Épître à M. le Duc de Bouillon

Godefroy-Maurice de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon...

0 122

M. le Duc de Bouillon


Godefroy-Maurice de la Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, fils de Frédéric-Maurice et neveu du grand Turenne…

Fils et neveu de favoris de Mars,
Qui ne soyez chez vous de toutes parts
Ni de vertu ne d’exemple vulgaire,
Qui de par vous et de par votre père
Avez acquis l’amour de tous les cœurs,
Digne héritier d’un peuple de vainqueurs,
Ecoutez-moi ; qu’un moment de contrainte
Tienne votre âme attentive à ma plainte :
Sur mon malheur daignez-vous arrêter ;
En ce temps-ci, c’est beaucoup d’écouter.
La sotte peur d’importuner un prince,
Vice non pas de cour, mais de province,
Comme Phébus est mauvais courtisan,
M’avait lié la voix jusqu’à présent ;
Une autre peur à son tour me domine,
Et j’ai chassé cette honte enfantine ;
Je parle enfin, et fais parler encor,
Non mon mérite, il n’est pas assez fort,
Mais mon seul zèle et sa ferveur constante :
Car tout héros de cela se contente ;
Puis, pour toucher un prince généreux,
C’est bien assez que l’on soit malheureux.
Je le suis donc, grâces à l’écurie,

Et ne suis pas seul de ma confrérie ;
Un partisan nous ruine tout net :
Ce partisan, c’est La Vallée Cornay.
Dessous sa griffe il faut que chacun danse ;
D’autre Antéchrist je ne connais en France :
Homme rusé, Janus à double front,
L’un de rigueur, l’autre à composer prompt.
Les distinguer n’est pas chose facile ;
L’un après l’autre, ils exercent ma bile :
Quand La Vallée, en se faisant prier,
Dit qu’il me veut manger tout le dernier,
Cornay poursuit ; et, quand Cornay retarde,
À La Vallée il me faut prendre garde.

Prince, je ris, mais ce n’est qu’en ces vers ;
L’ennui me vient de mille endroits divers,
Du Parlement, des Aides, de la Chambre,
Du lieu fameux par le sept de septembre,
De la Bastille, et puis du Limosin ;
Il me viendra des Indes à la fin.

Je ne dis pas qu’il soit juste qu’on voie
Le nom de noble à toutes gens en proie ;
C’est un abus, il faut le prévenir,
Et sans pitié les coupables punir :
Il le faut, dis-je, et c’est où nous en sommes.
Mais le moins fier, mais le moins vain des hommes,
Qui n’a jamais prétendu s’appuyer
Du vain honneur de ce mot d’écuyer,
Qui rit de ceux qui veulent le parêtre,
Qui ne l’est point, qui n’a point voulu l’être !
C’est ce qui rend mon esprit étonné.

Avec cela je me vois condamné,
Mais par défaut. J’étais lors en Champagne,
Dormant, rêvant, allant par la campagne,
Mon procureur dessus quelque autre point,
Et ne songeant à moi ni peu ni point,
Tant il croyait que l’affaire était bonne.
On l’a surpris ; que Dieu le lui pardonne !
Il est bon homme, habile, et mon ami,
Sait tous les tours ; mais il s’est endormi.
Thomas Bousseau n’en a pas fait de même ;
Sa vigilance en tels cas est extrême ;
Il prend son temps et fait tout ce qu’il faut
Pour obtenir un arrêt par défaut.

Le rapporteur m’en a donné l’endosse,
En celui-ci mettant toute la sauce.

S’il eut voulu quelque peu différer,
La Cour, Seigneur, eût pu considérer
Que j’ai toujours été compris aux tailles,
Qu’en nul partage, ou contrat d’épousailles,
En jugements intitulés de moi,
En acte aucun qui puisse nuire au roi,
Je n’ai voulu passer pour gentilhomme
Thomas Bousseau n’a su produire en somme
Que deux contrats, si chétifs que rien plus,
Signés de moi, mais sans les avoir lus :
Et lisez-vous tout ce qu’on vous apporte ?
J’aurais signé ma mort de même sorte.

