Il vaut mieux manger du lard que de mourir de faim

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Fabrice, dès longtemps,
Près d’une belle dame
Tiroit de la poudre aux moineux ;
Et quoiqu’il fit et festins et cadeaux
L’ingrate cependant se moquoit de sa flamme,
Exagérant sa forte passion,
L’excès de son ardeur, la grandeur de sa peine,
Il la trouvoit plus inhumaine,
Et son amour tournoit à sa confusion.
Un jour enfin, lassé de sa persévérance,
Voulant de son amour avoir la récompense,
Chez elle il s’en alla pour la pousser à bout ;
Mais il y rencontra seulement la servante,
Qui plus douce et plus indulgente
Facilement lui permit tout.
Ce doux combat, cette amoureuse lice
Plut tant au vigoureux Fabrice
Qu’il ne manquoit, ou de jour ou, de nuit,
Sous prétexte de voir son ingrate maîtresse,
De faire naître avec adresse
Un rendez-vous pour l’amoureux déduit ;
Mais quoiqu’il eût les yeux à l’erte *,
L’affaire, par malheur, fut un jour découverte,
Et la maîtresse, avec juste raison :
« Quoi ! vous venez, ô Fabrice, dit-elle,
Me faire tenir la chandelle
Pour vos plaisirs jusque dans ma maison !
Encore si cette servante
Etoit d’une beauté charmante,
J’excuserois peut-être votre erreur ;
Mais une petite souillarde,
Une laidron, une bavarde !
Il y va trop de votre honneur ! »
Fabrice, voyant donc qu’on lui chantoit sa gamme,
Poussé d’un dépit amoureux
Répondit : « Il est vrai, j’ai failli ; mais, madame,
Ne suis-je pas bien malheureux ?
Pour vos beaux yeux je soupire sans cesse,
Sans obtenir une seule caresse,
M’avez-vous soulagé même d’un doux regard ?
Faisant ce que j’ai fait, l’offense est-elle grande ?
Et ne vaut-il pas mieux se repaître de lard,
Que de mourir de faim près d’une bonne viande ?

* Au guet ; en italien, a l’erta.

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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