toutefois de raison,
L’autre lui fit cette harangue :
Symbole des ingrats ! être bon aux méchants,
C’est être sot.

La maxime est bonne. Cette autre : être bon aux méchants c’est être méchant, ne le serait pas moins, si l’on entend par bonté, en cet endroit, une indulgence immorale :

Meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me nuiront jamais, Le serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu’il put : S’il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les; ta justice
C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice:
Selon ces lois condamne-moi.
Mais trouve bon qu’avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats
Ce n’est point le serpent ; c’est l’homme.

C’est bien ici le lieu d’appliquer ce que nous disions tout à l’heure, combien les vers de La Fontaine sont habilement et agréablement coupés. Cette versification brisée avec tant d’art est tout à fait dans l’esprit du genre :

Ces paroles
Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.
Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles ;
Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;
Mais rapportons-nous-en. Soit fait, dit le reptile.
Une vache était là : l’on l’appelle ; elle vient.
Le cas est proposé. C’était chose facile ;
Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ?
La Couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées,
Tout n’est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines ;
Même j’ai rétabli sa santé, que les ans
Avaient altérée ; et mes peines
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin, me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans herbe.

Est-il possible d’ajouter plus d’expression à la pensée par la coupe de la phrase et par la place des mots ? Il faudrait, pour être juste, s’arrêter à chaque pas.

S’il voulait encor me laisser paître !
Mais je suis attachée ; et si j’eusse eu pour maître
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L’ingratitude ? Adieu : j’ai dit ce que je pense.
L’homme, tout étonné d’une telle sentence.
Dit au serpent : Faut-il croire ce qu’elle dit ?
C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.
Croyons ce bœuf. Croyons, dit la rampante bête.
Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents.
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines,
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,
On croyait l’honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l’indulgence des dieux.

Ceci l’emporte encore sur ce qui précède. Si un bœuf parlait, pourrait-il parler autrement ? L’illusion est parfaite ; elle est touchante. Qui de nous, entendant la clochette d’une vache dans une prairie, ou voyant un bœuf tracer à pas tardifs un pénible sillon, ne se rappellera les discours pleins de sagesse et de douleur que La Fontaine leur a fait tenir ?

Ainsi parla le bœuf. L’homme dit : Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur :
Il cherche de grands mois et vient ici se faire.
Au lieu d’arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi. L’arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs :
L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire :
Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire
Un rustre l’abattait, c’était là son loyer ;
Quoique, pendant tout l’an, libéral il nous donne
Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne,
L’ombre l’été, l’hiver les plaisirs du foyer.

Quelle concision élégante et que de grâce dans ces discours de l’arbre ! Mais achevons.

Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?
De son tempérament, il eût encor vécu.

Le tempérament d’un arbre ! Mais cela parait tout simple. Cet arbre vit ; il a une âme, il souffre, il donne, il aime : pourquoi n’aurait-il pas un tempérament ?

L’homme, trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu,
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là.
Du sac et du serpent aussitôt il donna
Contre les murs, tant qu’il tua la bête.

On en use ainsi chez les grands :
La raison les offense ; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens,
Et serpents.
Si quelqu’un desserre les dents,
C’est un sot. J’en conviens ; mais que faut-il donc faire ?
Parler de loin, ou bien se taire.

Alexandre Rodolphe Vinet

Poètes du siècle de Louis XIV, Alexandre Rodolphe Vinet – Chez les éditeurs, 1861

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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