Joconde, conte de La Fontaine

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Contes

Jean de La Fontaine –  Conte : Joconde

Jadis régnait en Lombardie,
Un prince aussi beau que le jour,
Et tel, que des beautés qui régnaient à sa cour,
La moitié lui portait envie,
L’autre moitié brûlait pour lui d’amour.
Un jour, en se mirant: Je fais, dit-il, gageure
Qu’il n’est mortel dans la nature,
Qui me soit égal en appas;
Et gage, si l’on veut, la meilleure province
De mes Etats;
Et s’il s’en rencontre un, je promets foi de prince,
De le traiter si bien, qu’il ne s’en plaindra pas.
A ce propos s’avance un certain gentilhomme
D’auprès de Rome.
Sire, dit-il, si Votre Majesté
Est curieuse de beauté,
Qu’ Elle fasse venir mon frère;
Aux plus charmants il n’en doit guère;
Je m’y connais un peu; soit dit sans vanité.
Toutefois, en cela pouvant m’être flatté,
Que je n’en sois pas cru, mais les coeurs de vos dames:
Du soin de guérir leurs flammes
Il vous soulagera, si vous le trouvez bon:
Car de pourvoir vous seul au tourment de chacune,
Outre que tant d’amour vous serait importune,
Vous n’auriez jamais fait, il vous faut un second.
Là-dessus Astolphe répond
(C’est ainsi qu’on nommait ce roi de Lombardie)
Votre discours me donne une terrible envie
De connaître ce frère: amenez-le-nous donc.
Voyons si nos beautés en seront amoureuses,
Si ses appas le mettront en crédit:
Nous en croirons les connaisseuses,
Comme très bien vous avez dit.
Le gentilhomme part, et va quérir Joconde.
C’est le nom que ce frère avait.
A la campagne il vivait,
Loin du commerce du monde:
Marié depuis peu: content, je n’en sais rien.
Sa femme avait de la jeunesse,
De la beauté, de la délicatesse;
Il ne tenait qu’à lui qu’il ne s’en trouvât bien.
Son frère arrive, et lui fait l’ambassade;
Enfin il le persuade.
Joconde d’une part regardait l’amitié
D’un roi puissant, et d’ailleurs fort aimable;
Et d’autre part aussi sa charmante moitié
Triomphait d’être inconsolable,
Et de lui faire des adieux
A tirer les larmes des yeux.
Quoi tu me quittes, disait-elle,
As-tu bien l’âme assez cruelle,
Pour préférer à ma constante amour,
Les faveurs de la cour?
Tu sais qu’à peine elles durent un jour;
Qu’on les conserve avec inquiétude,
Pour les perdre avec désespoir.
Si tu te lasses de me voir,
Songe au moins qu’en ta solitude
Le repos règne jour et nuit:
Que les ruisseaux n’y font du bruit,
Qu’afin de t’inviter à fermer la paupière.
Crois-moi, ne quitte point les hôtes de tes bois,
Ces fertiles vallons, ces ombrages si cois,
Enfin moi qui devrais me nommer la première:
Mais ce n’est plus le temps; tu ris de mon amour:
Va cruel, va montrer ta beauté singulière,
Je mourrai, je l’espère, avant la fin du jour.
L’Histoire ne dit point ni de quelle manière
Joconde put partir, ni ce qu’il répondit,
Ni ce qu’il fit, ni ce qu’il dit;
Je m’en tais donc aussi de crainte de pis faire.
Disons que la douleur l’empêcha de parler;
C’est un fort bon moyen de se tirer d’affaire.
Sa femme le voyant tout prêt de s’en aller,
L’accable de baisers, et pour comble, lui donne
Un bracelet de façon fort mignonne;
En lui disant: Ne le perds pas,
Et qu’il soit toujours à ton bras,
Pour te ressouvenir de mon amour extrême:
Il est de mes cheveux, je l’ai tissu moi-même;
Et voilà de plus mon portrait,
Que j’attache à ce bracelet.
Vous autres, bonnes gens, eussiez cru que la dame
Une heure après eût rendu l’âme;
Moi qui sais ce que c’est que l’esprit d’une femme,
Je m’en serais à bon droit défié.
Joconde partit donc; mais ayant oublié
Le bracelet et la peinture,
Par je ne sais quelle aventure.
Le matin même il s’en souvient.
Au grand galop sur ses pas, il revient,
Ne sachant quelle excuse il ferait à sa femme:
Sans rencontrer personne, et sans être entendu,
Il monte dans sa chambre, et voit près de la dame
Un lourdaud de valet sur son sein étendu.
Tous deux dormaient. Dans cet abord, Joconde
Voulut les envoyer dormir en l’autre monde:
Mais cependant il n’en fit rien;
Et mon avis est qu’il fit bien.
Le moins de bruit que l’on peut faire
En telle affaire,
Est le plus sûr de la moitié.
Soit par prudence, ou par pitié,
Le Romain ne tua personne.
D’éveiller ces amants, il ne le fallait pas:
Car son honneur l’obligeait, en ce cas,
De leur donner le trépas.
Vis, méchante, dit-il tout bas;
A ton remords je t’abandonne.
Joconde là-dessus se remet en chemin,
