La Fontaine vu par Henri Blaze de Bury – 2

La Fontaine vu par Henri Blaze de Bury - 2

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La Fontaine vu par Henri Blaze de Bury.


(Parties : 12)

“Ange Henry Blaze, baron de Bury, né à Avignon, 19 mai 1813-Paris et décédé 15 mars 1888, est un écrivain, poète, dramaturge et critique littéraire français.”

La Fontaine, à propos d’une nouvelle édition illustrée – Fables de La Fontaine, publiées par D. Jouaust, avec une introduction par M. Saint-René Taillandier, de l’Académie française.

Quel malheur que les gens qui passent leur vie à demander du nouveau fréquentent si peu l’école de la critique ! ils y apprendraient ce qu’ils devraient savoir : que tout a été pensé et repensé, dit et redit. Transformer, remanier, avec du vieux faire du neuf, tâche inéluctable à laquelle notre impuissance doit se résigner. Le Meunier, son Fils et l’Ane passe des contes orientaux au moine de l’abbaye de Haute -Selve ; Malherbe le raconte à Racan, à qui La Fontaine l’emprunte. Les récits de Bidpaï, de Ferdusi, translatés, arrangés, combinés avec l’esprit de chaque temps, par des intermédiaires de tout ordre, fourniront matière aux Jean de Boves, aux Rutebeuf, aux Boccace, aux Chaucer, aux Marguerite de Navarre, aux Bonaventure des Perriers, et La Fontaine travaillant à la suite, récoltant en plein passé, La Fontaine, étonné lui-même des trésors de son héritage, n’osera d’abord se déclarer l’auteur de son propre livre, et, dans un excès de touchante modestie, écrira au frontispice : « Fables mises en vers par La Fontaine ! » Ainsi ce qui se pensait il y a deux mille ans aux bords du Gange, nos hommes de génie le répètent aujourd’hui, et ce va-et-vient ne finira qu’avec le monde. Nous traduisons le sanscrit de Bidpaï en belles strophes bien sonnantes, d’autres viendront ensuite qui mettront ces vers en peinture, en musique, en vaudevilles, en pantomimes, mais le motif se transformant reste le même, car nous sommes condamnés à vivre sur un fonds d’idées qui ne saurait se renouveler absolument. Les générations, disparaissant, lèguent leurs éternelles redites aux générations qui leur succèdent : vitai lampada ! De peuple à peuple, on s’emprunte, on se prend, on se pille, et cela le plus honnêtement du monde, puisqu’il s’agit d’un trésor commun, héritage séculaire de l’humanité. « Je prends mon bien où je le trouve ! » Quoi de plus légitime ? Quand l’imitation de Sénèque et de Térence a produit assez de Jodelle et de Pierre Larivey, Euripide et Sophocle entrent en scène et viennent se faire accommoder par Racine au goût du Versailles de Louis XIV. Les comédies de Molière, si merveilleusement adaptées à l’époque, au pays, c’est la plupart du temps l’Espagne et l’Italie qui en ont fourni la trame et quelquefois même des scènes entières ; les Fourberies de Scapin, Don Juan, la Princesse d’Élide, autant d’emprunts à Tirso de Molina, à Moreto, à tel poète bergamasque ou vénitien qui, eux non plus, ne se sont point gênés pour dévaliser le prochain ! la défroque de la veille, radoubée, redorée, sert à la fête du lendemain. Retournez le Malade imaginaire de Molière, vous avez le Mithridate de Racine, — le Mercadet de Balzac, c’est le Turcaret de Le Sage, et à vingt ans de distance Une Chaîne de Scribe devient Monsieur Alphonse. Comédie hier, tragédie aujourd’hui, pont-neuf tantôt ! Prenez l’École des femmes, les contes de La Fontaine, et la plus triviale de nos complaintes de carrefour ; même idée et même moralité :

A jeune femme, il faut jeune mari !

Il n’y a de changé que le style.

