Éloge à La Fontaine par Chamfort – 3

Éloge à La Fontaine par Chamfort

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Éloge à La Fontaine par Chamfort- 3 :

Discours qui a remporté le Prix de L’Académie de Marseille en 1774     (Parties : 1234)


TROISIEME PARTIE

Nicolas ChamfortUn homme ordinaire qui aurait dans le cœur les sentiments aimables dont l’expression est si intéressante dans les écrits de La Fontaine, serait cher à tous ceux qui le connaîtraient ; mais le fabuliste avait pour eux et ce charme n’est point tout à fait perdu pour nous), un attrait encore plus piquant : c’est d’être l’homme tel qu’il paraît être sorti des mains de la nature. Il semble qu’elle l’ait fait naître pour l’opposer à l’homme tel qu’il se compose dans la société, et qu’elle loi ait donné son esprit et son talent pour augmenter le phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du contraste. Il conserva jusqu’au dernier moment tous les goûts simples qui supposent l’innocence des mœurs et la douceur de l’âme ; il a lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché, où il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Polyphile , qui aime les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et réunit toutes ces passions douces qui remplissent le cœur d’une certaine tendresse. Ou ne peut assez admirer ce fond de bienveillance générale qui l’intéresse à tous les êtres vivants :
Hôtes de l’univers, sous le nom d’animaux ;
c’est sous ce point de vue qu’il les considère. Cette habitude de voir dans les animaux des membres de la société universelle, enfants d’un même père, disposition si étrange dans nos mœurs, mais commune dans les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve encore chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien éloigné de cette disposition, lorsqu’attendri par le malheur des animaux qui périssent dans une inondation , châtiment des crimes des hommes, il s’écrie par la bouche d’un vieillard :
Les animaux périr ! car encor les humain,
Tous devaient succomber sous les célestes armes.
II étend même cette sensibilité jusqu’aux plan¬tes, qu’il anime non seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature vivante sous les yeux d’un poète, et qui ne sont que des figures d’expression, mais par le ton affectueux d’un vif intérêt qu’il déclare lui-même, lorsque , voyant le cerf brouter la vigne qui l’a sauvé , il s’indigne
….Que de si doux ombrages
Soient exposés à ces outrages.
Serait-il impossible qu’il eût senti lui-même le prix de cette partie de son caractère, et qu’averti par ses premiers succès, il l’eût soigneusement cultivée ? Non, sans doute ; car cet homme, qu’on a cru (I) inconnu à lui-même, déclare formellement qu’il étudiait sans cesse le goût du public,
c’est-à-dire tous les moyens de plaire. Il est vrai que , quoiqu’il se soit formé sur son art une théorie très-fine et très-profonde, quoiqu’il eût reçu de la nature ce coup-d’œil qui fit donner à Molière le nom de contemplateur, sa philosophie , si admirable dans les développements du cœur humain, ne s’éleva point jusqu’aux généralités qui forment les systèmes: de là quelques incertitudes dans ses principes , quelques fables dont le résultat n’est point irrépréhensible ; et où la morale paraît trop sacrifice à la prudence ; de là quelques contradictions sur différents objets de politique et de philosophie. C’est qu’il laisse indécises , les questions épineuses, et prononce rarement, sur ces problèmes dont la solution n’est , point dans le cœur et dans un fond de raison universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors de lui, il s’en rapporte volontiers a Plutarque et à Platon , et n’entre point dans les disputes des philosophes; mais, toutes les fois qu’il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne consulte que son cœur, et ne s’en laisse imposer ni par de grands mots ni par de grands noms. Sénèque, en nous con¬servant le mot de Mécénas qui veut vivre absolu¬ment, dût-il vivre goutteux, impotent, perclus, a beau invectiver contre cet opprobre ; La Fontaine ne prend point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante ; il le juge digne de la postérité. Selon lui, .Mécénas fut un galant homme , et je reconnais celui qui déclare plus d’une fois vouloir vivre un siècle tout au moins. Cette même incertitude de principes, il faut en convenir, passa même quelquefois dans sa conduite: toujours droit, toujours bon sans effort, il n’a point à lutter contre lui-même; mais a-t-il un mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C’est ce qu’on put remarquer dans sa querelle avec Furetière et avec Lulli, par lequel il s’était vu trompé et, comme il dit, enquinaudé ; car on ne peut dissimuler que l’auteur des fables n’ait fait des opéras peu connus : le ressentiment qu’il conçut contre la mauvaise foi de cet Italien , lui fit trouver dans le peu qu’il avait de bile, de quoi faire une satire violente; et sa gloire est qu’on puisse en être si étonné; mais, après ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il reprit son caractère véritable , qui était celui d’un enfant, dont en effet il venait de montrer la colère. Ce n’est pas un spectacle sans intérêt que d’observer les mouvements d’une âme qui, conservant même dans le monde les premiers traits de son caractère sembla toujours n’obéir qu’à l’instinct de la nature. Il connut et sentit les passions; et, tandis que la plupart des moralistes les considéraient comme des ennemis de l’homme , il les regarda comme les ressorts de notre âme , et en devint même l’apologiste. Cette idée, que les philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue familière à l’antiquité , paraissait de son temps une idée nouvelle ; et si l’auteur des fables la développa quelquefois avec plaisir , c’est qu’elle était pour lui une vérité de sentiment, c’est que des passions modérées étaient les instruments de son bonheur. Sans doute le philosophe , dont la rigide sévérité voulut les anéantir en soi- même, s’indignait d’être entraîné par elles , et les redoutait comme l’intempérant craint quelque fois les festins. La Fontaine, défendu par la nature contre le danger d’abuser dé ses dons , se laissa guider sans crainte à des penchants qui l’égalèrent quelquefois , mais sans le conduire au précipice. L’amour, cette passion qui parmi nous se com¬pose de tant d’autres , reprit dans son âme sa simplicité naturelle: fidèle à l’objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts , il parait que ce qu’il aima le plus dans les femmes , fut celui de leurs avantages dont elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment qu’elle lui inspira, doux comme l’âme qui l’éprouvait, s’embellit des grâces de son esprit, et la plus aimable sensibilité prit le ton de la galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers?
Ce n’est point près des rois que l’on fait sa fortune :
Quelqu’ingrate beauté qui nous donne des lois,
Encor en tire-t-on un souris quelquefois.
C’est ce goût pour les femmes, dont il parle sans cesse, comme l’Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduit sans danger et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit sa plume dans son roman de Psyché. Cette déesse nouvelle, que le conte ingénieux d’Apulée n’avait pu associer aux anciennes divinités de la poésie, reçut de la brillante imagination de La Fontaine une existence égale à celle des dieux d’Hésiode et d’Homère, et il eut l’honneur de créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule toutes les faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois plus grands défauts : la vanité, la curiosité et le trop d’esprit ; mais il l’embellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et de l’art, qui s’éclipsent tous auprès d’elle. Ce triomphe de la beauté, qu’il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient grâce pour les satires qu’il se permet contre les femmes, satires toujours générales : et dans cette Psyché même il place au tartare
Ce dont les vers ont noirci quelque belle.

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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