Rêvant à son malheur tout le long du voyage.
Bien souvent il s’écrie, au fort de son chagrin:
Encor si c’était un blondin!
Je me consolerais d’un si sensible outrage;
Mais un gros lourdaud de valet!
C’est à quoi j’ai plus de regret,
Plus j’y pense et plus j’en enrage.
Ou l’Amour est aveugle, ou bien il n’est pas sage,
D’avoir assemblé ces amants,
Ce sont hélas ses divertissements!
Et possible est-ce par gageure
Qu’il a causé cette aventure.
Le souvenir fâcheux d’un si perfide tour
Altérait fort la beauté de Joconde;
Ce n’était plus ce miracle d’amour
Qui devait charmer tout le monde.
Les dames, le voyant arriver à la cour,
Dirent d’abord: Est-ce là ce Narcisse
Qui prétendait tous nos coeurs enchaîner?
Quoi le pauvre homme a la jaunisse!
Ce n’est pas pour nous la donner.
A quel propos nous amener
Un galant qui vient de jeûner
La quarantaine?
On se fût bien passé de prendre tant de peine.
Astolphe était ravi: le frère était confus,
Et ne savait que penser là-dessus.
Car Joconde cachait avec un soin extrême
La cause de son ennui:
On remarquait pourtant en lui,
Malgré ses yeux cavés, et son visage blême,
De fort beaux traits; mais qui ne plaisaient point,
Faute d’éclat et d’embonpoint.
Amour en eut pitié; d’ailleurs cette tristesse
Faisait perdre à ce dieu trop d’encens et de voeux;
L’un des plus grands suppôts de l’empire amoureux
Consumait en regrets la fleur de sa jeunesse.
Le Romain se vit donc à la fin soulagé
Par le même pouvoir qui l’avait affligé.
Car un jour étant seul en une galerie,
Lieu solitaire et tenu fort secret,
Il entendit en certain cabinet,
Dont la cloison n’était que de menuiserie,
Le propre discours que voici:
Mon cher Curtade, mon souci,
J’ai beau t’aimer, tu n’es pour moi que glace:
Je ne vois pourtant, Dieu merci,
Pas une beauté qui m’efface:
Cent conquérants voudraient avoir ta place,
Et tu sembles la mépriser;
Aimant beaucoup mieux t’amuser
A jouer avec quelque page
Au lansquenet,
Que me venir trouver seule en ce cabinet.
Dorimène tantôt t’en a fait le message;
Tu t’es mis contre elle à jurer,
A la maudire, à murmurer,
Et n’as quitté le jeu que ta main étant faite,
Sans te mettre en souci de ce que je souhaite.
Qui fut bien étonné, ce fut notre Romain.
Je donnerais jusqu’à demain,
Pour deviner qui tenait ce langage,
Et quel était le personnage
Qui gardait tant son quant à moi.
Ce bel Adon était le nain du Roi,
Et son amante était la Reine.
Le Romain, sans beaucoup de peine,
Les vit en approchant les yeux
Des fentes que le bois laissait en divers lieux.
Ces amants se fiaient au soin de Dorimène;
Seule elle avait toujours la clef de ce lieu-là,
Mais la laissant tomber, Joconde la trouva,
Puis s’en servit, puis en tira
Consolation non petite:
Car voici comme il raisonna:
Je ne suis pas le seul; et puisque même on quitte
Un Prince si charmant pour un nain contrefait,
Il ne faut pas que je m’irrite,
D’être quitté pour un valet.
Ce penser le console: il reprend tous ses charmes,
Il devient plus beau que jamais;
Telle pour lui verse des larmes,
Qui se moquait de ses attraits.
C’est à qui l’aimera, la plus prude s’en pique;
Astolphe y perd mainte pratique.
Cela n’en fut que mieux; il en avait assez.
Retournons aux amants que nous avons laissés.
Après avoir tout vu le Romain se retire,
Bien empêché de ce secret.
Il ne faut à la cour ni trop voir, ni trop dire;
Et peu se sont vantés du don qu’on leur a fait
Pour une semblable nouvelle:
Mais quoi, Joconde aimait avecque trop de zèle
Un prince libéral qui le favorisait,
Pour ne pas l’avertir du tort qu’on lui faisait,
Or comme avec les rois il faut plus de mystère
Qu’avecque d’autres gens sans doute il n’en faudrait,
Et que de but en blanc leur parler d’une affaire,
Dont le discours leur doit déplaire,
Ce serait être maladroit;
Pour adoucir la chose il fallut que Joconde,
Depuis l’origine du monde,
Fît un dénombrement des rois et des Césars,
Qui sujets comme nous à ces communs hasards,
Malgré les soins dont leur grandeur se pique,
Avaient vu leurs femmes tomber
En telle ou semblable pratique,
Et l’avaient vu sans succomber
A la douleur, sans se mettre en colère,
Et sans en faire pire chère.
Moi qui vous parle, Sire, ajouta le Romain,
Le jour que pour vous voir je me mis en chemin,
Je fus forcé par mon destin,
De reconnaître Cocuage
Pour un des dieux du mariage,
Et comme tel de lui sacrifier.

