Imitation d’un livre intitulé Arrêts d’Amour

0 59

Imitation d’un livre intitulé Arrêts d’Amour


1665

Les gens tenant le parlement d’Amours
Informaient, pendant les grands jours,
D’aucuns abus commis en File de Cythère.
Par-devant eux se plaint un amant maltraité,
Disant que de longtemps il s’efforce de plaire
A certaine ingrate beauté :
Qu’il a donné des sérénades,
Des concerts, et des promenades ;
Item, mainte collation,
Maint bal, et mainte comédie ;
A consacré le plus beau de sa vie
A l’objet de sa passion ;
S’est tourmenté le corps et l’âme,
Sans pouvoir obliger la dame
A payer seulement d’un souris son amour.
Partant, conclut que cette belle
Soit condamnée à l’aimer à son tour.
Fut allégué d’autre part à la cour :
Que plus la dame était cruelle,
Plus elle avait d’embonpoint et d’attraits ;
Que, perdant ses appas,
Amour perdait ses traits ;
Qu’il avait intérêt au repos de son âme ;
Que quand on a le cœur en flamme

Le teint n’en est jamais si frais ;
Qu’il était à propos pour la grandeur du prince
Qu’elle traitât ainsi toute cette province,
Fit mille soupirants sans faire un bienheureux,
Dormit à son plaisir, conservât tous ses charmes,
Augmentât les tributs de l’empire amoureux,
Qui sont les soupirs et les larmes ;
Que souffrir tel procès était un grand abus,
Et que le cas méritait une amende :
Concluant, pour le surplus,
Au renvoi de la demande.
Le procureur d’Amours intervint là-dessus,
Et conclut aussi pour la belle
La cour, leurs moyens entendus,
La renvoya, permis d’être cruelle.
Avec dépens, et tout ce qui s’ensuit.
Cet arrêt fit un peu de bruit
Parmi les gens de la province.
La raison de douter était tous les cadeaux,
Bijoux donnés, et des plus beaux.
Qui prend se vend ; mais l’intérêt du prince,
Souvent plus fort qu’aucunes lois,
L’emporta de quatre ou cinq voix.

– C’est une imitation des Arrêts d’Amour de Martial d’Auvergne. Voyez l’Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, troisième édition, 1824, p.131.
– Les tribunaux des grands jours étaient des espèces de cours d’assises, composées de juges délégués par le parlement dans les provinces du royaume, sous le bon plaisir du roi, pour amender et corriger les abus commis par les juges subalternes.
– De quelques-uns. Notre poète s’est fréquemment servi du mot aucuns en ce sens. Voltaire l’a aussi employé.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.