Inscription tirée de Boissard

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Inscription tirée de Boissard


Avertissement

Un des quatre récits que j’ai fait faire aux Filles de Minée contient un événement véritable, et tiré des antiquités de Boissard. J’aurais pu mettre en la place la métamorphose de Céix et d’Alcione, ou quelque autre sujet semblable. Les critiques m’allégueront qu’il le fallait faire, et que mon ouvrage en serait d’un caractère plus uniforme. Ce qu’Ovide conte a un air tout particulier ; il est impossible de le contrefaire. Mais après avoir fait réflexion là-dessus, j’ai appréhendé qu’un poème de six cents vers ne fût ennuyeux, s’il n’était rempli que d’aventures connues. C’est ce qui m’a fait choisir celle dont je veux parler: et comme une chose en attire une autre, le malheur de ces amants tués le jour de leurs noces m’a été une occasion de placer ici une espèce d’épitaphe, qu’on pourra voir dans les mêmes antiquités. Quelquefois Ovide n’a pas plus de fondement pour passer d’une métamorphose à une autre. Les diverses liaisons dont il se sert ne m en semblent que plus belles; et selon mon goût, elles plairaient moins si elles se suivaient davantage. Le principal motif qui m’a attaché à l’inscription dont il s’agit, c’est la beauté que j’y ai trouvée. Il se peut faire que quelqu’un y en trouvera moins que moi. Je ne prétends pas que mon goût serve de règle à aucun particulier, et encore moins au public. Toutefois je ne puis croire que l’on en juge autrement. Il n’est pas besoin d’en dire ici les raisons ; quiconque serait capable de les sentir, ne le sera guère moins de se les imaginer lui-même. J’ai traduit cet ouvrage en prose et en vers, afin de le rendre plus utile par la comparaison des deux genres. J’ai eu, si l’on veut, le dessein de m’éprouver en l’un et en l’autre: j’ai voulu voir, par ma propre expérience, si en ces rencontres les vers s’éloignent beaucoup de la fidélité des traductions, et si la prose s’éloigne beaucoup des grâces. Mon sentiment a toujours été que quand les vers sont bien composés, ils disent en une égale étendue plus que la prose ne saurait dire. De plus habiles que moi le feront voir plus à fond. J’ajouterai seulement que ce n’est point par vanité, et dans l’espérance de consacrer tout ce qui part de ma plume, que je joins ici l’une et l’autre traduction ; l’utilité des expériences me l’a fait faire. Platon, dans Phœdrus, fait dire à Socrate qu’il serait à souhaiter qu’on tournât en tant de manières ce qu’on exprime, qu’à la fin la bonne fût rencontrée. Plut à Dieu que nos auteurs en voulussent faire l’épreuve, et que le public les y invitât ! Voici le sujet de l’inscription :
Atimète, affranchi de l’empereur, fut le mari d’Homonée, affranchie aussi, mais qui par sa beauté et par ses grâces mérita qu’Atimète la préférât à de célèbres partis. Il ne jouit pas long-temps de son bonheur: Homonée mourut qu’elle n’avait pas vingt ans. On lui éleva un tombeau qui subsiste encore, et où ces vers sont gravés.

 

Cette traduction d’une antique inscription a été imprimée pour la première fois, avec l’avertissement qui la précède, à la suite du poème intitulé les Filles de Minée, et dans le recueil des Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine, t. I, p. 250 à 261.
– C’est celui des aventures de Chloris et de Télamon. Ce récit est en effet tiré d’une longue inscription qui se trouve dans les antiquités de Boissard. (Voyez J. J. Boissardi, Antiquitatum romanarum, quarta pars, sive t. II, p. 49, in-folio, 1598.) Notre fabuliste a considéré cette aventure comme véritable, parce que Boissard n’élève aucun doute sur l’authenticité de cette inscription ; mais elle est évidemment supposée, et elle a été redonnée comme telle dans l’édition que Graevius a publiée du recueil d’inscriptions de Gruter. (Corpus inscriptionumt 1707, in-folio, t. II, p. xv, n° 8, des Spuria ac supposititia.) Dans l’inscription, les noms des deux amants sont M. Lucius et Sardica. On voit, d’après cet éclaircissement, qu’on a eu tort d’avancer que le récit des aventures de Télamon et de Chloris était tout entier de l’invention de La Fontaine. On n’a pas fait attention que notre poète avait dit précisément le contraire.

Charles Athanase Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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