Là-dessus il conta, sans en rien oublier,
Toute sa déconvenue;
Puis vint à celle du roi.
Je vous tiens, dit Astolphe, homme digne de foi;
Mais la chose, pour être crue,
Mérite bien d’être vue:
Menez-moi donc sur les lieux.
Cela fut fait, et de ses propres yeux
Astolphe vit des merveilles,
Comme il en entendit de ses propres oreilles.
L’énormité du fait le rendit si confus,
Que d’abord tous ses sens demeurèrent perclus:
Il fut comme accablé de ce cruel outrage:
Mais bientôt il le prit en homme de courage,
En galant homme, et, pour le faire court,
En véritable homme de cour.
Nos femmes, ce dit-il, nous en ont donné d’une;
Nous voici lâchement trahis:
Vengeons-nous-en, et courons le pays;
Cherchons partout notre fortune.
Pour réussir dans ce dessein,
Nous changerons nos noms; je laisserai mon train,
Je me dirai votre cousin,
Et vous ne me rendrez aucune déférence:
Nous en ferons l’amour avec plus d’assurance,
Plus de plaisir, plus de commodité,
Que si j’étais suivi selon ma qualité.
Joconde approuva fort le dessein du voyage.
Il nous faut dans notre équipage,
Continua le prince, avoir un livre blanc:
Pour mettre les noms de celles
Qui ne seront pas rebelles,
Chacune selon son rang.
Je consens de perdre la vie,
Si, devant que sortir des confins d’Italie,
Tout notre livre ne s’emplit,
Et si la plus sévère à nos voeux ne se range:
Nous sommes beaux; nous avons de l’esprit;
Avec cela, bonnes lettres de change;
Il faudrait être bien étrange,
Pour résister à tant d’appas,
Et ne pas tomber dans les lacs
De gens qui sèmeront l’argent et la fleurette,
Et dont la personne est bien faite.
Leur bagage étant prêt, et le livre sur tout,
Nos galants se mettent en voie.
Je ne viendrais jamais à bout
De nombrer les faveurs que l’amour leur envoie:
Nouveaux objets, nouvelle proie:
Heureuses les beautés qui s’offrent à leurs yeux!
Et plus heureuse encor celle qui peut leur plaire!
Il n’est en la plupart des lieux
Femme d’échevin, ni de maire,
De podestat, de gouverneur,
Qui ne tienne à fort grand honneur
D’avoir en leur registre place.
Les coeurs que l’on croyait de glace
Se fondent tous à leur abord.
J’entends déjà maint esprit fort
M’objecter que la vraisemblance
N’est pas en ceci tout à fait.
Car, dira-t-on, quelque parfait
Que puisse être un galant dedans cette science,
Encor faut-il du temps pour mettre un coeur à bien.
S’il en faut, je n’en sais rien;
Ce n’est pas mon métier de cajoler personne:
Je le rends comme on me le donne;
Et l’Arioste ne ment pas.
Si l’on voulait à chaque pas
Arrêter un conteur d’histoire,
Il n’aurait jamais fait, suffit qu’en pareil cas
Je promets à ces gens quelque jour de les croire.
Quand nos aventuriers eurent goûté de tout,
(De tout un peu, c’est comme il faut l’entendre)
Nous mettrons, dit Astolphe, autant de coeurs à bout
Que nous voudrons en entreprendre;
Mais je tiens qu’il vaut mieux attendre.
Arrêtons-nous pour un temps quelque part;
Et cela plus tôt que plus tard;
Car en amour, comme à la table,
Si l’on en croit la Faculté,
Diversité de mets peut nuire à la santé.
Le trop d’affaires nous accable;
Ayons quelque objet en commun;
Pour tous les deux c’est assez d’un.
– J’y consens, dit Joconde, et je sais une dame