On connaît l’érudition délicate et sûre de M. Saint-René Taillandier ; l’auteur de tant d’études justement remarquées n’a pas besoin d’être vanté pour la sereine et vigoureuse compétence de sa critique, dont les traits principaux sont le goût dans la solidité, et cette force de persuasion que l’écrivain tire de sa conscience. M. Taillandier est un doctrinaire, mais, chose rarissime, c’est un doctrinaire sympathique. Celui-là du moins sait son affaire ; son information, très diverse et très ferme sur le terrain national, étend ses clartés fort au-delà. Aussi, lorsqu’il touche aux littératures étrangères, qu’il vous parle de Goethe ou de Byron, de Shakspeare ou de Dante, vous pouvez l’en croire, car il a pour lui l’autorité de l’homme qui connaît les langues et s’entend à déchiffrer les textes. A la science du critique se joint un sens poétique très caractérisé, et je n’entends point parler ici d’un simple goût. M. Saint-René Taillandier est mieux qu’un dilettante ; avant d’écrire sur la poésie, il l’a dûment pratiquée. Lamartine, Alfred de Vigny, Novalis, en ce temps-là furent ses maîtres, et la fleur bleue du romantisme étoila ce poème de Béatrice par lequel il débutait vers 1840. On comprend quel crédit cela vous donne pour aborder ensuite certains sujets. La notice imprimée en tête des Œuvres de Brizeux, dont M. Taillandier dirigea la publication, avait déjà bien mérité de la poésie, cette nouvelle étude sur La Fontaine nous offre un intérêt tout autrement instructif et varié. Nous y voyons, préludant à ses chefs-d’œuvre par la contemplation de la nature, cet homme que les biographes ne cessent de nous représenter comme une sorte d’être végétal, perdu de somnolence et d’apathie. La Fontaine avait quarante ans lorsqu’il publia ses premiers vers, il en avait quarante-sept lorsque parut son premier recueil de fables. Si vous demandez à l’histoire de quoi jusqu’alors il pouvait bien s’être occupé, elle vous répondra : De rien au monde, pas même de sa femme, une jolie personne de seize ans, mise là pour gouverner cette nature indolente, et qui de son côté gaspillait les heures à sa manière en lisant des romans. Un beau jour cependant un officier de cavalerie, en garnison dans Château-Thierry, récite devant notre étourneau une ode de Malherbe, et tout aussitôt la lumière se fait ; le dormeur se réveille poète. De l’abbé d’Olivet à Walckenaer, ainsi parlent tous les biographes ; mais M. Saint-René Taillandier se fait de la poésie et de la vocation poétique une tout autre idée. Il repousse la légende, et dans l’explication qu’il imagine je retrouve la sagacité d’un esprit habitué aux confidences de la muse : « Non, se dit-il, les choses ne se passent point de la sorte par des coups de canon. » C’est pas à pas, dans le silence et la rêverie, qu’un poète comme La Fontaine s’achemine vers sa destinée. Vous l’accusez d’avoir perdu son temps ; qu’en savez-vous ? qui oserait dire que telle ou telle de ses inspirations les plus aimables ne date pas, sans qu’il l’ait su, de cette longue matinée de sa vie ? L’abbé d’Olivet, parlant de ces vers de Malherbe qui produisirent sur le rêveur une impression si forte, ajoute que La Fontaine, transporté d’enthousiasme, allait les réciter dans les bois. A ces mots, M. Taillandier avec l’émotion du chercheur se sent sur une piste vraie. — Plus tard, dans une lettre à Mlle de Champmeslé, La Fontaine écrit ces lignes datées de Château-Thierry : « Que vous aviez raison, mademoiselle, de dire qu’ennui galoperait avec moi devant que j’aie perdu de vue les clochers du grand village ! Bois, champs, ruisseaux et nymphes des prés ne me touchent plus guères depuis qu’avez enchaîné le bonheur près de vous. » Et le critique de saisir au vol cette confidence du poète cachée sous des galanteries. Bois, champs, ruisseaux et nymphes des prés l’avaient donc touché autrefois, c’est-à-dire aux heures insouciantes de jeunesse, à ces heures où les biographes affirment qu’il ne songeait à rien. A rien, bon Dieu ! il songeait à tout. Il recueillait d’instinct toutes les impressions du spectacle de la nature, et sans aucune visée particulière, par conséquent plus libre et plus ouvert à toutes choses, il en remplissait son âme. Là-dessus notre commentateur prend son crayon et relève en quelques traits la physionomie de ces vertes campagnes où le poète promenait son loisir en attendant de nous en ramener tant de personnages amusans : Jean Lapin, Robin Mouton, Rominagrobis, — tant de figures sympathiques : l’hirondelle voyageuse, la colombe délaissée, la perdrix qui sauve ses petits menacés par le chasseur, et cette autre perdrix, « la dame étrangère, » obligée de vivre dans la société des coqs, en butte aux injures de ces malotrus. C’est ici qu’il a vu le chêne orgueilleux et l’humble roseau, c’est ici qu’il a vu le pigeonnier d’où est parti l’imprudent chercheur d’aventures. « Oh ! les jolies maisonnettes rustiques à demi cachées derrière les arbres, les rians villages épars dans la vallée et sur les pentes des collines : Saint-Martin, Essonnes, Étampes, Les Chesnaux ! c’est sur ces chemins à travers prés qu’il a rencontré une jeune fille allant vendre son lait à la ville. » La ville, n’en doutez pas, c’est Château-Thierry, et voilà comment la nature la plus douce, le paysage le plus charmant, tous ces villages, toutes ces métairies, tout ce petit monde de la ferme, poules, pigeons, brebis, sans oublier les taureaux et les génisses, ont laissé dans ses yeux une multitude d’images. Il avait reçu ces impressions naïvement, elles prirent une voix et chantèrent sitôt que son génie s’éveilla. Je ne crois pas qu’on puisse toucher plus juste et mieux définir l’état pathologique d’une nature prédestinée en travail d’enfantement. Du reste ces pages d’un pittoresque si achevé complètent admirablement une introduction aux deux magnifiques volumes de l’édition nouvelle. L’auteur les eût mises là tout exprès pour relier son œuvre à l’inspiration des divers artistes chargés des illustrations du texte, que je n’en serais pas étonné.

