Conte: Les Rémois

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Contes

Jean de La Fontaine – Conte : Les Rémois

Il n’est cité que je préfère à Reims:
C’est l’ornement et l’honneur de la France:
Car, sans compter l’ampoule et les bons vins,
Charmants objets y sont en abondance.
Par ce point-là je n’entends quant à moi
Tours ni portaux, mais gentilles galoises;
Ayant trouvé telle de nos Rémoises
Friande assez pour la bouche d’un roi.
Une avait pris un peintre en mariage,
Homme estimé dans sa profession:
Il en vivait: que faut-il davantage?
C’était assez pour sa condition.
Chacun trouvait sa femme fort heureuse.
Le drôle était, grâce à certain talent,
Très bon époux, encor meilleur galant.
De son travail mainte dame amoureuse
L’allait trouver; et le tout à deux fins:
C’était le bruit, à ce que dit l’histoire:
Moi qui ne suis en cela des plus fins,
Je m’en rapporte à ce qu’il en faut croire.
Dès que le sire avait donzelle en main,
Il en riait avecque son épouse.
Les droits d’hymen allant toujours leur train,
Besoin n’était qu’elle fît la jalouse.
Même elle eût pu le payer de ses tours;
Et comme lui voyager en amours,
Sauf d’en user avec plus de prudence,
Ne lui faisant la même confidence.
Entre les gens qu’elle sut attirer,
Deux siens voisins se laissèrent leurrer
A l’entretien libre et gai de la dame;
Car c’était bien la plus trompeuse femme
Qu’en ce point-là l’on eût su rencontrer:
Sage surtout; mais aimant fort à rire.
Elle ne manque incontinent de dire
A son mari l’amour des deux bourgeois,
Tous deux gens sots, tous deux gens à sornettes.
Lui raconta mot pour mot leurs fleurettes;
Pleurs et soupirs, gémissements gaulois.
Ils avaient lu, ou plutôt ouï dire,
Que d’ordinaire en amour on soupire.
Ils tâchaient donc d’en faire leur devoir,
Que bien, que mal, et selon leur pouvoir.
A frais communs se conduisait l’affaire.
Ils ne devaient nulle chose se taire.
Le premier d’eux qu’on favoriserait
De son bonheur part à l’autre ferait.
Femmes voilà souvent comme on vous traite.
Le seul plaisir est ce que l’on souhaite.
Amour est mort: le pauvre compagnon
Fut enterré sur les bords du Lignon;
Nous n’en avons ici ni vent ni voie.
Vous y servez de jouet et de proie
A jeunes gens indiscrets, scélérats:
C’est bien raison qu’au double on le leur rende:
Le beau premier qui sera dans vos lacs,
Plumez-le-moi, je vous le recommande.
La dame donc, pour tromper ses voisins,
Leur dit un jour: Vous boirez de nos vins
Ce soir chez nous. Mon mari s’en va faire
Un tour aux champs; et le bon de l’affaire
C’est qu’il ne doit au gîte revenir.
Nous nous pourrons à l’aise entretenir.
– Bon, dirent-ils, nous viendrons sur la brune.
Or les voilà compagnons de fortune.
La nuit venue ils vont au rendez-vous.
Eux introduits, croyant ville gagnée,
Un bruit survint; la fête fut troublée.
On frappe à l’huis; le logis aux verrous
Etait fermé: la femme à la fenêtre
Court en disant: Celui-là frappe en maître:
Serait-ce point par malheur mon époux?
Oui, cachez-vous, dit-elle, c’est lui-même.
Quelque accident, ou bien quelque soupçon,
Le font venir coucher à la maison.
Nos deux galants, dans ce péril extrême,
Se jettent vite en certain cabinet.
Car s’en aller, comment auraient-ils fait?
Ils n’avaient pas le pied hors de la chambre
Que l’époux entre, et voit au feu le membre
Accompagné de maint et maint pigeon,
L’un au hâtier, les autres au chaudron,
Oh oh, dit-il, voilà bonne cuisine!
Qui traitez-vous? – Alis, notre voisine,
Reprit l’épouse, et Simonette aussi.
Loué soit Dieu qui vous ramène ici,
La compagnie en sera plus complète.
Madame Alis, madame Simonette,
N’y perdront rien. Il faut les avertir
Que tout est prêt, qu’elles n’ont qu’à venir.
J’y cours moi-même. Alors la créature
Les va prier. Or, c’étaient les moitiés
De nos galants et chercheurs d’aventure,
Qui fort chagrins de se voir enfermés
Ne laissaient pas de louer leur hôtesse
De s’être ainsi tirée avec adresse
De cet apprêt. Avec elle à l’instant
Leurs deux moitiés entrent tout en chantant.
On les salue, on les baise, on les loue
De leur beauté, de leur ajustement.
On les contemple, on patine, on se joue.