Près de qui nous aurons toute commodité.
Elle a beaucoup d’esprit, elle est belle, elle est femme
D’un des premiers de la cité.
– Rien moins, reprit le roi, laissons la qualité:
Sous les cotillons des grisettes,
Peut loger autant de beauté,
Que sous les jupes des coquettes.
D’ailleurs, il n’y faut point faire tant de façon,
Etre en continuel soupçon,
Dépendre d’une humeur fière, brusque, ou volage:
Chez les dames de haut parage
Ces choses sont à craindre, et bien d’autres encor.
Une grisette est un trésor;
Car sans se donner de la peine,
Et sans qu’aux bals on la promène,
On en vient aisément à bout;
On lui dit ce qu’on veut, bien souvent rien du tout.
Le point est d’en trouver une qui soit fidèle:
Choisissons-la toute nouvelle,
Qui ne connaisse encor ni le mal ni le bien.
– Prenons, dit le Romain, la fille de notre hôte;
Je la tiens pucelle sans faute,
Et si pucelle, qu’il n’est rien
De plus puceau que cette belle;
Sa poupée en sait autant qu’elle.
– J’y songeais, dit le roi, parlons-lui dès ce soir.
Il ne s’agit que de savoir
Qui de nous doit donner à cette jouvencelle,
Si son coeur se rend à nos voeux,
La première leçon du plaisir amoureux.
Je sais que cet honneur est pure fantaisie;
Toutefois, étant roi, l’on me le doit céder;
Du reste, il est aisé de s’en accommoder.
– Si c’était, dit Joconde, une cérémonie,
Vous auriez droit de prétendre le pas,
Mais il s’agit d’un autre cas:
Tirons au sort, c’est la justice;
Deux pailles en feront l’office.
De la chape à l’évêque, hélas ils se battaient,
Les bonnes gens qu’ils étaient.
Quoi qu’il en soit, Joconde eut l’avantage
Du prétendu pucelage.
La belle étant venue en leur chambre le soir,
Pour quelque petite affaire;
Nos deux aventuriers près d’eux la firent seoir,
Louèrent sa beauté, tâchèrent de lui plaire,
Firent briller une bague à ses yeux.
A cet objet si précieux
Son coeur fit peu de résistance.
Le marché se conclut, et dès la même nuit,
Toute l’hôtellerie étant dans le silence,
Elle les vient trouver sans bruit.
Au milieu d’eux ils lui font prendre place,
Tant qu’enfin la chose se passe
Au grand plaisir des trois, et surtout du Romain,
Qui crut avoir rompu la glace.
Je lui pardonne, et c’est en vain
Que de ce point on s’embarrasse.
Car il n’est si sotte après tout
Qui ne puisse venir à bout
De tromper à ce jeu le plus sage du monde:
Salomon, qui grand clerc était,
Le reconnaît en quelque endroit,
Dont il ne souvint pas au bonhomme Joconde.
Il se tint content pour le coup,
Crut qu’Astolphe y perdait beaucoup;
Tout alla bien, et maître Pucelage
Joua des mieux son personnage.
Un jeune gars pourtant en avait essayé.
Le temps, à cela près, fut fort bien employé,
Et si bien que la fille en demeura contente.
Le lendemain elle le fut encor,
Et même encor la nuit suivante.
Le jeune gars s’étonna fort
Du refroidissement qu’il remarquait en elle:
Il se douta du fait, la guetta, la surprit,
Et lui fit fort grosse querelle.
Afin de l’apaiser la belle lui promit,
Foi de fille de bien, que sans aucune faute,
Leurs hôtes délogés, elle lui donnerait
Autant de rendez-vous qu’il en demanderait.
Je n’ai souci, dit-il, ni d’hôtesse ni d’hôte;
Je veux cette nuit même, ou bien je dirai tout.