C’est qu’en effet tout se tient et marche d’ensemble dans cette publication où, pour la première fois, douze dessinateurs, et choisis parmi les plus habiles, se sont partagé la besogne que d’ordinaire un seul entreprend. Atteler à la même tâche, diriger vers le même but ces nombreux talents appelés des points les plus écartés de l’horizon, l’affaire était de conséquence, et le succès l’a couronnée. S’est-on concerté de l’un à l’autre ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, dans cette variété, beaucoup d’unité se laisse voir, et l’unité ainsi obtenue a quelque chose d’original qui plaît au goût. D’ailleurs, s’il fut jamais poète se prêtant à ces curiosités de mise en scène par lesquelles nous aimons à rajeunir nos vieux classiques, c’est assurément La Fontaine. La diversité même de ses sujets appelle la diversité d’interprétation, et la monotonie, bien plus que la trop grande variété, semblerait ici à redouter. A ce festin de l’illustration, les talents les plus étrangers les uns aux autres peuvent être conviés, et tandis que je me figure un Salvator brossant avec furie le Chêne et le Roseau, je vois Kaulbach modelant et groupant en masses épiques les Animaux malades de la peste. Contentons-nous de ce que nous avons, et puisque Salvator Rosa n’est plus de ce monde, laissons venir à nous M. Daubigny ; son dessin a bien de la vie et du naturel, le vent y souffle rudement, je ne lui reproche qu’un défaut : celui de ne point spécialiser assez le lieu de la scène, d’être un paysage quelconque où l’orage éclate, et point du tout ce paysage. Le chêne ressemble à tous les chênes de la forêt ; il n’a rien d’individuel, rien d’héroïque, le roseau se perd dans le fouillis ; en un mot, je ne retrouve pas mes personnages. Veut-on un contraste à ce tableau d’un site ravagé, le Cerf et la Vigne de M. Bodmer va nous l’offrir. Ici tout respire le calme ou du moins l’apparence du calme, car à travers la frondaison de la vigne, dont l’imprudent animal fait litière et qu’il éclairât à belles dents, vous apercevez au loin déjà la meute en quête de sa proie. M. Bodmer a très finement rendu le mouvement du petit drame. Son cerf, vu de dos, a grande tournure ; il fallait un animalier pour traduire cette fable, comme il fallait des peintres de genre pour le Coche et la Mouche, l’Enfouisseur et son Compère, la Chatte métamorphosée en femme, et des peintres d’histoire pour le Paysan du Danube, les Deux Amis, le Berger et la Mer. — Mais, dira-t-on, avec un tel système on arrive à ne produire que des ouvrages sans unité. — L’objection était d’avance trop bien indiquée pour ne pas tenter les esprits superficiels. Réfléchissons pourtant aux conditions si particulières d’un tel livre, représentons-nous le génie d’un La Fontaine, si ondoyant, si divers, si kaléidoscopique ; interrogeons les résultats obtenus de notre temps par le travail individuel. Je ne parle pas de Grandville, un fantaisiste pur, un philosophe collectionneur de curiosités amusantes qui, dans la comédie de La Fontaine, s’est taillé une comédie à lui, toute personnelle. Feuilletons le volume de M. Doré ; comment ne point prendre goût d’abord à cette imagerie colorée, tapageuse ? A la longue cependant on s’en lasse, trop d’abondance tourne à la prolixité. C’est un art fort prestigieux et surtout fort avantageux que l’improvisation ; mais l’accent, la vérité du sentiment, ont aussi quelquefois leur mérite. Ajoutons qu’une certaine science du dessin dans la façon de traiter les personnages n’a jamais rien gâté. Un coin de forêt, un chemin creux, une hutte de charbonnier près d’une mare, cela s’enlève haut la main comme un décor de théâtre ; faire vivre des bonshommes et des animaux, c’est autre chose.

