Epître de Coucy, Abbesse de Mouzon

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Epître de Coucy, Abbesse de Mouzon


A M. D.C. A.D.M

Très révérente Mère en Dieu
Qui révérente n’êtes guère,
Et qui moins encore êtes mère,
On vous adore en certain lieu,
D’où l’on n’ose vous l’aller dire,
Si l’on n’a patente du sire
Qui fit attraper Girardin,
Lequel allait voir son jardin,
Puis le mit à grosse finance.
Les Rocroix , gens sans conscience,
Me prendraient aussi bien que lui,
Vous allant conter mon ennui.
J’aurais beau dire à voix soumise
« Messieurs, cherchez meilleure prise ;
Phébus n’a point de nourrisson
Qui soit homme à autre rançon.
Je suis un homme de Champagne,
Qui n’en veut point au roi d’Espagne ;
Cupidon seul me fait marcher. »
Enfin, j’aurais beau les prêcher
Montal ne se soucirait guère
De Cupidon ni de sa mère.
Pour cet homme en fer tout confit
Passeport d’Amour ne suffit.
En attendant que Mars m’en donne un, et le sien
(Mars ou Condé, car c’est tout un,
Comme tout un, vous et Cyprine),
Je ne bouge ; et j’ai bien la mine
De ne vous pas être importun.
Votre séjour sent un peu trop la poudre ;
Non la poudre à têtes friser,
Mais la poudre à têtes briser
Ce que je crains comme la foudre,
C’est-à-dire un peu moins que vous ;
Car tous vos coups
Ne sont pas doux
Comme ils le semblent
Le cœur dès l’abord ils nous emblent.
Puis le repos, puis le repas,
Puis ils font tant qu’ils causent le trépas.

Je vis pourtant, à ne vous point mentir
Que servirait de déguiser les choses ?
Mais comment vis-je ? et qu’il nous faut pâtir
Dans vos prisons, où l’on fait longues poses !
Noires ne sont, et pourtant sont mieux closes
Qu’aucun châtel. Quand léans on se voit,
Pleurs et soupirs ce sont boutons de roses
On s’en sort pas ainsi que l’on voudroit.
Aussi, quand on vous fit abbesse
Et qu’on renferma vos appas,
Qui fut camus ? c’est le trépas.
Que les champs libres on leur laisse
Un peu,
Je gage
Qu’on verra, s’ils sortent de cage,
Beau jeu.
Dessous la clef on les a mis,
Comme une chose et rare et dangereuse;
Et, pour épargner ses amis,
Le Ciel vous fit jurer d’être religieuse.
Comme vos yeux allaient tout embraser,
Il fut conclu par votre parentage
Qu’on vous ferait un couvent épouser :
Deux ans après se fit le mariage.
De s’y trouver votre bonté fut sage;
Sans point de faute Hymen en fit autant
Mot ne sonnait; et, quant à moi, je gage
Que de l’affaire il n’était pas content.
Ce même jour, pour le certain,
Amour se fit bénédictin;
Et, sans trop faire la mutine,
Vénus se fit bénédictine;
Les Ris, ne bougeant d’avec vous,
Bénédictins se firent tous;
Et les Grâces, qui vous suivirent,
Bénédictines se rendirent :
Tous les dieux qu’en Cypre on connoît
Prirent l’habit de saint Benoît.
Vous vêtir d’or, ce serait grand dommage,
Puisque en habits sans coûts et sans façon
De triompher votre beauté fait rage;
Si qu’à la Cour elle en ferait leçon.
Pardonnez-moi si j’ai quelque soupçon
Que cet habit dont vous êtes vêtue,
En vous voilant, soit receleur d’appas
N’en est-il point dont il puisse à ma vue
Se confier? je ne le dirais pas.

– Il n‘y a dans l’original que les initiales ; nous y avons ajouté l’explication, dont nous avons des preuves certaines. Claude Gabrielle-Angélique de Coucy de Mailly fut abbesse du monastère des bénédictines de Sainte-Marie de Mouzon, depuis 1634 jusqu’en 1678,le redevint en 1678, et fut ensuite exilée à Malnoue par lettre de cachet. Voyez l’Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine , troisième édition, p. 12, 37. et 597; et l’Histoire de la ville de Paris, par Felibien, in-folio, t. II.p. 1518.

(Charles-Athanase Walckenaer)

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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