– Comment en viendrons-nous à bout?
Dit la fille fort affligée.
De les aller trouver je me suis engagée:
Si j’y manque, adieu l’anneau,
Que j’ai gagné bien et beau.
– Faisons que l’anneau vous demeure,
Reprit le garçon tout à l’heure.
Dites-moi seulement, dorment-ils fort tous deux?
– Oui, reprit-elle, mais entre eux
Il faut que toute nuit je demeure couchée:
Et tandis que je suis avec l’un empêchée,
L’autre attend sans mot dire, et s’endort bien souvent,
Tant que le siège soit vacant,
C’est là leur mot. Le gars dit à l’instant:
Je vous irai trouver pendant leur premier somme.
Elle reprit: Ah! gardez-vous-en bien;
Vous seriez un mauvais homme.
– Non, non, dit-il, ne craignez rien,
Et laissez ouverte la porte.
La porte ouverte elle laissa:
Le galant vint et s’approcha
Des pieds du lit; puis fit en sorte
Qu’entre les draps il se glissa:
Et Dieu sait comme il se plaça;
Et comme enfin tout se passa:
Et de ceci, ni de cela,
Ne se douta le moins du monde,
Ni le roi lombard, ni Joconde.
Chacun d’eux pourtant s’éveilla
Bien étonné de telle aubade.
Le roi lombard dit à part soi:
Qu’a donc mangé mon camarade?
Il en prend trop; et sur ma foi,
C’est bien fait s’il devient malade.
Autant en dit de sa part le Romain.
Et le garçon, ayant repris haleine,
S’en donna pour le jour, et pour le lendemain,
Enfin pour toute la semaine,
Puis, les voyant tous deux rendormis à la fin,
Il s’en alla de grand matin,
Toujours par le même chemin,
Et fut suivi de la donzelle,
Qui craignait fatigue nouvelle.
Eux éveillés, le roi dit au Romain:
Frère, dormez jusqu’à demain:
Vous en devez avoir envie,
Et n’avez à présent besoin que de repos.
– Comment? dit le Romain: mais vous-même, à propos,
Vous avez fait tantôt une terrible vie.
– Moi? dit le roi, j’ai toujours attendu:
Et puis voyant que c’était temps perdu,
Que sans pitié ni conscience
Vous vouliez jusqu’au bout tourmenter ce tendron,
Sans en avoir d’autre raison
Que d’éprouver ma patience,
Je me suis, malgré moi, jusqu’au jour rendormi.
Que s’il vous eût plu, notre ami,
J’aurais couru volontiers quelque poste.
C’eût été tout, n’ayant pas la riposte
Ainsi que vous: qu’y ferait-on?
– Pour Dieu, reprit son compagnon,
Cessez de vous railler, et changeons de matière.
Je suis votre vassal, vous l’avez bien fait voir.
C’est assez que tantôt il vous ait plus d’avoir
La fillette toute entière:
Disposez-en ainsi qu’il vous plaira;
Nous verrons si ce feu toujours vous durera.
– Il pourra, dit le roi, durer toute ma vie,
Si j’ai beaucoup de nuits telles que celle-ci.
– Sire, dit le Romain, trêve de raillerie,
Donnez-moi mon congé, puisqu’il vous plaît ainsi.
Astolphe se piqua de cette repartie;
Et leurs propos s’allaient de plus en plus aigrir,
Si le roi n’eût fait venir
Tout incontinent la belle.
Ils lui dirent: Jugez-nous,
En lui contant leur querelle.
Elle rougit, et se mît à genoux;
Leur confessa tout le mystère.
Loin de lui faire pire chère,
Ils en rirent tous deux: l’anneau lui fut donné,
Et maint bel écu couronné,
Dont peu de temps après on la vit mariée,
Et pour pucelle employée.
Ce fut par là que nos aventuriers
Mirent fin à leurs aventures,
Se voyant chargés de lauriers
Qui les rendront fameux chez les races futures:

