Dissertation et analyse du conte : la coupe enchantée

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Contes

Jean de La Fontaine – Conte : La Coupe enchantée

La Coupe enchantée. Le récit de l’Arioste imité par La Fontaine : il Nappo incanlato, commence au chant XLII d’Orlando furioso, octave LXX :

Gia a’inchinava il sol molto alla sera,
E gia apparia nel ciel la prima Stella,
Quando Rinaldo in ripa alla riviera
Stando in pensier…

« Le soleil était déjà penché vers la fin de sa course, la première étoile brillait déjà dans le ciel, lorsque Renaud, incertain sur le rivage s’il changerait de selle ou s’il séjournerait jusqu’à ce que la nuit eût fait place à l’aurore, vit venir à lui…

un cavalier à l’air courtois et aux façons prévenantes. » Ce récit se termine au chant XLIII, octave LXVII, où commence l’histoire du chien qui secoue des perles et des pierreries, dont nous parlons plus loin. Il est beaucoup plus développé que le conte de La Fontaine. L’enchanteresse se nomme Melissa au lieu de Nérie. Le chevalier à l’air courtois, mais triste, offre l’hospitalité à Renaud ; il lui propose l’essai de la coupe que Renaud refuse.

Ben sarebbe folle
Chi quel che non vorria trovar cercasse,
Mia donna e donna, ed ogni donna e molle.
Lasciam star mia credenza, corne stasse.
Sin qui m’ha il creder mio giovato, e giova :
Che poss’ io megliorar per farne prova
Etc……

« Il serait bien fou celui qui chercherait ce qu’il ne veut pas trouver. Ma femme est femme, et toute femme est faible. Continuons à croire ce que j’ai cru jusqu’ici : l’opinion dans laquelle j’ai vécu m’a rendu et me rend heureux. Que pourrais-je apprendre, dans cette épreuve, qui pût augmenter mon bonheur ?

coupe_enchantée« Elle ne saurait qu’y ajouter peu de chose ou y nuire beaucoup. Dieu punit souvent ceux qui tentent le destin. Je ne sais si en ceci je suis sage ou sot. Mais je n’en veux pas plus savoir qu’il ne me convient. Faites donc ôter ce vin de devant moi. Je n’ai pas envie d’en boire, et je ne veux pas que cette envie me vienne. La certitude qu’il donne me semble plus prohibée de Dieu que l’arbre de la vie ne le fut à notre premier père.

« De même qu’Adam, après qu’il eut goûté à la pomme que Dieu lui avait formellement interdite, culbuta de la félicité dans la douleur, et fut de plus en plus plongé dans un abîme de misère ; ainsi, lorsqu’un mari veut connaître tout ce que dit et fait sa femme, il tombe de l’allégresse dans le chagrin et la désolation, d’où il ne se relèvera jamais. »

L’hôte, en entendant ces prudentes paroles, fond en larmes : « Que n’ai-je fait comme vous ! » s’écrie-t-il, et il lui raconte son histoire.

Le mari tente sa femme avec des pierreries, des diamants :

E le piu ricche gemme avea con Iei
Che mai mandassin gl’ indi o gli Eritrei.

Dans la première version, celle de 1669, La Fontaine fait offrir par le feint Éraste :

De ces appeaux à prendre belles,
 Assez pour fléchir six cruelles,
Assez pour créer six cocus,
Un collier de vingt mille écus. !

Dans la leçon de 1671, l’époux propose tout simplement de l’argent. La Fontaine était resté d’abord plus près du récit original. De môme, lorsqu’il avait peint l’impression produite par ces présents :

Caliste n’était pas tellement en colère
 Qu’elle ne regardât ce don du coin de l’œil.
Sa vertu, sa foi, son orgueil
Eurent peine à tenir contre un tel adversaire.
Mais il ne fallait pas sitôt changer de ton.

La Fontaine s’était tenu plus près du texte de l’Arioste :

Ma il veder fiammegiar poi, corne foco.
 La belle gemme il duro cor fe’ molle ;
 E con parlar rispose breve e fioco
Quel che la vita a rimembrar mi tolle :
Che mi compiaceria, quando credesse
Ch’ altra presona mai nol risapesse.

« Mais en voyant ruisseler de feux ces brillantes pierreries, la dureté de son cœur s’amollit, et avec une voix hésitante et basse elle me dit ce qu’il m’arrache l’âme de rappeler : qu’elle s’accordera à mes désirs, si elle a l’assurance que personne n’en saura jamais rien. »

La Fontaine, dans sa deuxième leçon, a brusqué les choses, a moins préparé la défaite de sa Caliste.

