Jean de La Fontaine : Lettre à M. D. C. A. D. M…

Lettre à M. D. C. A. D. M

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Lettre à M. D. C. A. D. M…


Cette pièce a paru pour la première fois en 1685 dans les Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de la Fontaine, tome I, p. 99. Dans les Œuvres diverses de 1789, tome I, p. 19, au lieu de M. ***, on lit : M. Foucquet.

M. *** ayant dit que je lui devais donner pension pour le soin qu’il prenait de faire valoir mes vers, j’envoyai quelque temps après cette lettre-ci à M….

Je vous l’avoue, et c’est la vérité,
Que Monseigneur n’a que trop mérité
La pension qu’il veut que je lui donne.
En bonne foi je ne sache personne
A qui Phébus s’engageât aujourd’hui
De la donner plus volontiers qu’à lui.
Son souvenir, qui me comble de joie,
Sera payé tout en belle monnoie
De madrigaux, d’ouvrages ayant cours.
(Cela s’entend, sans manquer de deux jours
Aux termes pris, ainsi que je l’espère.)
Cette monnoie est sans doute légère,
Et maintenant peu la savent priser;
Mais c’est un fonds qu’on ne peut épuiser.
Plût aux destins, amis de cet empire,
Que de l’Épargne on en pût autant dire!
J’offre ce fonds avec affection;
Car, après tout, quelle autre pension
Aux demi-dieux pourroit être assinée ?

Pour acquitter celle-ci chaque année,
Il me faudra quatre termes égaux.
A la Saint-Jean je promets madrigaux,
Courts et troussés, et de taille mignonne :
Longue lecture en été n’est pas bonne.
Le chef d’octobre aura son tour après;
Ma Muse alors prétend se mettre en frais :
Notre héros , si le beau temps ne change,
De menus vers aura pleine vendange;
Ne dites point que c’est menu présent,
Car menus vers sont en vogue à présent .
Vienne l’an neuf, ballade est destinée :

Qui rit ce jour, il rit toute Tannée ;
Or la ballade a cela, ce dit-on,
Qu’elle fait rire ou ne vaut un bouton .
Pâques, jour saint, veut autre poésie :
J’envoirai lors, si Dieu me prête vie,
Pour achever toute la pension,
Quelque sonnet plein de dévotion.
Ce terme-là pourroit être le pire :
On me voit peu sur tels sujets écrire;
Mais tout au moins je serai diligent,
Et, si j’y manque, envoyez un sergent ,
Faites saisir, sans aucune remise,
Stances, rondeaux, et vers de toute guise :
Ce sont nos biens; les doctes nourrissons
N’amassent rien, si ce n’est des chansons.
Ne pouvant donc présenter autre chose,
Qu’à son plaisir le héros en dispose.

Vous lui direz qu’un peu de son esprit
Me viendroit bien5 pour polir chaque écrit.
Quoi qu’il en soit, je me fais fort de quatre;
Et je prétends, sans un seul en rabattre,
Qu’au bout de l’an le compte y soit entier :
Deux en six mois, un par chacun quartier.
Pour sûreté, j’oblige par promesse
Le bien que j’ai sur les bords du Permesse;
Même au besoin notre ami Pellisson

Me pleigera d’un couplet de chanson.
Chanson de lui tient lieu de longue épître;
Car il en est sur un autre chapitre :
Bien nous en prend; nul de nous n’est fâché
Qu’il soit ailleurs jour et nuit empêché .

A mon égard je juge nécessaire
De n’avoir plus sur les bras qu’une affaire:
C’est celle-ci. J’ai donc intention
De retrancher toute autre pension;
Celle d’Iris même; c’est tout vous dire.
Elle aura beau me conjurer d’écrire;
En lui payant pour ses menus plaisirs
Par an trois cent soixante et cinq soupirs
(C’est un par jour, la somme est assez grande)
Je n’entends point après qu’elle demande
Lettre ni vers, protestant de bon cœur
Que tout sera gardé pour Monseigneur ,

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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