Voilà, Seigneur, le fait en peu de mots :
Je vous arrête à d’étranges propos ;
N’en accusez que ma raison troublée ;
Sous le chagrin mon âme est accablée ;
L’excès du mal m’ôte tout jugement.
Que me sert-il de vivre innocemment,
D’être sans faste et cultiver les Muses ?
Hélas !qu’un jour elles seront confuses,
Quand on viendra leur dire en soupirant :
” Ce nourrisson que vous chérissiez tant,
Moins pour ses vers que pour ses mœurs faciles,
Qui préférait à la pompe des villes
Vos antres cois, vos chants simples et doux,
Qui dès l’enfance a vécu parmi vous,
Est succombé sous une injuste peine ;
Et, d’affecter une qualité vaine
Repris à faux, condamné sans raison,
Couvert de honte, est mort dans la prison ! »
Voilà le sort que les dieux me promettent :
Et sous Louis ces choses se permettent,
Louis, ce sage et juge souverain !
Que ne sait-il qu’un arrêt inhumain
M’a condamné, moi qui n’ai point fait faute !
À quelle amende ? Elle est, Seigneur, si haute
Qu’en la payant je ne ferai point mal
De stipuler qu’au moins dans l’hôpital,
Puisqu’il ne faut espérer nulles grâces,
Pour mon argent j’obtiendrai quatre places :
Une pour moi, pour ma femme une aussi,
Pour mon frère une, encor que de ceci
Il soit injuste après tout qu’il pâtisse,
Bref, pour mon fils, y compris sa nourrice.
Sans point d’abus les voilà justement,
Comptant pour un la nourrice et l’enfant ;
Il est petit, et la chose est bien juste.

Si toutefois notre monarque auguste
Cassait l’arrêt, cela serait, Seigneur,
Selon mon sens, bien plus à son honneur.
De lui parler, je n’en vaux pas la peine :
S’il s’agissait de quelque grand domaine,
De quelque chose important à l’État,
Si c’était, dis-je, une affaire d’éclat,
Je vous prierais d’implorer sa justice.
À ce défaut, il est bon que j’agisse
Près de celui qui dispose de tout,
Qui par ses soins peut seul venir à bout
De réformer, de rétablir la France,
Chasser le luxe, amener l’abondance,
Rendre le prince et les sujets contents ;
Mais il lui faut encore un peu de temps,
Et le mas est que je ne puis attendre :
Moi mort de faim, on aura beau m’apprendre
L’heureux état où seront ces climats,
Pour en jouir, je n’en reviendrai pas.

Demandez donc à ce ministre rare
Que par pitié du reste il me sépare.
Il le fera, n’en doutez point, Seigneur.
Si votre épouse était même d’humeur
A dire encore un mot sur cette affaire,
Comme elle sait persuader et plaire,
Inspire un charme à tout ce qu’elle dit,
Touche toujours le cœur quand et l’esprit,
Je suis certain qu’une double entremise
De cette amende obtiendrait la remise.
Demandez-la, Seigneur, et m’en croyez :
Mais que ce soit si bien que vous l’ayez,
Et vous l’aurez ; j’engage à Votre Altesse
Ma foi, mon bien, mon honneur, ma promesse,
Que ce ministre, aimé de notre roi,
Si vous parlez, inclinera pour moi.

L’autographe de cette épître est dans les Manuscrits de Conrart à la Bibliothèque de l’Arsenal, n° 5131, p. 821-825; elle a été publiée pour la première fois par Monmerqué dans les Mémoires de M. de Coulanges suivis de lettres inédites de Jean, de la Fontaine (Paris, 1820, in-12), p. 359, en fac-similé à la page 561, puis insérée par Walckenaer dans les Nouvelles œuvres diverses de la Fontaine et Poésies de F. de Maucroix (Paris, 1820, in-8°), p. 106.

Image : http://pudl.princeton.edu/ 

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.