Jean de La Fontaine naturaliste par Bernardin de Saint-Pierre

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La Fontaine et la nature


… Je préfère de beaucoup à sa manière celle de notre inimitable La Fontaine ; elle a plus de couleur, de vérité et de variété. Quinault n’a, pour ainsi dire, célébré que l’amour et ses égarements, auxquels il oppose ceux de la gloire militaire, passion non moins dangereuse. La Fontaine a chanté toutes sortes de sujets sur tous les tons. C’est le poète moral par excellence ; c’est aussi celui du sentiment. Il y a dans ses vers je ne sais quoi d’antique et d’attique, qui n’appartient qu’à eux. Ce sont des enfants de la nature comme les objets qu’ils représentent : le temps, loin de les vieillir, ajoute à leur beauté ; ils plaisent plus dans leur négligé, que d’autres, enfants de l’art, dans toute leur parure. Pour juger de la supériorité de sa touche sur celle de Quinault, il suffit de comparer au paysage que nous avons cité, celui de la fable du Chêne et du Roseau :

Le Chêne un jour dit au Roseau :
“Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
Un Roitelet* pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent, qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent*.
La nature envers vous me semble bien injuste.
– Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. “Comme il disait ces mots,
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.

La Fontaine représente toutes les puissances de la nature en action dans ce paysage. On y voit le soleil, le vent, l’orage, l’eau, une grande montagne, un chêne et un roseau, enfin un roitelet, puissance animale. Il n’y a pas de doute que si son sujet, comme celui de Quinault, eût comporte un personnage humain, et surtout une nymphe, il ne l’eût rendu plus intéressant. Mais, à son défaut, il personnifie ses deux acteurs inanimés ; Il donne au chêne un front » au Caucase pareil, » un dos qui ne courbe jamais, une tête au ciel voisine, et des pieds qui louchent à l’empire des morts. Il lui suppose des sentiments convenables à sa taille, un orgueil protecteur, une compassion dédaigneuse ; il lui oppose un faible roseau, jouet des vents, mais humble, patient, content de son sort, et qui trouve sa sûreté dans sa faiblesse même. Il relève ensuite par des expressions sublimes son site, naturelle¬ment circonscrit, et y ajoute des lointains par des images accessoires. Il appelle les marais, » humides bords des royaumes du vent ; » il peint le veut lui-même en le personnifiant :

Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.

la-fontaine-fables-desandre-freemanEnfin arrive la catastrophe, pour servir d’éternelle leçon aux grands et aux petits. La moralité de cette fable n’est point récapitulée en maxime au commencement ou à la fin, comme dans les autres fables de La Fontaine ; mais elle est répandue partout, ce qui vaut encore mieux. C’est le lecteur lui-même, et non l’auteur, qui la lire. Lors¬qu’elle est entremêlée avec la fiction, la fable ressemble à ces riches étoffes où l’or et la soie sont filés ensemble. Cependant la morale de celle-ci paraît se montrer dans les expressions mêmes de sa dernière image. Elles conviennent également au chêne orgueilleux déraciné par le vent, et aux grands de la terre renversés par des causes souvent aussi légères :

Celui de qui la tête au ciel était voisine.
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

Je ferai ici une observation assez singulière : c’est que cette fable si philosophique est presque la seule où La Fontaine ait mis deux végétaux en scène. Par la manière dont il l’a traitée, on voit qu’il aurait trouvé aisément des symboles de toutes les passions humaines dans les herbes et les arbres, dont les genres ont des caractères si différents. Il en prend assez souvent dans des objets morts ou inanimés, tels qu’une lime, une montagne, le vent. Il dit lui-même, dans sa fable de l’Ours et de l’Amateur des jardins :

Les jardins parlent peu il ce n’est dans mes vers.

Cependant, je n’ai trouvé, dans toutes ses fables, d’autres interlocuteurs, en végétaux, que le chêne et le roseau, et l’arbre dans celle de l’Homme et du Serpent. Il est vrai que les animaux lui en fournissent un grand nombre, par des caractères plus analogues aux nôtres et plus déterminés. Quoi qu’il en soit, il n’a pas négligé d’enrichir sa poésie de tous les charmes que lui fournissent les autres puissances de la nature, et surtout la végétale. On peut dire qu’il a donné à chaque fable un paysage. Il avait puisé ce goût dans les poètes anciens.

Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre

Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre – Chez Lefèvre, 1836.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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