Épître à M. Le Surintendant

Épître à M. Le Surintendant

0 91

Épître à M. Le Surintendant :

Cette pièce a paru pour la première fois dans les Œuvres diverses de 1729, tome I, p. 33.
Notre poète se rendit un jour à Saint-Mandé pour voir le surintendant; mais, ayant fait le pied de grue pendant une heure à sa porte sans avoir l’honneur d’être admis en sa présence, il lui écrivit cette épitre.

Dussé-je une fois vous déplaire,
Seigneur, je ne me saurois taire.
Celui qui, plein d’affection,
Vous promet une pension
Bien payable et bien assinée
A tous les quartiers de Tannée;
Qui, pour tenir ce qu’il promet,
Va souvent au sacré sommet,
Et, n’épargnant aucune peine,
Y dort après tout d’une haleine
Huit ou dix heures règlement ,
Pour l’amour de vous seulement ,
J’entends à la bonne mesure,
Et de cela je vous assure :

Celui-là, dis-je, a contre vous
Un juste sujet de courroux.
L’autre jour, étant en affaire,
Et le jugeant peu nécessaire,
Vous ne daignâtes recevoir
Le tribut qu’il croit vous devoir
Dune profonde révérence.
Il fallut prendre patience,
Attendre une heure, et puis partir.
J’eus le cœur gros, sans vous mentir,
Un demi-jour , pas davantage;
Car enfin ce seroit dommage
Que, prenant trop mon intérêt,
Vous en crussiez plus qu’il n’en est.
Comme on ne doit tromper personne,
Et que votre âme est tendre et bonne,
Vous m’iriez plaindre un peu trop fort,
Si, vous mandant mon déconfort,
Je ne contois au vrai l’histoire ;
Peut-être même iriez-vous croire
Que je souhaite le trépas
Cent fois le jour, ce qui n’est pas.

Je me console, et vous excuse :
Car après tout on en abuse;
On se bat à qui vous aura.
Je crois qu’il vous arrivera
Choses dont aux courts jours se plaignent
Moines d’Orbès, et surtout craignent :
C’est qu’à la fin vous n’aurez pas
Loisir de prendre vos repas.
Le Roi, l’Etat, votre patrie,
Partagent toute votre vie :
Rien n’est pour vous, tout est pour eux.
Bon Dieu! que l’on est malheureux
Quand on est si grand personnage!
Seigneur, vous êtes bon et sage,
Et je serois trop familier
Si je faisois le conseiller;
A jouir pourtant de vous-même
Vous auriez un plaisir extrême1 :
Renvoyez donc en certains temps
Tous les traités, tous les traitants,
Les requêtes, les ordonnances,
Le parlement, et les finances,
Le vain murmure des frondeurs,
Mais plus que tout, les demandeurs,
La cour, la paix, le mariage,
Et la dépense du voyage ,
Qui rend nos coffres épuisés,
Et nos guerriers les bras croisés.
Renvoyez, dis-je, cette troupe,
Qu’on ne vit jamais sur la croupe
Du mont où les savantes sœurs
Tiennent boutique de douceurs.
Mais que pour les amants des Muses
Votre suisse n’ait point d’excuses,
Et moins pour moi que pour pas un :
Je ne serai pas importun;
Je prendrai votre heure et la mienne.

Si je vois qu’on vous entretienne,
J’attendrai fort paisiblement
En ce superbe appartement
Où l’on a fait d’étrange terre,
Depuis peu, venir à grand’erre
(Non sans travail et quelques frais)
Des rois Céphrim et Kiopès
Le cercueil, la tombe, ou la bière :
Pour les rois, ils sont en poussière;
C’est là que j’en voulois venir.
Il me fallut entretenir
Avec ces monuments antiques,
Pendant qu’aux affaires publiques
Vous donniez tout votre loisir.

Certes j’y pris un grand plaisir :
Vous semble-t-il pas que l’image
D’un assez galant personnage
Sert à ces tombeaux d’ornement ?
Pour vous en parler franchement,
Je ne puis m’empêcher d’en rire.
« Messire Orus, me mis-je à dire,
Vous nous rendez tous ébahis :
Les enfants de votre pays
Ont, ce me semble, des bavettes
Que je trouve plaisamment faites. »
On m’eût expliqué tout cela ;
Mais il fallut partir de là
Sans entendre l’allégorie.

Je quittai donc la galerie,
Fort content, parmi mon chagrin,
De Kiopès et de Céphrim,
D’Orus et de tout son lignage,
Et de maint autre personnage.
Puissent ceux d’Egypte en ces lieux,
Fussent-ils rois, fussent-ils dieux,
Sans violence et sans contrainte,
Se reposer dessus leur plinthe
Jusques au bout du genre humain !
Ils ont fait assez de chemin
Pour des personnes de leur taille.
Et vous, Seigneur, pour qui travaille
Le temps qui peut tout consumer,

Vous, que s’efforce de charmer
L’antiquité qu’on idolâtre,
Pour qui le dieu de Cléopâtre,
Sous nos murs enfin abordé,
Vient de Memphis à Saint-Mandé *,

Puissiez-vous voir ces belles choses
Pendant mille moissons de roses !
Mille moissons! c’est un peu trop,
Car nos ans s’en vont au galop,
Jamais à petites journées.
Hélas ! les belles destinées
Ne devroient aller que le pas :
Mais quoi! le Ciel ne le veut pas.
Toute âme illuslre s’en console,
Et, pendant que l’âge s’envole,
Tâche d’acquérir un renom
Qui fait encor vivre le nom
Quand le héros n’est plus que cendre :
Témoin celui qu’eut Alexandre,
Et celui du fils d’Osiris,
Qui va revivre dans Paris.

* « Un des chefs d’accusation dirigés contre Foucquet fut, dit Walckenaer, la somptuosité de sa maison de Saint-Mandé. La bibliothèque était une des plus riches de l’Europe. Foucquet, dans ses défenses, déclare qu’elle lui avait été donnée par son père, et que le reste provenait des livres de MM. de Morangis, le Ragois, Arnoul, Cramoisy, et des dons des auteurs et des libraires (De la Production de M. Foucquet contre celle de M. Talon, 1665, in-i8, tome III, p. 139, du Recueil des défenses). Cette maison de Saint-Mandé se trouve décrite dans le tome I, p. a5, et p. 180 et suivantes, du même recueil. M. Titon l’acheta pour les hospitalières de Gentilly, et elles s’y sont établies en 1705. Marolles, dans ses Mémoires, tome I, p. 378, et tome III, p. 285, parle des belles peintures que Foucquet avait fait exécuter à Saint-Mandé, et pour lesquelles la Fontaine avait composé des vers français, que nous n’avons pu retrouver, et Nicolas Gervaise, médecin et ami de Foucquet, des vers latins. »

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.