épître III, à M. Fouquet

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épître III, à M. Fouquet


1659h

Dussé-je une fois vous déplaire,
Seigneur, je ne me saurois taire.
Celui qui, plein d’affection,
Vous prouiet une pension
Bien payable et bien assignée
A tous les quartiers de l’année;
Qui, pour tenir ce qu’il promet,
Va souvent au sacré sommet,
Et, n’épargnant aucune peine,
Y dort après tout d’une haleine
Huit ou dix heures règlement,
Pour l’amour de vous seulement.
J’entends à la bonne mesure,
Et de cela je vous assure;
Celui-là, dis-je, a contre vous
Un juste sujet de courroux.

L’autre jour, étant en affaire,
Et le jugeant peu nécessaire.
Vous ne daignâtes recevoir
Le tribut qu il croit vous devoir
D’une profonde révérence.
Il fallut prendre patience.
Attendre une heure, et puis partir.
J’eus le cœur gros, sans vous mentir,
Un demi-joui, pas davantage;
Car enfin ce seroit dommage
Que, prenant trop mon intérêt,
Vous en crussiez plus qu’il n’en est.

‘Comme on ne doit tromper personne,
Et que votre âme est tendre et bonne.,
Vous ra’iriez plaindre un peu trop fort,
Si, vous mandant mon déconfort *,
Je ne contois au vrai l’histoire;
Peut-être même iriez-vous croire
Que je souhaite le trépas
Cent fois le jour, ce qui n’est pas.

Je me console, et vous excuse :
Car après tout on en abuse;
On se bat à qui vous aura.
Je crois qu’il vous arrivera
Choses dont aux courts jours se plaignent
Moines d’Orbais, et surtout craignent,
C’est qu’à la fin vous n’aurez pas
Loisir de prendre vos repas.
Le roi, l’État, votre patrie.
Partagent toute votre vie ;
Rien n’est pour vous, tout est pour eux.
Bon Dieu! que l’on est malheureux
Quand on est si grand personnage !
Seigneur, vous êtes bon et sage.
Et je serois trop familier
Si je faisois le conseiller.
A jouir pourtant de vous-même
Vous auriez un plaisir extrême :

Renvoyez donc en certains temps
Tous les traités, tous les traitants,
Les requêtes, les ordonnances,
Le parlement et les finances,
Le vain murmre des frondeurs.
Mais plus que tous, les demandeurs,
La cour, la paix, le mariage,
Et la dépense du voyage,
Qui rend nos coffres épuisés,
Et nos guerriers les bras croisés.
Renvoyez, dis-je, cette troupe.
Qu’on ne vit jamais sur la croupe
Du mont où les savantes soeurs
Tiennent boutique de douceurs.
Mais que pour les amants des Muses
Votre Suisse n’ait point d’excuses,
Et moins pour moi que pour pas un.
Je ne serai pas importun :
Je prendrai votre heure et la mienne.
Si je vois qu’on vous entretienne.
J’attendrai fort paisiblement
En ce superbe appartement
Où l’on a fait d’étrange terre.
Depuis peu, venir à grand erre
(Non sans travail et quelques frais)
Des rois Céphrini et Riopés

Le cercueil, la tombe ou la bière :
Pour les rois, ils sont en poussière.
C’est là que j’en voulois venir.
Il me fallut entretenir
Avec ces monuments antiques,
Pendant qu’aux affaires publiques
Vous donniez tout votre loisir.
Certes j’y pris un grand plaisir.
Vous semble-t-il pas que l’image
D’un assez galant personnage
Sert à ces tombeaux d’ornement ?
Pour vous en parler franchement.
Je ne puis m’empêcher d’en rire.
Messire Orus, me mis-je à dire,
Vous nous rendez tous ébahis :
Les enfants de votre pays
Ont, ce me semble, des bavettes
Que je trouve plaisamment faites.
On m’eût expliqué tout cela ;
Mais il fallut partir de là
Sans entendre l’allégorie.

Je quittai donc la galerie.
Fort content, parmi mon chagrin.
De Kiopès et de Céphrim,
D’Orus et de tout son lignage.
Et de maint autre personnage ;
Puissent ceux d’Egypte en ces lieux,
Fussent-ils rois, fussent-ils dieux,
Sans violence et sans contrainte.
Se reposer dessus leur plinthe
Jusques au bout du genre humain !

Ils ont fait assez de chemin
Pour des personnes de leur taille.
Et vous, seigneur, pour qui travaille
Le temps qui peut tout consumer,
Vous, que s’efTorcc de charmer
L’antiquité qu’on idolâtre,
Pour qui le dieu de Cléopâtre,
Sous nos murs enfin abordé,
Vient de Meniphis à Saint-Mandé,
Puissiez-vous voir ces belles choses
Pendant mille moissons de roses!
Mille moissons, c’est un peu trop,
Car nos ans s’en vont au galop,
jamais à petites journées.
Hélas ! les belles destinées
Ne devroient aller que le pas.
Mais quoi! le ciel ne le veut pas.

– Ces vers ont rapport aux événements du temps, la paix des Pyrénées, le mariage du roi et le besoin d’argent qu’éprouvait le gouvernement, qui forçait Mazarin à recourir à des emprunts.

On peut supposer que, de même que dans l’épître précédente. La Fontaine avait écrit assinée pour la rime ; mais nous laissons ce mot tel qu’il a été imprimé par le premier éditeur.

* Affliction accompagnée de découragement. Noua avons laissé perdre ; le mot confort, dont les Anglais font un si grand usage, et qu’on trouve fréquemment dans nos vieux poètes et dans Montaigne ; et nous avons cependant conservé les composés de ce mot, tels que déconfort et réconfort.

– Un des chefs d’accusation dirigés contre Fouquet fut la somptuosité de sa maison de Saint-Mandé. La bibliothèque était une des plus riches de l’Europe. Fouquet, dans ses défenses, déclare qu’elle lui avait été donnée par son père, et que le reste provenait des livres de MM. de Morangis, Le Hagois, Arnoul, Cramoisy, et des dons des auteurs et des libraires.

Louis Moland

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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