Éloge à La Fontaine par Chamfort – 2

Éloge à La Fontaine par Chamfort

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Éloge à La Fontaine par Chamfort – 2 :

Discours qui a remporté le Prix de L’Académie de Marseille en 1774     (Parties : 1234)


SECONDE PARTIE.

Nicolas ChamfortSi jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l’art de la composition pouvaient élever un écrivain , c’est ,par l’exemple de La Fontaine: Il règne dans la littérature une sorte de convention qui assigne les rangs d’après la distance reconnue entre les différents genres , à peu près comme l’ordre civil marque les places dans la société d’après la différence des conditions ; et, quoique la considération d’un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi, quoiqu’un écrivain parfait dans un genre subalterne soit souvent préféré à d’autres écrivains d’un genre plus élevé, et qu’on néglige Stace pour Tibulle, ce même Tibulle n’est point mis à côté de Virgile. La Fontaine seul, environné d’écrivains dont les ouvrages présentent tout ce qui peut réveiller l’idée de génie, l’invention, la combinaison des plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine paraît avec des ouvrages de peu d’étendue, dont le fond est rarement à lui, et dont le style est ordinairement familier : le bonhomme se place parmi tous ces grands écrivains, comme l’avait prévu Molière, et conserve au milieu d’eux le surnom d’inimitable. C’est une révolution qu’il a opérée dans les idées reçues, et qui n’aura peut-être d’effet que pour lui ; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les conventions littéraires qui distribuent les rangs, le génie garde une place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse être, instruire et enchanter les hommes. Qu’importe en effet de quel ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier ordre ?
D’autres auront atteint la perfection de leur genre, le fabuliste aura élevé le sien jusqu’à lui. Le style de La Fontaine est peut-être ce que l’histoire littéraire de tous les siècles offre de plus étonnant. C’est à lui seul qu’il était réservé de faire admirer, dans la brièveté d’un apologue, l’accord des nuances les plus tranchantes et l’harmonie des couleurs les plus opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le badinage et l’esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie, et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la mémoire. Nul auteur n’a mieux possédé cette souplesse de l’âme et de l’imagination qui suit tous les mouvements de son sujet. Le plus familier des écrivains de¬vient tout à coup et naturellement le traducteur de Virgile ou de Lucrèce ; et les objets de la vie commune sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix d’expression qui les rendent dignes du poème épique. Tel est l’artifice de son style, que toutes ces beautés semblent se placer d’elles-mêmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante, y devient nécessaire, et ne parait ; comme dans la fable du Chêne et du Roseau, dans celle du Soleil et de Borée, que l’exposé même du fait qu’il raconte. Ici, messieurs, le poète des grâces m’arrête et m’interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse de l’analyse. Si l’on a dit de Montaigne qu’il faut le montrer et non le peindre, le transcrire et non le décrire, ce jugement n’est-il pas plus applicable à La Fontaine ? Et combien de fois en effet n’a-t-il pas été transcrit ? Mes juges me pardonneraient-ils d’offrir à leur admiration cette foule de traits pressens au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés dans tous ces livrés consacrés à notre éducation, comme le livre qui les a fait naître? Je suppose en effet que mes rivaux relèvent : l’un l’heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté de ses figures d’autant plus étonnantes qu’elles paraissent plus simples ; que l’autre fasse valoir ce charme continu du style qui réveille une foule de sentiments, embellit de couleurs si riches et si variées tous les contrastes que lui présente son sujet ; m’intéresse à des bourgeons gâtés par un écolier, m’attendrit sur le sort de l’aigle qui vient de perdre
Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance ;
qu’un troisième vous vante l’agrément et le sel de sa plaisanterie qui rapproché si naturellement les grands et les petits objets, voit tour à tour dans un renard , Patrocle, Ajax, Annibal , Alexandre dans un chat; rappelle , dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre de Troie pour Hélène ; met de niveau Pyrrhus et la laitière; se représente dans la querelle de deux chèvres qui se disputent le pas, fières de leur généalogie si poétique et si plaisante, Philippe IV et Louis XIV s’avançant dans l’île de la Conférence : que prouveront-ils ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies par le mérite de l’expression ? Et d’ailleurs, comment peindre un poète qui souvent semble s’abandonner comme dans une conversation facile; qui, citant Ulysse à propos des voyages d’une tortue, s’étonne lui-même de le trouver là; dont les beautés paraissent quelquefois une heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d’un mot qu’il aimait, la grâce de la soudaineté; qui s’en fait une langue et une poétique particulières ; dont le tour est naïf quand sa pensée est ingénieuse, l’expression simple quand son idée est forte ; relevant ses grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la physionomie ajoute à la beauté; qui se joue sans cesse de son art ; qui, à propos de la tardive maternité d’une alouette, me peint les délices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et met l’enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d’un oiseau ?