Oui, certes, l’œuvre d’un seul serait préférable ; je cherche seulement où nous trouverions aujourd’hui l’artiste. Delacroix, qui peignait les tigres, les lions et les chevaux comme Barye les sculpte, l’auteur du Pont de Taillehourg et de l’Entrée des Croisés à Jérusalem, aussi grand animalier que grand paysagiste et peintre de marines, Delacroix aurait pu l’être, cet artiste ; l’eût-il voulu ? J’en doute ; de plus fameux travaux le gouvernaient. Entre les plafonds du Louvre, les fresques de Saint-Sulpice et la besogne quotidienne de cet atelier de la rue Furstenberg dont la porte restait sourde à la voix même des amis, le temps eût manqué pour des distractions de ce genre. Excelsior était son mot, il ne se sentait à son aise que sur les hauts sommets, jugez ensuite si les talents faciles l’attiraient. Un jour qu’un très jeune homme en train déjà de faire sa fortune par l’illustration l’informait de son intention d’aborder la peinture : « La peinture, s’écria Delacroix, y pensez-vous ? Mais alors ce ne serait que beaucoup plus tard, car il vous faudra énormément travailler ! » A défaut du maître, nous avons l’élève. Je connaissais M. Henri Lévy par son Christ au tombeau, si remarqué au dernier salon ; son tableau des Deux Amis me confirme dans la bonne opinion que j’avais prise alors de son talent. C’est un tableau que cette page d’une composition, d’une couleur et d’une exécution achevées. Le peintre a traité son sujet à l’orientale. Au fait, le Monomotapa, où cela pourrait-il bien être, sinon dans quelque coin reculé de l’Asie, au pays des caftans et des babouches ? Je lisais l’autre jour que La Fontaine, qui ne croyait guère à l’amitié, avait imaginé une contrée absolument fantastique pour y placer deux vrais amis, chose à ses yeux fort chimérique. Les commentateurs de nos classiques ont ainsi à tout propos des inventions qui vous émerveillent. La Harpe n’a-t-il pas découvert que « les pensées sont dans une ode un mérite moins essentiel que partout ailleurs, parce que l’harmonie peut plus aisément en tenir lieu ! »