Lauriers d’autant plus beaux, qu’il ne leur en coûta
Qu’un peu d’adresse et quelques feintes larmes;
Et que, loin des dangers et du bruit des alarmes,
L’un et l’autre les remporta.
Tout fiers d’avoir conquis les coeurs de tant de belles,
Et leur livre étant plus que plein,
Le roi lombard dit au Romain:
Retournons au logis par le plus court chemin:
Si nos femmes sont infidèles,
Consolons-nous, bien d’autres le sont qu’elles.
La constellation changera quelque jour:
Un temps viendra que le flambeau d’Amour
Ne brûlera les coeurs que de pudiques flammes:
A présent on dirait que quelque astre malin
Prend plaisir aux bons tours des maris et des femmes.
D’ailleurs tout l’univers est plein
De maudits enchanteurs, qui des corps et des âmes,
Font tout ce qu’il leur plaît: savons-nous si ces gens
(Comme ils sont traîtres et méchants,
Et toujours ennemis, soit de l’un, soit de l’autre)
N’ont point ensorcelé mon épouse et la vôtre?
Et si par quelque étrange cas,
Nous n’avons point cru voir chose qui n’était pas?
Ainsi que bons bourgeois achevons notre vie,
Chacun près de sa femme, et demeurons-en là.
Peut-être que l’absence, ou bien la jalousie,
Nous ont rendu leurs coeurs, que l’Hymen nous ôta.
Astolphe rencontra dans cette prophétie.
Nos deux aventuriers, au logis retournés,
Furent très bien reçus, pourtant un peu grondés;
Mais seulement par bienséance.
L’un et l’autre se vit de baisers régalé:
On se récompensa des pertes de l’absence,
Il fut dansé, sauté, ballé;
Et du nain nullement parlé,
Ni du valet comme je pense.
Chaque époux s’attachant auprès de sa moitié,
Vécut en grand soulas, en paix, en amitié,
Le plus heureux, le plus content du monde.
La reine à son devoir ne manqua d’un seul point:
Autant en fit la femme de Joconde:
Autant en font d’autres qu’on ne sait point.