L’héroïne de l’Arioste, après la trahison dont elle a été victime, s’enfuit de la demeure de son époux et va rejoindre le seigneur qui auparavant l’avait vainement courtisée. L’époux demeure seul, désolé. Il n’a qu’un soulagement, une distraction, c’est de faire faire à tous les voyageurs qui passent l’essai de cette coupe accusatrice.

Le trait qui termine le conte : Damon pardonnant à Caliste, lorsque le nombre de ceux qui ont fait une épreuve malheureuse de la coupe égale une grande armée, est une   plaisanterie que La Fontaine, croyons-nous, n’a empruntée de personne.

Ce talisman qui permet aux maris de s’assurer si leurs femmes sont on non fidèles existait bien avant l’Arioste. On le trouve très-anciennement dans les traditions celtiques, non sous la forme d’une coupe, mais sous celle d’un manteau : le manteau de Tegan Eurvron. Il est fréquemment cité parmi les treize objets précieux de l’Ile de Bretagne.

Ces treize objets sont :

1° L’épée de Rhyddirch Hael, qui flamboie de la garde à la pointe, lorsqu’un autre que son légitime possesseur la tire du fourreau ;

2° Le panier de Gnyddo Garanhir : quand on y met la nourriture d’une personne, on y retrouve la nourriture de cent personnes ;

3° La corne de Bran-galed : on y puise la liqueur que l’on désire ;

4° Le chariot de Morgan Mwynvawr : qui s’y assied est transporté immédiatement où il veut ;

5° Le manteau de Tegan Eurvron, qui couvre seulement les femmes d’une vertu exemplaire ;

6° Le couteau de Llawfrodded Farchawy, qui peut servir à vingt personnes à la fois ;

7° Le chaudron de Tyrnog : si on y met à manger pour un couard, il ne bouillera jamais ; si pour un brave, il bout aussitôt ;

8° La pierre à aiguiser de TudwaI Tudclud : si l’épée d’un brave y est aiguisée, la blessure qu’elle fait est mortelle ; si l’épée d’un couard, la blessure est peu dangereuse ;

9° L’habit de Padarn Beisrudd : si un gentilhomme le revêt, il lui va bien ; si un rustre, il va mal ;

10° – 11° La terrine et le plat de Rhegynydd Ysgbhaig, qui se couvrent de tout ce qu’on souhaite ;

12° L’échiquier de Gwenddolen :  lorsque les pièces sont placées, elles jouent d’elles-mêmes. L’échiquier est d’or, les pièces sont en argent ;

13° Le manteau d’Arthur, qui rend invisible, et laisse voir toutes choses à qui en est revêtu.

coupe_enchantéeDisons toutefois que, dans quelques listes, au lieu du manteau de Tegan Eurvron, il y a : le licou de Clydno Eiddyn, où l’on trouve toujours un cheval, quand on en a besoin ; ce licou était certainement d’une utilité moins contestable et moins contestée que celle du fameux manteau.1

C’est ce manteau enchanté qui figure dans le fabliau du Court Mantel, puisé aux sources bretonnes (Mst de la Bibliothèque nationale, n° 7615, f. français).

Lorsqu’il écrivait ces vers :

                                                         …Mais si
Des discours du blondin la belle n’a souci.
Vous le lui faites naître, et la chance se tourne.
Volontiers où soupçon séjourne
Cocuage séjourne aussi,

La Fontaine se rappelait sans doute la tirade de Marinette dans le Dépit amoureux :

En effet, tu dis bien : voilà comme il faut Être :
Jamais de ces soupçons qu’un jaloux fait paraitre !
Tout le fruit qu’on en cueille est de se mettre mal,
Et d’avancer par-là les desseins d’un rival.
Au mérite souvent de qui l’éclat vous blesse.
Vos chagrins font ouvrir les yeux d’une maîtresse ;
Et j’en sais tel qui doit son destin le plus doux
Aux soins trop inquiets de sou rival jaloux.
Enfin, quoi qu’il en soit, témoigner de l’ombrage,

C’est jouer en amour un mauvais personnage, Et se rendre, après tout, misérable à crédit. Cela, seigneur Eraste, en passant vous soit dit ; tirade dont nous avons signalé l’origine italienne dans notre édition de Molière, 1.1, p. 163, note 1.

Voyez encore l’École des femmes, acte IV, scène VIII.

Louis Moland

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
  •  

On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.