Épître à M. de Turenne

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Épître à M. de Turenne


Hé quoi ! Seigneur, toujours nouveaux combats !
Toujours dangers ! Vous ne croyez donc pas
Pouvoir mourir ? Tout meurt, tout héros passe.
Clothon ne peut nous faire d’autre grâce
Que de filer nos jours plus lentement ;
Mais Clothon va toujours étourdiment.
Songez-y bien ; si ce n’est pour vous-même,
Pour nous, Seigneur, qui sans douleur extrême
Ne pourrions voir un triomphe acheté
Du moindre sang qu’il vous aurait coûté.
C’est un avis qu’en passant je vous donne *,
Et je reviens à ce que fait Bellone.
A peine un bruit fait faire ici des vœux,
Qu’un autre bruit y fait faire des feux :
C’est un concours de victoires nouvelles.
La Renommée a-t-elle encor des ailes
Depuis le temps qu’elle vient annoncer
« Tout est perdu, l’hydre va s’avancer.
Tout est gagné, Turenne l’a vaincue,
Et, se voyant mainte tête abattue,
Elle retourne en son antre à grands pas » ?
Quelque démon, que l’on ne connaît pas,
Lui rend en hâte un nombre d’autres têtes,
Qui sous vos coups sont à choir toutes prêtes.

Voilà, Seigneur, ce qui nous en paraît
Car, d’aller voir sur les lieux ce que c’est,
Permettez-moi de laisser cette envie
A vos guerriers, qui n’estiment la vie
Que comme un bien qui les doit peu toucher,
Ne laissant pas de la vendre bien cher.
Toute l’Europe admire leur vaillance,
Toute l’Europe en craint l’expérience.
Bon fait de loin regarder tels acteurs
Ceux de Strasbourg, devenus spectateurs
Un peu voisins, comme tout se dispose,
Pourraient bientôt devenir autre chose.
Je ne suis pas un oracle ; et ceci
Vient de plus haut : Apollon, Dieu merci,
Me l’a dicté ; souvent il ne dédaigne
De m’inspirer. Maint auteur nous enseigne
Qu’Apollon sait un peu de l’avenir.

L’autre jour donc j’allai l’entretenir
Du grand concours des Germains tous en armes ;
L’Hélicon même avait quelques alarmes.
Le dieu sourit, et nous tint ce propos
« Je vous enjoins de dormir en repos,
Poètes picards et poètes de Champagne ;
Ni les Germains, ni les troupes d’Espagne,
Ni le Batave, enfant de l’Océan,
Ne vous viendront visiter de cet an,
Tout aussi peu la campagne prochaine.
Je vois Louis, qui des bords de la Seine,
La foudre en main, au printemps partira **.
Malheur alors à qui ne se rendra !
Je vois Condé, prince à haute aventure,
Plutôt démon qu’humaine créature :

Il me fait peur de le voir plein de sang,
Souillé, poudreux, qui court de rang en rang *** ;
Le plomb volant siffle autour sans l’atteindre ;
Le fer, le feu, rien ne l’oblige à craindre.
Quand telles gens couvriront vos remparts,
Je vous dirai : Dormez, poètes picards.
Devers la Somme on est en assurance ;
Devers le Rhin tout va bien pour la France
Turenne est là, l’on n’y doit craindre rien.
Vous dormirez, ses soldats dorment bien ;
Non pas toujours : tel a mis mainte lieue
Entre eux et lui, qui les sent à sa queue.

Deux de la troupe avec peine marchoient ;
Les pauvres gens à tout coup trébuchoient,
Et ne laissoient de tenir ce langage :
« Le conducteur, car il est bon et sage,
« Quand il voudra, nous fera reposer . »
Après cela, qui peut vous excuser
De n’avoir pas une assurant? entière?
Morphée eut tort de quitter la frontière.
Donnez sans crainle à l’ombre de vas bois,
Portes picards et poètes champenois.

Ainsi parla le dieu qui nous inspire;
Et je ne fais, seigneur, que vous redire,
Mot après mot, le discours qu’il nous tint.
Un temps viendra que ceci sera peint
Sur les lambris du temple de Mémoire.
Les deux soldais sont un point de l’histoire,
A mon avis, digne d’être noté.
Ces vers, dit-on, seront mis à côté :

« Turenne eut tout : la valeur, la prudence,
« L’art de la guerre, et les soins sans repos.
« Romains et Grecs , vous cédez à la France :
« Opposez-lui de semblables héros, »

 

* Cet avis fut une espèce de prophétie qui s’accomplit peu de temps après. Turenne fut tué le 27 juillet 1675.
– Lorsque Turenne eut envahi le Palatinat et l’eut ruiné. les Impériaux passèrent le Rhin à Strasbourg et à Mayence, et pénétrèrent dans la Haute-Alsace. On eut des craintes, et l’on convoqua l’arrière-ban. Turenne avait feint d’abandonner l’Alsace aux Impériaux; mais bientôt il y rentra par la plaine de Béfort, et força les ennemis, par de savantes manœuvres et des victoires répétées, à repasser le Rhin.
** Le sort désarmes n’avait pas été aussi favorable à Louis XIV dans le Nord que dans la Franche-Comté et sur le Rhin. Les alliés, par la prise de Grave, de Huy, et de Dinan, avaient forcé les Français d’abandonner la Hollande.
*** C’est bien ainsi que te peint Mademoiselle, lorsque, après avoir raconté comment elle le sauva ainsi que son armée, en lui assurant sa retraite dans Paris, elle ajoute : « J’entrai dans la maison d’un maître des comptes nommé M. de La Croix, qui me la vint offrir ; c’est la plus proche de la Bastille, et les fenêtres donnent sur la rue. Aussitôt que j’y fus, M. le Prince m’y vint voir ; il était dans un état pitoyable ; il avait deux doigts ; de poussière sur le visage, ses cheveux tout mêlés ; son collet et sa chemise étaient pleins de sang, quoiqu’il n’eut pas été blessé ; sa cuirasse était pleine de coups, et il tenait son épée nue à la main, ayant perdu le fourreau. » ( Mademoiselle de Montpensier. Mémoires, t II. p. 262, édit in-8, 1823 t. XLI de la collection de Petitot et Monmerqué.

Charles Athanase Walckenaer

Image : Par Circle of Philippe de Champaigne — Christie’s, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15600929

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