Discours au Roi pour Fouquet par Pellisson

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Discours au Roi pour Fouquet par Pellisson


Sur la disgrâce de Fouquet, surintendant des finances ; il encourut la haine de Louis XIV, qui le fit juger pour dilapidation du trésor. Il fut condamné à une prison perpétuelle.


Louis_XIV_(Lefebvre)Et vous, grand prince (car je ne puis m’empêcher de finir ainsi que j’ai commencé, par V. M. même), c’est un dessein digne sans doute de sa grandeur, ce n’est pas un petit dessein que de réformer la France. Il a été moins long et moins difficile à V. M. de vaincre l’Espagne. Qu’elle regarde de tous côtés, tout a besoin de sa main, mais d’une main douce, tendre, salutaire, qui ne tue point pour guérir, qui secoure, qui corrige et répare la nature sans la détruire. Nous sommes tous hommes, sire ; nous avons tous failli ; nous avons tous désiré d’être considérés dans le monde ; nous avons vu que sans bien on ne l’était pas ; il nous a semblé que sans lui toutes les portes nous étaient fermées, que sans lui (1) nous ne pouvions pas même montrer notre talent et notre mérite, si Dieu nous en avait donné, non pas même servir V. M., quelque zèle que nous eussions pour son service. Que n’aurions-nous point fait pour ce bien, sans qui il nous était impossible de rien faire ?  V. M., sire, vient de donner au monde un siècle nouveau, où ses exemples, plus que ses lois mêmes ni que ses châtiments, commencent à nous changer. Nous le voyons sire, nous le sentons avec joie. S’il y a toujours à l’avenir, comme on ne le peut empêcher, de grandes fortunes pour la mauvaise foi et pour l’injustice, il y aura désormais des récompenses et des établissements honnêtes pour la fidélité et pour la vertu. Si la constitution de l’État et mille autres raisons considérables font que les charges doivent demeurer vénales, il y en aura du moins de chaque espèce pour le seul mérite, par les grâces de V. M. Cet homme de bien, qui ne songe qu’à Dieu et à son étude, non pas même à V. M. ni à son pouvoir, apprendra tout d’un coup qu’elle l’a honoré d’un grand bénéfice, et doutera longtemps si c’est une vision ou une vérité. Nous serons tous gens d’honneur pour être heureux, et courrons après la gloire, comme nous courions après l’argent, mourant de honte si nous n’étions pas dignes sujets d’un si grand roi, par-là véritablement, et, par cette seconde formation de nos esprits et de nos mœurs, le père de tous ses peuples. Mais quant à notre conduite passée , sire , que V. M. s’accommode , s’il lui plaît, à la faiblesse, à l’infirmité de ses enfants; nous n’étions pas nés dans la république de Platon, ni même sous les premières lois d’Athènes écrites de sang, ni sous celles de Lacédémone, où l’argent et la politesse étaient un crime; mais dans la corruption des temps, dans le luxe inséparable de la prospérité des États, dans l’indulgence française , dans la plus douce des monarchies, non-seulement pleine de liberté , mais de licence. Il ne nous était pas aisé de vaincre notre naissance et notre mauvaise éducation.
Nous aimons tous V. M. Que rien ne nous rende auprès d’elle si odieux et si détestables, et que s’empêchant de faillir comme si elle ne pardonnait jamais, elle pardonne néanmoins comme si elle faisait tous les jours des fautes. Et quant au particulier de qui j’ai entrepris la défense, particulier maintenant et des moindres et des plus faibles, la colère de V. M., sire, s’emporterait-elle contre une feuille sèche que le vent emporte ? Car à qui appliquerait on plus à propos ces paroles que disait autrefois à Dieu même l’exemple de la patience et de la misère, qu’à celui qui par le courroux du ciel et de V. M. s’est vu enlever en un seul jour, et comme d’un coup de foudre, bien, honneur, réputation, serviteurs, famille, amis et santé, sans consolation et sans commerce, qu’avec ceux qui viennent pour l’interroger et pour l’accuser ? Encore que ses accusations soient incessamment aux oreilles de V. M., et que ses défenses n’y soient qu’un moment, encore qu’on n’ose presque espérer qu’elle voie dans un si long discours ce qu’on peut dire pour lui sur ces abus des finances, sur ces millions, sur ces avances, sur ce droit de donner des commissaires, dont on entretient à toute heure V. M. contre lui, je ne me rebuterai point, car je ne veux point douter auprès d’elle s’il est coupable. Mais je ne saurais douter s’il est mal heureux. Je ne veux point savoir ce qu’on dira s’il est puni ; mais j’entends déjà avec espérance, avec joie, ce que tout le monde doit dire de V. M. si elle fait grâce. J’ignore ce que veulent et que demandent, trop ouvertement néanmoins pour le laisser ignorer à personne, ceux qui ne sont pas satisfaits encore d’un si grand et si déplorable malheur ; mais je ne puis ignorer, sire, ce que souhaitent ceux qui ne regardent que V. M., et qui n’ont pour intérêt et pour passion que sa seule gloire. Il n’est pas jusqu’aux lois, sire (c’est un grand saint qui l’a dit), il n’est pas jusqu’aux lois qui, toutes1 insensibles, toutes1 inexorables qu’elles sont de leur nature, ne se réjouissent, lorsque ne pouvant se fléchir elles-mêmes, elles se sentent fléchir d’une main toute-puissante, telle que celle de Votre Majesté, en faveur des hommes dont elles cherchent toujours le salut, lors même qu’elles semblent demander leur ruine. Le plus sage, le plus juste même des rois crie encore à V. M. comme à tous les rois de la terre : Ne soyez point si juste. C’est un beau nom que la