Épître à M. Girin

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A M. Girin


Décision grammaticale sur cette question :
Doit-on dire sans esprit ou sans de l’esprit ?

Sans esprit, c’est la phrase, et non sans de l’esprit ;
Je tiens ce dernier condamnable ;
Et l’auteur du rondeau l’avait trop bien écrit
Pour soutenir un point si fort insoutenable.
Il affaiblit par-là ses cinq vers les plus beaux ;
Le sens, la chute, tout m’y paraît admirable.
Il finit par un mot constant et véritable :
C’est que l’esprit fait tout. Nul de nos jouvenceaux
Ne doit sans celui-là fréquenter chez les belles,
Ni se présenter aux ruelles.
Or celui-là s’entend parfois en deux façons
L’un dira, c’est l’esprit ; c’est l’argent, dira l’autre ;
Pour moi, mon avis est que tous les deux sont bons.
Un siècle fait comme le nôtre
Veut de l’argent, et veut qu’on le donne à propos
Tout est fin diamant aux mains d’un habile homme,
Tout devient happelourde entre les mains des sots;
Bref, avec de l’esprit, on va jusques à Rome.
Si sans de l’esprit était bon,
Voici l’unique occasion
Où je pourrais lui trouver place
Sans de l’esprit, dirais-je, on ne peut faire un pas.
Mais par malheur, quoi que l’on fasse,
Sans de l’esprit ne se dit pas.
L’idiome gascon souffrirait cette phrase ;
Sans esprit paraît faible aux gens du Dauphiné ;
Sans de l’esprit a plus d’emphase,
Mais tout Paris l’a condamné.
Cependant tout Paris n’est pas toute la France ;
Votre province veut peut-être une éloquence
Où l’on s’exprime en appuyant.
L’auteur en vos cantons peut soutenir la chose,
Et près des tribunaux que la Garonne arrose
Se sauver par ce faux-fuyant.
Je ne me donne point ici pour un oracle ;
Et, sans chercher si loin, Grenoble en possède un
Il sait notre langue à miracle ;
Son esprit est en tout au-dessus du commun.
C’est votre cardinal que j’entends ; ses lumières
Dédaignent, il est vrai, de semblables matières ;
Je ne vous tiens pas gens à lui lire ceci.
Sans de l’esprit je crois que l’on le pourrait faire
Ballades et rondeaux, ce n’est point son affaire ;
A l’égard du salut, unique nécessaire,
Il n’est point de difficulté
Qui ne doive occuper, en pareille occurrence,
Non seulement Son Éminence,
Mais même encor Sa Sainteté.

 

– M. Girin, contrôleur des finances à Grenoble, envoya un rondeau à M. de La Fontaine, pour savoir de lui si l’avant-dernier vers, qui était,
Sans de l’esprit, c’est peu de chose
Que d’être beau,
se devait mettre avec ou sans article. Il le fit juge d’une gageure considérable que l’on avait faite à Grenoble sur cela. M. de La Fontaine lui fit réponse, et écrivit les vers suivants au bas de sa lettre. (Note de r édition des Œuvres posthumes.)
– Pourtant Boileau nous apprend, dans une de ses lettres à Brossette (t. IV, lettre XCII, p. 3091), que cette question, long-temps après (en 1701), était encore indécise. Il dit, en parlant de l’académie de Lyon: « Je vois bien qu’il s’agit dans vos conférences d’autre chose que de savoir s’il faut dire : Il a extrêmement d’esprit, ou il a extrêmement de l”esprit. » Au sujet de cette locution, l’abbé Tallemant, un des principaux coopérateurs du dictionnaire, a fait cette remarque : « Il est certain qu’on dit il a extrêmement d’esprit9 cl non pas il a extrêmement de l’esprit. L’Académie néanmoins se trouve partagée. L’usage et l’oreille feront toujours douter de beaucoup de façons de parler. » (Remarques et décisions de l’Académie, par L. T., 1698.) L’usage aujourd’hui n’est plus douteux, et a confirmé la décision de La Fontaine.
– Le cardinal Le Camus, homme de beaucoup d’esprit, avec lequel La Fontaine était fort lié. Étienne Le Camus naquit en 1632 : d’abord aumônier du roi, il vécut à la cour en aimable débauché ; mais il se convertit, fut nommé évêque de Grenoble en 1671, et mena dans son diocèse la vie des premiers apôtres. Il reçut le chapeau de cardinal en 1686, et mourut à Grenoble le 13 septembre 1706, après avoir laissé tout son bien aux pauvres. Voyez des détails sur ce qui le concerne, dans l’Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La fontaine, troisième édition, 1824, p.410.

Walckenaer

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