Revenons à nos deux amis. Cette fois l’artiste s’évertue à serrer le texte de près ; il n’omet de la fable aucun détail. La Fontaine parle d’une jeune esclave que, par un luxe de libéralité peu ordinaire et sans aucun doute en usage au seul pays de Monomotapa, l’ami qu’on réveille de son sommeil offre à son visiteur nocturne :

……… Vous ennuyez-vous point

De coucher seul ? Une esclave assez belle

Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?

Cette esclave, la voilà accroupie demi-nue sur le bord du lit, charmante avec son joli bras qui lui sert d’appui, sa mine futée et son front constellé de sequins. Les serviteurs accourent, armés de flambeaux, comme il sied dans le palais d’un riche où tout à coup l’alerte est donnée « quand Morphée en a touché le seuil. » J’appelle également des tableaux la Veuve de M. Stevens, la Chatte métamorphosée en femme de M. Leloir, l’Amour et la Folie de M. Emile Lévy, le Paysan du Danube de M. Gérôme, le Berger et la Mer de M. Millet. — Assise ou plutôt penchée à son miroir, une rose dans la main droite, tandis que sa main gauche soutient sa tête pleine d’électricités qui se combattent, cette jeune veuve en son attitude abandonnée me fait songer à Didon, une Didon par exemple aussi moderne que possible. Elle aussi, l’aimable dame est en train d’oublier Sichée ; pendant qu’elle rêve, un coquin d’amour soulève un coin du tapis de la table, et, renouvelant le vieux mythe, s’apprête à chasser du cœur de la belle le souvenir de l’époux défunt, dont le portrait s’efface à moitié derrière un galant paravent chiné de mille fleurs :

Paulatim abolire Sichæum

Incipit, et vivo tentat prævertere amore

Jamdudum resides animos desuetaque corda.

C’est du Virgile attifé à la mode du jour, une reine de Carthage en robe de faye, en volans et en pouffs. Plusieurs crient au scandale ; pourquoi ? Nous venons de voir que la moralité de la Jeune Veuve s’applique tout aussi bien à Didon, une veuve qui n’est pas d’hier. Or une moralité qui peut prendre une pareille marge évidemment n’a point de temps. Libre à chacun de la costumer comme il l’entend. Guérin l’a vêtue à la grecque, M. Stevens l’habille à la française, simple affaire de goût qui ne vaut pas la peine d’être discutée !