chambre de justice, mais le temple de la Clémence, que les Romains élevèrent à cette vertu triomphant en la personne de Jules César, est un plus grand et un plus beau nom encore. Si cette vertu n’offre pas un temple à V. M., elle lui promet du moins l’empire des cœurs, où Dieu même désire de régner, et en fait toute sa gloire. Elle se vante d’être la seule entre ses compagnes qui ne vit et ne respire que sur le trône. Courez hardiment, sire, dans une si belle carrière : V. M. n’y trouvera que des rois, comme Alexandre le souhaitait, quand on lui parla de courir aux jeux olympiques. Que V. M. nous permette un peu d’orgueil et d’audace ; comme elle, sire, quoique non autant qu’elle, nous serons justes, vaillants, prudents, tempérants, libéraux même ; mais comme elle nous ne saurions être cléments. Cette vertu, toute douce et tout humaine qu’elle est, plus fière, qui le croirait ? que toutes les autres, dédaigne nos fortunes privées, d’autant plus chère aux grands et aux magnanimes princes, tels que V. M., qu’elle ne se donne qu’à eux ; qu’en toutes les autres, quoiqu’au-dessus des lois, ils suivent les lois, en celle-ci ils n’ont point d’autre loi qu’eux-mêmes. Je me trompe, sire, je me trompe : s’il y a tant de lois de justice, il y a, du moins pour V. M., une générale, une auguste, une sainte loi de clémence, qu’elle ne peut violer, parce qu’elle l’a faite elle-même, comme le Jupiter des fables faisait la destinée, comme le vrai Jupiter fit les lois invariables du monde, je veux dire en la prononçant. V. M. s’en étonne sans doute, et n’entend point encore ce que je lui dis ; qu’elle rappelle, s’il lui plaît, pour un moment en sa mémoire ce grand et beau jour que la France vit avec tant de joie, que ses ennemis, quoique enflés de mille vaines prétentions, quoique armés et sur nos frontières, virent avec tant de douleur et d’étonnement ; cet heureux jour, dis-je, qui acheva de nous donner un grand roi , en répandant sur la tête de V. M. , si chère et si précieuse à ses peuples, l’huile sainte et descendue du ciel. En ce jour, sire; avant que V. M. reçût cette onction divine , avant qu’elle eût pris de l’autel, c’est-à-dire de la propre main de Dieu, cette couronne, ce sceptre, cette main de justice, cet anneau qui faisait l’indissoluble mariage de V. M. et de son royaume , cette épée nue et flamboyante, toute victorieuse sur les ennemis, toute puissante sur les sujets; nous vîmes, nous entendîmes V. M., en vironnée de pairs et des premières dignités de l’État, au milieu des prières , entre les bénédictions et les cantiques , à la face des autels , devant le ciel et la terre , les hommes et les anges, proférer de sa bouche sacrée ces belles et magnifiques paroles, dignes d’être gravées sur le bronze , mais plus encore dans le cœur d’un si grand roi : Je jure et promets de garder et faire garder l’équité et miséricorde en tous jugements, afin que Dieu clément et miséricordieux répande sur moi et sur vous sa miséricorde. Si quelqu’un, sire, nous ne le pouvons penser, s’opposait à cette miséricorde, à cette équité royale, nous ne souhaitons pas même qu’il soit traité sans miséricorde et sans équité. Mais nous qui l’implorons pour M. Fouquet, qui ne l’implore pas seulement, mais qui y espère, mais qui s’y fonde ; quel malheur en détournerait les effets ? quelle autre puissance si grande et si redoutable dans les États de V. M. l’empêcherait de suivre et ce serment solennel, et sa gloire, et ses inclinations, toutes grandes, toutes royales, puisque, sans leur faire violence et sans faire tort à ses sujets, elle peut exercer toutes ces vertus ensemble ? L’avenir, sire, peut être prévu et réglé par de bonnes lois. Qui oserait encore manquer à son devoir, quand le prince fait si dignement le sien ? Que personne ne soit excusé ; personne n’ignore maintenant qu’il est éclairé l des propres yeux de son maître. C’est là que V. M. fera voir, avec raison, jusqu’à sa sévérité même, si ce n’est assez de sa justice. Mais pour le passé, sire, il est passé, il ne revient plus, il ne se corrige plus. V. M. nous avait confiés à d’autres mains que les siennes ; persuadés qu’elle pensait moins à nous, nous pensions bien moins à elle ; nous ignorions presque nos propres offenses, dont elle ne semblait pas s’offenser. C’est là, sire, le digne sujet, la propre et véritable matière, le beau champ de sa clémence et de sa bonté.

Notes par Alexandre Rodolphe Vinet :

1 – que sans lui – Sans lequel. Ne dirait-on pas que Fouquet n’a malversé que pour mieux servir l’État, et que la France, au bout du compte, lui doit être obligée de ce qu’il lui a pris ? Ce qui, dans la bouche d’un adversaire, serait une ironie maligne, ne peut être un moyen de défense sous la plume d’un apologiste.
La Fontaine et Pellisson, aient risqué la disgrâce dans l’intérêt d’un ami, et qu’un troisième, l’auteur d’Athalie, l’ait encourue dans l’intérêt du peuple opprimé. Pellisson, comme la plupart des grands orateurs de son pays, appartenait à la France méridionale ; né en 1624 à Béziers, il mourut à Versailles en 1693. Il était secrétaire de l’Académie française, dont il écrivit l’histoire. Bossuet l’avait converti au catholicisme, dont il fut dès lors, soit conviction, soit complaisance, un zélé propagateur. De ses nombreux ouvrages on ne lit plus que ses mémoires en faveur de Fouquet ; le reste de ses écrits, consacrés pour la plupart à la gloire de Louis XIV, a peu servi à la sienne.

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