Pour moi , sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai d’indiquer les sources principales d’où le poète les a vu naître; je re¬marquerai que son caractère distinctif est cette étonnante aptitude à se rendre présent à l’action qu’il nous montre ;de donner à chacun de ses personnages un caractère particulier dont l’unité se conserve dans la variété de ses fables , et le fait reconnaître partout. Mais une autre source de beautés bien supérieures, c’est cet art de savoir , en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d’un mot dans un grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant auprès du lion malade, l’indifférence du renard sur une santé si précieuse,
Daube, au coucher du roi, son camarade absent,
suis-je dans l’antre du lion? suis-je à la cour? Combien de fois l’auteur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets, si frivoles en apparence, des détails qui se lient comme d’eux-mêmes aux objets les plus importants de la morale, et aux plus grands intérêts de la société ? Ce n’est pas une plaisanterie d’affirmer que la dispute du lapin et de la belette, qui s’est emparée d’un terrier dans l’absence du maître ; l’un faisant valoir la raison du premier occupant, et se moquant des prétendus droits de Jean Lapin ; l’autre réclamant les droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur la propriété ; et La Fontaine faisant dire à la belette :
Et quand ce serait un royaume !
Disant lui-même ailleurs :
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand, ne me force-t-il point d’admirer avec quelle adresse il me montre les applications générales de son sujet dans le badinage même de son style? Voilà sans doute un de ses secrets ; voilà ce qui rend sa lecture si attachante, même pour les esprits les plus élevés : c’est qu’à propos du dernier insecte, il se trouve, plus naturellement qu’on ne le croit, près d’une grande idée, et qu’en effet il touche au sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d’être égaré par mon admiration pour La Fontaine, si j’osais dire que le système abstrait, tout est bien, parait peut-être plus vraisemblable et surtout plus clair après le discours de Garo dans la fable de la Citrouille et du Gland, qu’après la lecture de Leïbnitz et de Pope lui-même?
S’il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus compliquées, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se placer dans ses écrits?
Elle y naît sans effort, comme elle s’y montre sans faste, car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il semble même avoir craint de le paraître. C’est en effet ce qu’un poète doit le plus dissimuler. C’est, pour ainsi dire, son secret ; et il ne doit le laisser surprendre qu’à ses lecteurs les plus assidus et admis à sa confiance intime. Aussi La Fontaine ne veut-il être qu’un, homme, et même un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beauté ?
Un philosophe, un marbre, une statue,
Auraient senti comme nous ses plaisirs.
C’est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos travers, qu’il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir le disciple des animaux qu’il a fait parler. Veut-il faire la sa¬tire d’un vice : il raconte simplement ce que ce vice fait faire au personnage qui en est atteint ; et voilà la satire faite. C’est du dialogue, c’est des actions, c’est des passions des animaux que sortent les leçons qu’il nous donne. Nous en adresse-t-il directement : c’est la raison qui parle avec une dignité modeste et tranquille. Cette bonté naïve qui jette tant d’intérêt sur la plupart de ses ouvrages, le ramène sans cesse au genre d’une poésie simple qui adoucit l’éclat d’une grande idée, la fait descendre jusqu’au vulgaire par la familiarité de l’expression, et rend la sagesse plus persuasive en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu’il dit sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style qui communique tous les mouvements de l’écrivain. Son sujet le conduit à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche l’abondance de ses sentiments, dans cette fable charmante où la peinture du bonheur de deux pigeons attendrit par degrés son âme , lui rappelle les souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu’il a perdues.
