Conte: Les Troqueurs

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icon-angle-double-right Contes de La Fontaine

Le changement de mets réjouit l’homme:
Quand je dis l’homme, entendez qu’en ceci
La femme doit être comprise aussi:
Et ne sais pas comme il ne vient de Rome
Permission de troquer en hymen;
Non si souvent qu’on en aurait envie,
Mais tout au moins une fois en sa vie.
Peut-être un jour nous l’obtiendrons, Amen,
Ainsi soit-il; Semblable indult en France
Viendrait fort bien, j’en réponds; car nos gens
Sont grands troqueurs: Dieu nous créa changeants.
Près de Rouen, pays de sapience,
Deux villageois avaient chacun chez soi
Forte femelle, et d’assez bon aloi,
Pour telles gens qui n’y raffinent guère;
Chacun sait bien qu’il n’est pas nécessaire
Qu’Amour les traite ainsi que des prélats.
Avint pourtant que tous deux étant las
De leurs moitiés, leur voisin le notaire
Un jour de fête avec eux chopinait.
Un des manants lui dit: Sire Oudinet,
J’ai dans l’esprit une plaisante affaire.
Vous avez fait sans doute en votre temps
Plusieurs contrats de diverse nature,
Ne peut-on point en faire un où les gens
Troquent de femme ainsi que de monture?
Notre pasteur a bien changé de cure:
La femme est-elle un cas si différent?
Et pargué non; car messire Grégoire
Disait toujours, si j’ai bonne mémoire:
Mes brebis sont ma femme. Cependant
Il a changé: changeons aussi, compère.
– Très volontiers, reprit l’autre manant;
Mais tu sais bien que notre ménagère
Est la plus belle: or çà, sire Oudinet,
Sera-ce trop s’il donne son mulet
Pour le retour? – Mon mulet? et parguenne,
Dit le premier des villageois susdits,
Chacune vaut en ce monde son prix;
La mienne ira but à but pour la tienne:
On ne regarde aux femmes de si près.
Point de retour, vois-tu, compère Etienne,
Mon mulet, c’est… c’est le roi des mulets.
Tu ne devrais me demander mon âne
Tant seulement: troc pour troc, touche là.
Sire Oudinet, raisonnant sur cela,
Dit: Il est vrai que Tiennette a sur Jeanne
De l’avantage, à ce qu’il semble aux gens;
Mais le meilleur de la bête, à mon sens,
N’est ce qu’on voit; femmes ont maintes choses
Que je préfère, et qui sont lettres closes;
Femmes aussi trompent assez souvent;
Jà ne les faut éplucher trop avant.
Or sus, voisins, faisons les choses nettes.
Vous ne voulez chat en poche donner
Ni l’un ni l’autre; allons donc confronter
Vos deux moitiés comme Dieu les a faites.
L’expédient ne fut goûté de tous:
Trop bien voilà messieurs les deux époux
Qui sur ce point triomphent de s’étendre:
Tiennette n’a ni suros ni malandre,
Dit le second. – Jeanne, dit le premier,
A le corps net comme un petit denier;
Ma foi, c’est basme. – Et Tiennette est ambroise,
Dit son époux; telle je la maintien.
L’autre reprit: Compère, tiens-toi bien;
Tu ne connais Jeanne ma villageoise;
Je t’avertis qu’à ce jeu… m’entends-tu?
L’autre manant jura: Par la vertu,
Tiennette et moi nous n’avons qu’une noise,
C’est qui des deux y sait de meilleurs tours;
Tu m’en diras quelques mots dans deux jours:
A toi, compère. Et de prendre la tasse,
Et de trinquer; Allons, sire Oudinet,
A Jeanne; tôp; puis à Tiennette; mâsse.
Somme qu’enfin la soute du mulet
Fut accordée, et voilà marché fait.
Notre notaire assura l’un et l’autre
Que tels traités allaient leur grand chemin:
Sire Oudinet était un bon apôtre,
Qui se fit bien payer son parchemin.
Par qui payer? Par Jeanne et par Tiennette.
Il ne voulut rien prendre des maris.
Les villageois furent tous deux d’avis
Que pour un temps la chose fût secrète;
Mais il en vînt au curé quelque vent.
Il prit aussi son droit; je n’en assure,
Et n’y étais; mais la vérité pure
