La Cour du Lion

La Cour du Lion

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Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l’avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L’écrit portait
Qu’un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l’ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l’odeur se porta
D’abord au nez des gens. L’Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l’antre, et cette odeur :
Il n’était ambre, il n’était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,
Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser.
L’autre aussitôt de s’excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s’en tire.
Ceci vous sert d’enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

I. Fagotin, c’était le singe de Brioché, le montreur de marionnettes de la porte de Nesle. Molière lui a fait également l’honneur de le nommer :

LA, dans le carnaval, vous pourrer espérer
Le bal et la grand’bande, à savoir deux musettes.
Et parfois Fagotin et les marionnettes…
Le Tartuffe, acte II, scène III.

Un jour, dit-on, ayant eu l’imprudence de faire une trop laide grimace au nez de Cyrano, ce grand bretteur le prit pour un laquais minuscule et l’abattit d’un coup d’épée. Cette mort tragique donna lieu à une facétie intitulée : Combat de Cyrano de Bergerac contre le singe de Brioche. L’opuscule et l’anecdote pourraient bien n’être qu’un badinage destiné à railler l’humeur querelleuse de Cyrano; mais la méprise de celui-ci paraîtra pourtant un peu moins incroyable quand on connaîtra le signalement et le costume du fameux singe. Voici comment le représente l’auteur du Combat de Cyrano : « Il était grand comme un petit homme et bouffon en diable. Son maître l’avait coiffé d’un vieux vigogne dont un plumet cachait les fissures et la colle; il lui avait ceint le cou d’une fraise à la Scaramouche; il lui faisait porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de passements et d’aiguillettes, vêtement qui sentait le laquéisme; il lui avait concéda un baudrier d’où pendait une lame sans pointe.» Ainsi équipé, Fagotin fit courir tout Paris, pendant la première partie du règne de Louis XIV. Les littérateurs s’occupèrent beaucoup de lui. Furetière, dans son Roman bourgeois, raconte d’une coquette achevée qu’elle devint amoureuse d’un musicien fort laid. « L’amour, ajoute l’auteur, de baladin qu’il était, le métamorphosa en singe, et il conserva avec un peu de sa première forme toute sa laideur et toute son agilité. Ce singe vint depuis au pouvoir d’un bateleur, qui le nomma Fagotin. L’animal surprit merveilleusement grand nombre de badauds, en dansant, comme il faisait, sur la corde ; car ils ne se doutaient nullement qu’il eût appris ce métier durant qu’il était homme, amoureux, et violon. »
Fagotin devint un nom générique, celui de tout singe de bateleur et de montreur de marionnettes.

2. Et flatteur excessif il loua la colère – Vers sans rime, précédé de trois rimes masculines de suite. L’abbé Aubert proposait de mettre :
Le singe approuva fort cette action sévère;
ce qui aurait fait disparaître les trois rimes masculines, et donné une rime au mot colère. (Louis Moland)

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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