J’admets toutefois qu’en déguisant la jeune veuve en cocodette d’aujourd’hui, M. Stevens aille un peu loin. Il va de soi que les fables de La Fontaine, étant de tous les temps, ne sauraient être localisées dans un étroit milieu. On ne doit pas néanmoins nous laisser oublier qu’elles nous viennent du XVIIe siècle ; il y a pour elles, comme pour certains chefs-d’œuvre qui sont aussi de toutes les époques, une sorte de costume de convention également éloigné de l’affectation archaïque et du froufrou contemporain, et ne répugnant point à la fantaisie. L’édition des fermiers-généraux me paraît donner la vraie note. Je ne reprocherai donc pas à M. Levis Brown d’avoir, dans le Coche et la Mouche, visé le style Louis XV. Tout ce petit monde, emprunté plus ou moins au répertoire de Callot, prend son malheur en patience : le moine dit son bréviaire, une jeune virago dégoise sa chanson au nez d’un cavalier qui se cambre, une vieille femme assise à terre dorlote un poupon, un monsieur joue avec son chien, un sergent d’armes troussé en Scapin se donne des airs de capitan. Cependant la lourde machine embourbée se remet en branle sous l’effort redoublé de six robustes percherons ; mais le chemin « montant, sablonneux, malaisé, » qu’en a-t-on fait ? Je cherche aussi ce brûlant soleil qui joue un si grand rôle dans la fable : point de trace ; un ciel vaporeux, nuageux. Otez cette infraction au programme, la vignette est des mieux réussies ; vignettes également le Singe et le Léopard de M. Philippe Rousseau, le Meunier, son Fils et l’Âne de M. Worms, l’Enfouisseur et son Compère de M. Detaille, dont le paysage nous rappelle un peu trop les Joueurs de boules de Meissonier, ce qui n’est d’ailleurs une critique qu’au point de vue du sujet ; ces jolis arbres plantés en clairière, cette maison proche et riante, tout cela n’indique pas un site bien favorable au mystère. Placez dans cet agréable décor une scène d’opéra-comique, à la bonne heure ; mais les compères de l’espèce de ceux que La Fontaine nous décrit préfèrent généralement les sites plus écartés. M. Leloir, avec sa Chatte métamorphosée en femme, nous ramène au tableau de genre. Du fond de son alcôve, dont la courtine est à demi relevée, le mari stupéfait observe la crise : est-ce une femme, est-ce une chatte, cet animal délicat, élégant, souple, nerveux, qui se traîne ainsi à quatre pattes sur le tapis et projette vers les souris effarées ses jolis doigts recourbés en griffes ? L’artiste a merveilleusement fondu les deux natures en une seule. Cette chatte, qui miaule d’une voix de soprano et montre aux yeux des attitudes si voluptueusement féminines, regagnera son lit plus amoureuse et plus séduisante, et le brave homme de mari se gaudira de la métamorphose, — car les fables de La Fontaine ont cela de particulier, que jamais une image terrible ou repoussante ne se cache sous l’enjouement. Qu’un Allemand touche à ce motif, et vous aurez tout de suite la souris rouge restée aux dents de la belle dame et souillant les baisers qu’elle donne. Goethe n’y a pas manqué ; La Fontaine n’est point si barbare, sa démonstration n’a que douceur et bonhomie, se contentant de nous enseigner la force du naturel :

Il se moque de tout ; certain âge accompli,

Le vase est imbibé, l’étoffe a pris son pli.

Le joli vers, et comme c’est bien venu ! Nous qui nous imaginons aujourd’hui posséder le secret des vers bien faits, trouverions-nous à fournir beaucoup d’échantillons de cette sorte ? Haussons maintenant la note : voici le Berger et la Mer ; de M. Millet, le Paysan du Danube, de M. Gérôme, l’Amour et la Folie, de M. Emile Lévy. Dans un paysage tout fraîcheur et clarté, la Folie conduit l’Amour et dirige son arc. De ce feuillage et de cette lumière se détachent, les deux figures, deux marbres pour l’harmonie, la pureté du groupe ; c’est d’un romantisme néo-grec qui vous enchante, quelque chose comme un Célestin Nanteuil que le style de l’heure présente a touché. Donc au total douze dessins, tous remarquables ! Chaque livre a son illustration, et, grâce au procédé héliographique habilement manié par l’éditeur, ce n’est plus désormais une interprétation quelconque de l’œuvre qui nous est offerte, c’est l’œuvre même de l’artiste telle qu’elle a été conçue et exécutée, à la mine de plomb, à la plume, au pinceau. Il faut bien le reconnaître, la taille-douce voit chaque jour ses autels abandonnés. C’est là un malheur dont nombre d’excellens esprits ne se consoleront jamais ; ils ne cessent de nous le répéter sur tous les tons, mais qu’y faire ? Les plus belles élégies du monde n’ont pas empêché les chemins de fer de remplacer les diligences, la télégraphie électrique de succéder aux télégraphes machinés, les instrumens météorologiques de détrôner les baromètres à capucin. Tout passe, tout lasse ; disons mieux, tout se transforme. D’ailleurs pourquoi le prendre sur ce ton de prophétique égarement, pourquoi désespérer à si grands frais ? Dans tous les procédés qui s’imposent fatalement à l’industrie moderne, dans tous ces dérivés de la photographie et du cliché, l’art du graveur trouvera toujours où mettre la main. L’agent mécanique ne fera jamais que le quart ou le tiers du travail, et la perfection ne s’obtiendra qu’à l’aide du ciseau reprenant la planche et la parachevant, la complétant. Alors sera rendue impossible au graveur toute déviation dans l’interprétation de l’original, il lui faudra bon gré mal gré s’en tenir à la composition du maître, et renoncer d’avance à toute espèce de modification d’un style qui l’enserrera de tous côtés comme dans un filet.