Je n’ignore pas qu’un préjugé vulgaire croit ajouter à la gloire du fabuliste, en le représentant comme un poète qui, dominé par un instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin d’ajouter à ses dons, et de qui l’heureuse indolence cueillait nonchalamment des fleurs qu’il n’avait point fait naître. Sans doute La Fontaine dut beaucoup à la nature qui lui prodigua la sensibilité la plus aimable, et tous les trésors de l’imagination ; sans doute Le fablier était né pour porter des fables : mais par combien de soins cet arbre si précieux n’avait-il pas été cultivé? Qu’on se rappelle cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis, répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages ; qu’on se rappelle ce vers si heureux, qu’il met dans la bouche d’Apollon lui-même:
II me faut du nouveau, n’en fut-il plus au monde ; doutera-t-on que La Fontaine ne l’ait cherché , et que la gloire , ainsi que la fortune, ne vende ce qu’on croit qu’elle donne? Si ses lecteurs, séduits par la facilité de ses vers, refusent d’y reconnaître les soins d’un art attentif, c’est précisément ce qu’il a désiré. Nier son travail, c’est lui en assurer la plus belle récompense. O La Fontaine ! ta gloire en est plus grande : le triomphe de l’art est d’être ainsi méconnu.
Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans la marche même de son esprit ? Je vois cet homme extraordinaire, doué d’un talent qu’à la vérité il ignore lui-même jusqu’à vingt-deux ans, s’enflammer tout à coup à la lecture, d’une ode de Malherbe, comme Mallebranche à celle d’un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d’une âme, qui, voyant de plus pria la gloire, s’étonne d’être né pour elle. Mais pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la lecture d’Horace et de Virgile ? C’est que La Fontaine les voyait à une trop grande distance ; c’est qu’ils ne lui montraient pas, comme le poète, français, quel usage on pouvait faire de cette langue qu’il devait lui-même illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit d’abord pour son modèle ; mais , bientôt revenu au ton qui lui appartenait, il s’aperçut qu’une naïveté fine et piquante était le vrai caractère de son esprit: caractère qu’il cultiva parla lecture de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les Racine, les Boileau en avançaient le progrès par l’élévation et la noblesse de leurs style: mais elle ne s’enrichissait pas moins dans les mains de La Fontaine , qui lui rendait les biens qu’elle avait laissé perdre, et qui, comme certains curieux, rassemblant avec soin les monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C’est dans notre langue ancienne qu’il puisa ces expressions imitatives ou pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes les nuances accessoires ; car nul auteur n’a mieux senti le besoin de rendre son âme visible : c’est le terme dont il se sert pour exprimer un des attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique a laquelle il parait avoir sacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire et de notre versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce qu’il en brave les règles. Eh ! le goût ne peut-il pas les enfreindre, comme l’équité s’élève au-dessus des lois ?
Cependant La Fontaine était né poète, et cette partie de ses talents ne pouvait se développer dans les ouvrages dont il s’était occupé jusqu’alors, il la cultivait par la lecture des modèles de l’Italie ancienne et moderne, par l’étude de la nature et de ceux qui l’ont su peindre. Je ne dois point dis-simuler le reproche fait à ce rare écrivain par le plus grand poète de nos jours, qui refuse ce titre de peintre à La Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d’une telle autorité ; mais celui qui loue La Fontaine serait indigne d’admirer son critique, s’il ne se permettait d’observer que l’auteur des fables, sans multiplier ces tableaux où le poète s’annonce à dessein comme peintre, n’a pas laissé d’en mériter le nom. Il peint rapidement et d’un trait il peint par le mouvement de ses vers, par la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l’harmonie imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et point de cadre : voilà La Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante rappelle ce riant tableau de l’Aurore dans un de ses poèmes où il représente cette jeune déesse , qui, se balançant dans les airs,
La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.
Cette description charmante est à la fois une réponse à ses censeurs, et l’image de sa poésie.