Est que curés y manquent peu souvent.
Le clerc non plus ne fit du sien remise;
Rien ne se perd entre les gens d’Eglise.
Les permuteurs ne pouvaient bonnement
Exécuter un pareil changement
Dans ce village à moins que de scandale:
Ainsi bientôt l’un et l’autre détale,
Et va planter le piquet en un lieu
Où tout fut bien d’abord moyennant Dieu.
C’était plaisir que de les voir ensemble.
Les femmes même, à l’envi des maris,
S’entre-disaient en leurs menus devis:
Bon fait troquer, commère, à ton avis?
Si nous troquions de valet? que t’en semble?
Ce dernier troc, s’il se fit, fut secret.
L’autre d’abord eut un très bon effet.
Le premier mois très bien ils s’en trouvèrent;
Mais à la fin nos gens se dégoûtèrent.
Compère Etienne, ainsi qu’on peut penser,
Fut le premier des deux à se lasser,
Pleurant Tiennette: il y perdait sans doute.
Compère Gille eut regret à sa soute;
Il ne voulut retroquer toutefois.
Qu’en avint-il? Un jour, parmi les bois,
Etienne vit toute fine seulette
Près d’un ruisseau sa défunte Tiennette,
Qui, par hasard, dormait sous la coudrette.
Il s’approcha, l’éveillant en sursaut.
Elle du troc ne se souvint pour l’heure;
Dont le galant sans plus longue demeure
En vint au point. Bref, ils firent le saut.
Le conte dit qu’il la trouva meilleure
Qu’au premier jour. Pourquoi cela? Pourquoi?
Belle demande; En l’amoureuse loi
Pain qu’on dérobe et qu’on mange en cachette,
Vaut mieux que pain qu’on cuit, ou qu’on achète:
Je m’en rapporte aux plus savants que moi.
Il faut pourtant que la chose soit vraie,
Et qu’après tout Hyménée et l’Amour
Ne soient pas gens à cuire en même four:
Témoin l’ébat qu’on prit sous la coudraie.
On y fit chère; il ne s’y servit plat
Où maître Amour cuisinier délicat
Et plus friand que n’est maître Hyménée
N’eût mis la main. Tiennette retournée,
Compère Etienne homme neuf en ce fait
Dit à part soi: Gille a quelque secret;
J’ai retrouvé Tiennette plus jolie
Qu’elle ne fut onc en jour de sa vie.
Reprenons-la, faisons tour de Normand:
Dédisons-nous; usons du privilège.
Voilà l’exploit qui trotte incontinent,
Aux fins de voir le troc et changement
Déclaré nul, et cassé nettement.
Gille assigné de son mieux se défend.
Un promoteur intervient pour le siège
Episcopal, et vendique le cas.
Grand bruit partout, ainsi que d’ordinaire:
Le parlement évoque à soi l’affaire.
Sire Oudinet, le faiseur de contrats,
Est amené; l’on l’entend sur la chose.
Voilà l’état où l’on dit qu’est la cause;
Car c’est un fait arrivé depuis peu.
Pauvre ignorant que le compère Etienne!
Contre ses fins cet homme en premier lieu
Va de droit fil; car s’il prit à ce jeu
Quelque plaisir, c’est qu’alors la chrétienne
N’était à lui: le bon sens voulait donc
Que pour toujours il la laissât à Gille;
Sauf la coudraie, où Tiennette, dit-on,
Allait souvent en chantant sa chanson;
L’y rencontrer était chose facile.
Et supposé que facile ne fût,
Fallait qu’alors son plaisir d’autant crût.
Mais allez-moi prêcher cette doctrine
A des manants: ceux-ci pourtant avaient
Fait un bon tour, et très bien s’en trouvaient,
Sans le dédit, c’était pièce assez fine
Pour en devoir l’exemple à d’autres gens:
J’ai grand regret de n’en avoir les gants.
Et dis parfois, alors que j’y rumine:
Aurait-on pris des croquants pour troquants
En fait de femme? Il faut être honnête homme
Pour s’aviser d’un pareil changement.
Or n’est l’affaire allée en cour de Rome,
Trop bien est-elle au Sénat de Rouen.
Là le notaire aura du moins sa gamme,
En plein barreau, Dieu gard sire Oudinet
D’un rapporteur barbon et bien en femme,
Qui fasse aller cette affaire au bonnet.

“Conte: Les Troqueurs”

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