Ces expériences faites non plus in anima vili, mais sur les plus grands héros du règne intellectuel, ont cela de précieux, qu’elles ne se bornent pas à nous offrir des merveilles de fabrication, elles sont également œuvres de reconstitution, et par là se rattachent à l’esprit de notre temps. Ainsi dans ce beau livre La Fontaine revit tout entier au plein de la société qui l’a vu naître et se former. Autour de cette avenante et bonne figure dont Rigault nous a conservé les traits, une ingénieuse et délicate sollicitude a réuni tout ce qui fut la gloire et le bonheur de l’existence du poète. L’introduction, la vie d’Ésope, chaque chapitre, chaque livre, s’enguirlandent de fleurons encadrant tantôt le sujet d’une fable, tantôt le portrait de l’illustre patronne à laquelle le livre est dédié et dont le blason s’écartèle au verso de la page : la superbe Montespan, la gracieuse Sévigné, la tendre La Sablière, qui disait : « De toute ma maison, je n’ai gardé que mon chat et La Fontaine ! »

Homme heureux ! C’est à qui le pensionnera, l’hébergera, ses mauvaises rimes, ses défauts, ses vices même, on lui passe tout, comme à Henri IV, à cause de sa bonne humeur et de sa gaillardise. « Pourquoi, s’est demandé l’historien de Marguerite de Navarre, la flétrissure de l’opinion ne s’attaque-t-elle pas équitablement à tous les vices ? Pourquoi par exemple la liaison d’Henri IV avec Gabrielle, marché vulgaire de libertin dupé, a-t-elle reçu de la tradition un caractère héroïque, tandis que les amours de Marguerite et de Champvallon, tout rians qu’ils soient en effet de passion, de jeunesse et de beauté, sont demeurés un objet de moquerie [3] ? » C’est qu’Henri IV commençait une branche royale et que Marguerite était le dernier rejeton de la sienne. Autant on en peut dire de La Fontaine, qui lui de même a fondé une puissance et fait souche de grandeur, et par là, comme par la joviale innocence de son naturel, s’est acquis l’indulgence de tous. Que nous l’aimions aujourd’hui, rien de plus simple, le temps ayant passé l’estompe sur les côtés fâcheux de sa mémoire ; mais ce qu’on s’explique moins, c’est cet élan d’attachement dont furent prises pour lui les plus honnêtes femmes du grand siècle, les Thianges, les Sévigné, les La Fayette, et, singularité précieuse, la seule personne qui ose le juger avec rigueur, c’est Ninon de l’Enclos ! « J’ai su, écrit-elle à Saint-Évremond, que vous souhaitez La Fontaine en Angleterre, on n’en jouit guère à Paris ; sa tête est bien affaiblie. C’est le destin des poètes, le Tasse et Lucrèce l’ont éprouvé. Je doute qu’il y ait du philtre amoureux pour La Fontaine ; il n’a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense. » On n’est jamais trahi que par les siens ; il y avait un mot sévère à dire sur La Fontaine, et c’est une courtisane qui l’a dit.

Henri Blaze de Bury, Revue des Deux Mondes, 3e période, tome 3, 1874.

Image : Par Nadar — http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53134151p/f1.item.r=nadar, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=53971401

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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