Notes et analyse de Louis Moland :

conte-fontaine-jocondeJoconde est tiré de l’Arioste, Orlando furioso, vingt-huitième chant, Giocondo e Fiammetta. Une imitation du même conte en vers français avait paru en 1663 dans l’ami commun ; ils le prirent pour juge, mais il refusa de dire son sentiment, pour ne pas faire perdre la gageure à Saint Gilles, qui avait parié pour la Joconde du sieur Bouillon.

  1. Despréaux, jeune alors, décida le différend par cette dissertation. »

La dissertation de Boileau fut publiée pour la première fois dans une édition des contes de La Fontaine, donnée chez Sambix, à Leyde, en 1669.

Si La Fontaine l’emporte sur M. de Bouillon, ce n’est plus une question depuis longtemps. La question de savoir s’il l’emporte sur son modèle, le poète charmant de l’Orlando furioso, n’est pas aussi décidée. Boileau, dans sa dissertation, a soutenu sans hésitation la supériorité du poète français sur le poète italien. Mais tout indique que Boileau n’était pas à même de juger l’Arioste en parfaite connaissance de cause, qu’il savait médiocrement l’italien et qu’il n’avait de l’Orlando furioso qu’une idée superficielle. Voltaire, non moins résolument, met La Fontaine au-dessous de l’Arioste.  Ce sont là, en somme, des discussions oiseuses. Le génie des deux auteurs diffère singulièrement. Leur  récits brillent par des qualités diverses, mais sont exquis tous deux. Il est bien inutile de vouloir établir entre eux une préférence. Chacun les apprécie avec son goût particulier ; et le mieux est de savoir admirer également le caractère de leur esprit et les grâces de leur style.

L’Arioste n’est pas plus que La Fontaine l’inventeur du sujet. La première partie, l’aventure de Joconde et du roi Astolphe, vient de l’Orient, puisqu’on la retrouve dans le prologue des Mille et une Nuits. Quant à la seconde partie, l’aventure de Fiammetta, elle semble bien de la veine des fabliaux français, quoique nous ne puissions désigner précisément où en est la source.

Le livre blanc qu’emportent Joconde et Astolphe

Pour mettre le nom de celles
Qui ne seront pas rebelles

n’est pas dans l’Arioste. La Fontaine l’a incontestablement emprunté au Convitato di pietra de l’italien Giliberti. On pouvait voir, à l’époque où La Fontaine publiait son conte, l’Arlequin de la comédie italienne de Paris user et abuser de ce catalogue qu’il déroulait sur le parterre en invitant chacun à y chercher le nom de sa femme ou de sa maîtresse. Il est à remarquer que Molière, dans son Don Juan qu’il produisait vers le même moment (1665), ne fit pas usage de cette liste ou de ce catalogue. Les bouffons italiens avaient épuisé sans doute tout ce qu’il était possible de tirer de ce moyen comique. La Fontaine, écrivant dans un autre genre, s’empara ingénieusement de ce Catalogo delie belle qu’on a retrouvé depuis lors avec un nouveau plaisir dans le Don Giovanni de Mozart.

Madamina, il catalogo è questo
Delie belle ch’amio ‘l padron mio, etc.

« Aimable dame, voici le catalogue des belles que mon maître a aimées ; c’est moi-même qui l’ai fait. conte-joconde-par-fragonardRegardez-le, lisez avec moi. En Italie, six cent quarante et une ; en Allemagne, deux cent trente et une ; cent en France ; quatre-vingt-onze en Turquie ; mais en Espagne, en voici déjà mille trois. Il y a des paysannes, des femmes de chambre, des bourgeoises, des comtesses, des baronnes, des marquises, des princesses, des femmes de toutes les conditions, de toutes les formes, de tous les âges. Mon maître admire la gentillesse dans les brunes, la douceur dans les blondes. L’hiver il préfère la femme potelée ; l’été, la maigrelette. Il admire la majesté dans les grandes, et la grâce dans les petites ; il fait même la cour aux vieilles pour le seul plaisir d’augmenter sa liste. Il a une grande prédilection pour les jeunes novices.

Peu lui importe la richesse, l’éducation, la beauté ! Pourvu qu’on porte jupon, il lui suffit, et vous savez comme il s’y prend. » (Acte I, scène v.).

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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