Ainsi se formèrent par degrés les divers talents de La Fontaine, qui tous se réunirent enfin dans ses fables. Mais elles ne purent être que le fruit de sa maturité : c’est qu’il faut du temps à de certains esprits pour connaître les qualités différentes dont l’assemblage forme leur vrai caractère, les combiner les assortir, fortifier ces traits primitifs par l’imitation des écrivains qui ont avec eux quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un genre propre à déployer la variété de leurs talents. Jusqu’alors l’auteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente point avec tous ses avantages. C’est un athlète doué d’une force réelle, mais qui n’a point encore appris à se placer dans une attitude qui puisse la développer toute entière. D’ailleurs, les ouvrages qui, tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance du cœur humain et du système de la société , exigent un esprit mûri par l’étude et par l’expérience; mais aussi, devenus une source féconde de réflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens à mesure qu’il a lui-même par sa propre expérience étendu la sphère de ses idées: et c’est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne , à Molière et à La Fontaine.
Tels sont les principaux mérites de ces écrits
Toujours plus beau» , plus ils sont regardés,
Boileau.
et qui, mettant l’auteur des fables au-dessus de son genre même , me dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs étrangers ou français : tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin ; et s’il eut la bêtise, suivant l’expression de M. de Fontenelle, de se mettre au-dessous de Phèdre , ils ont l’esprit de se mettre au-dessous de La fontaine , et d’être aussi modestes que ce grand homme. Un seul, plus confiant, s’est permis l’espérance de lutter avec lui ; et cette hardiesse, non moins que son mérite réel, demande peut-être une exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son génie ne l’emporta nulle part ; Lamotte fit des fables……O La Fontaine ! la révolution d’un siècle n’avait point encore appris a la France combien tu étais un homme rare; mais, après un moment d’illusion, il fallut bien voir qu’un philosophe froidement ingénieux, ne joignant à la finesse ni le naturel,
Ni la grâce plus belle encore que la beauté ; ne possédant point ce qui plaît plus d’un jour; dissertant sur son art et sur la morale; laissant percer l’orgueil de descendre jusqu’à nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre niveau; tâchant d’être naïf, et prouvant qu’il a dû plaire; faible avec recherche, quand La Fontaine ne l’est jamais que par négligence, ne pouvait être le rival d’un poète simple, souvent sublime, toujours vrai, qui laisse dans le cœur le souvenir de tout ce qu’il dit à la raison, joint à l’art de plaire celui de n’y penser pas, et dont les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu’il a dit d’une femme aimable :
La négligence, à mon gré, si requise ,
Pour cette fois fut sa dame d’atours.
Aussi tous les reproches qu’on a pu lui faire sur quelques longueurs, sur quelques incorrections, n’ont point affaibli le charme qui ramène sans cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les nations, et pour tous les âges sans en excepter l’enfance. Quel prestige peut fixer ainsi tous les esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfants, d’ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C’est la simplicité de ces formules où ils retrouvent la langue de la conversation; c’est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes et si animées; c’est l’intérêt qu’il leur fait prendre à ses personnages en les mettant sous leurs yeux : illusion qu’on ne retrouve plus chez, ses imitateurs, qui ont beau appeler un singe Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe. Qui peut frapper tous les peuples? C’est ce fond de raison universelle répandu dans ses fables; c’est ce tissu de leçons convenables à tous les états de la vie; c’est cette intime liaison de petits objets à de grandes vérités : car nous n’osons penser que tous les esprits puissent sentir les grâces de ce style qui s’évanouissent dans une traduction ; et, si on lit La Fontaine dans la langue originale, n’est-il pas vraisemblable qu’en supposant aux étrangers la plus grande connaissance de cette langue, les grâces de son style doivent toujours être mieux senties chez un peuple où l’esprit de société, vrai caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre ; où le supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l’inférieur plaire sans s’avilir, l’habitude de traiter avec tant d’espèces différentes d’amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte d’en être blessés nous-mêmes, donne à l’esprit ce tact rapide, cette sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées d’autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui fait apprécier dans les ouvrages d’agrément les finesses de langue, les bienséances du style, et ces convenances générales, dont le sentiment se perfectionne par le grand usage de la société. S’il est ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous sur tant d’objets et si respectables d’ailleurs, pourraient-ils…. Mais quoi ! puis-je hasarder cette opinion, lorsqu’elle est réfutée d’avance par l’exemple d’un étranger qui signale aux yeux de l’Europe son admiration pour La Fontaine? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence qu’il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le zèle qu’il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve ; à moins qu’on ne l’attribue en partie à l’intérêt qu’inspirent sa personne et son caractère.

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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