La Cigale et la Fourmi, commentée

La Cigale et la Fourmi, commentée par Louis Moland :

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La Cigale et la Fourmi, commentée par Louis Moland :


La fable de la Cigale et la Fourmi est une des plus anciennes et des plus répandues qui existent. On la trouve dans les conteurs du moyen âge aussi bien que dans Ésope et dans Phèdre. Une des plus jolies versions qu’on en connaisse est celle du « Chastoiement d’un père à son fils, » poëme didactique du XIIIe. siècle, imité de la Disciplina clericalis de Pierre-Alphonse; elle commence ainsi :

Un saiges hom dist à son fils :

Filz, esgarde com li formiz

Porchace son vivre en esté,

Que en hiver en ait plenté…

La fourmi a de tout temps servi à donner aux hommes des leçons de travail et d’épargne. Salomon a dit dans ses Proverbes :
” Allez à la fourmi, ô paresseux ; considérez sa conduite et apprenez à devenir sage ;
« Puisque, n’ayant ni chef, ni maître, ni prince, « Elle fait néanmoins sa provision durant l’été et amasse pendant la moisson de quoi se nourrir. »
Quelques naturalistes ont essayé de détruire cette antique réputation de la fourmi. Quand leurs observations seraient exactes, elles n’auraient point d’importance en ce qui concerne l’apologue, qui ne prétend nullement à l’infaillibilité scientifique. On pourrait faire remarquer aussi que la cigale ne se serait souciée ni de mouche ni de vermisseau, car elle ne se nourrit pas d’insectes.

On a souvent critiqué la moralité de cette fable. Cela tient à ce que Ton s’est placé, pour la juger, à un point de vue faux. On suppose que La Fontaine présentera fourmi comme un modèle à suivre de tout point. Ce n’est pas ainsi qu’il faut l’entendre. La fourmi remplit son rôle conformément au caractère que l’apologue lui prête. Elle est laborieuse, elle est économe, mais elle est peu charitable. La cigale est imprévoyante : les défauts se font contraste, l’un punit l’autre. Le Noble, qui refit cette fable après La Fontaine, pour rendre la cigale plus coupable et faire paraître la fourmi moins dure, raconte que la cigale, pendant l’été, se moquait de la peine que prenait la fourmi. La revanche de celle-ci est de la sorte un peu plus légitime, mais non pourtant exemplaire.

Quelques-uns des anciens fabulistes qui ont traité le même sujet se sont abstenus d’attribuer à la fourmi un refus positif. Dans la poétique fable du persan Saadi, le Rossignol et la Fourmi., la fourmi se borne à dire : « Vous n’avez pas réfléchi, jeune insensé, que le printemps est suivi de l’automne. » De même saint Cyrille fait adresser à la malheureuse cigale un long sermon par celle qu’elle implore,

sans indiquer si, à la suite de son beau discours, la fourmi se montrera impitoyable ou se laissera attendrir. Dans le poète persan, on peut supposer que la fourmi garde trop bon souvenir des chansons dont le rossignol l’a régalée tout l’été, pour se montrer inflexible. Quant à la fourmi de saint-Cyrille, c’est une bonne religieuse, un peu trop prodigue sans doute d’admonestations appuyées de textes de la sainte Écriture, mais qui, pour être conséquente avec elle-même, s’empressera de réchauffer celle qui a froid et de nourrir celle qui a faim. Autre est le personnage de La Fontaine :

c’est, comme l’a si bien représenté le dessinateur Grandville, l’âpre fermière normande aux yeux secs, aux traits durs, qui n’a jamais été sensible aux charmes de la musique et dont le malheur du prochain ne saurait toucher l’âme. La Fontaine a été jusqu’au bout dans le caractère de ce personnage, et lui a fait répondre par une méchante plaisanterie à la requête de la cigale. Comme moralistes, Saadi et saint Cyrille sont sans doute plus prudents. Comme artiste, La Fontaine a eu raison.

On ne peut certes reprocher à La Fontaine d’avoir incliné, par un effet de son caractère et de son humeur, du côté des thésauriseurs impitoyables, lui qui avait chanté tout l’été, comme la cigale, et qui se trouva fort dépourvu quand vinrent l’âge et l’hiver. Heureusement pour lui, ni Mme de La Sablière, ni Mme d’Hervart ne ressemblaient à la fourmi trop parcimonieuse.

(Moland Louis Émile Dieudonné)

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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