Cela ne plut aux maris nullement.
Du cabinet la porte à demi close
Leur laissant voir le tout distinctement,
Ils ne prenaient aucun goût à la chose:
Mais passe encor pour ce commencement.
Le souper mis presque au même moment,
Le peintre prit par la main les deux femmes,
Les fit asseoir, entre elles se plaça.
Je bois, dit-il, à la santé des dames.
Et de trinquer: passe encor pour cela.
On fit raison; le vin ne dura guère.
L’hôtesse étant alors sans chambrière
Court à la cave: et de peur des esprits,
Mène avec soi madame Simonette.
Le peintre reste avec madame Alis,
Provinciale assez belle et bien faite,
Et s’en piquant, et qui pour le pays
Se pouvait dire honnêtement coquette.
Le compagnon, vous la tenant seulette,
La conduisit de fleurette en fleurette
Jusqu’au toucher, et puis un peu plus loin;
Puis, tout à coup levant la collerette,
Prit un baiser dont l’époux fut témoin.
Jusque-là passe: époux, quand ils sont sages,
Ne prennent garde à ces menus suffrages;
Et d’en tenir registre c’est abus:
Bien est-il vrai qu’en rencontre pareille
Simples baisers font craindre le surplus;
Car Satan lors vient frapper sur l’oreille
De tel qui dort, et fait tant qu’il s’éveille.
L’époux vit donc que, tandis qu’une main
Se promenait sur la gorge à son aise,
L’autre prenait un tout autre chemin.
Ce fut alors, dame ne vous déplaise,
Que le courroux lui montant au cerveau,
Il s’en allait, enfonçant son chapeau,
Mettre l’alarme en tout le voisinage,
Battre sa femme, et dire au peintre rage,
Et témoigner qu’il n’avait les bras gourds.
Gardez-vous bien de faire une sottise,
Lui dit tout bas son compagnon d’amours;
Tenez-vous coi; le bruit en nulle guise
N’est bon ici; d’autant plus qu’en vos lacs
Vous êtes pris: ne vous montrez donc pas.
C’est le moyen d’étouffer cette affaire.
Il est écrit qu’à nul il ne faut faire
Ce qu’on ne veut à soi-même être fait.
Nous ne devons quitter ce cabinet
Que bien à point, et tantôt quand cet homme,
Etant au lit, prendra son premier somme.
Selon mon sens, c’est le meilleur parti.
A tard viendrait aussi bien la querelle.
N’êtes-vous pas cocu plus d’à demi?
Madame Alis au fait a consenti:
Cela suffit; le reste est bagatelle.
L’époux goûta quelque peu ces raisons.
Sa femme fit quelque peu de façons,
N’ayant le temps d’en faire davantage.
Et puis?… Et puis, comme personne sage,
Elle remit sa coiffure en état.
On n’eût jamais soupçonné ce ménage,
Sans qu’il restait un certain incarnat
Dessus son teint; mais c’était peu de chose;
Dame Fleurette en pouvait être cause.
L’une pourtant des tireuses de vin
De lui sourire au retour ne fit faute:
Ce fut la peintre. On se remit en train;
On releva grillades et festin:
On but encore à la santé de l’hôte,
Et de l’hôtesse, et de celle des trois
Qui la première aurait quelque aventure.
Le vin manqua pour la seconde fois.
L’hôtesse, adroite et fine créature,
Soutient toujours qu’il revient des esprits
Chez les voisins. Ainsi madame Alis
Servit d’escorte. Entendez que la dame
Pour l’autre emploi inclinait en son âme;
Mais on l’emmène; et par ce moyen-là
De faction Simonette changea.
Celle-ci fait d’abord plus la sévère,
Veut suivre l’autre, ou feint le vouloir faire;
Mais se sentant par le peintre tirer,
Elle demeure; étant trop ménagère
Pour se laisser son habit déchirer.
L’époux, voyant quel train prenait l’affaire,
Voulut sortir. L’autre lui dit: Tout doux.
Nous ne voulons sur vous nul avantage.
C’est bien raison que Messer Cocuage
Sur son état vous couche ainsi que nous.
Sommes-nous pas compagnons de fortune?
Puisque le peintre en a caressé l’une,
L’autre doit suivre. Il faut bon gré mal gré
Qu’elle entre en danse; et s’il est nécessaire
Je m’offrirai de lui tenir le pied.
Vouliez ou non, elle aura son affaire.
Elle l’eut donc, notre peintre y pourvut
Tout de son mieux: aussi le valait-elle.
Cette dernière eut ce qu’il lui fallut;
On en donna le loisir à la belle.
Quand le vin fut de retour, on conclut
Qu’il ne fallait s’attabler davantage.
Il était tard; et le peintre avait fait
Pour ce jour-là suffisamment d’ouvrage.
On dit bonsoir. Le drôle satisfait
Se met au lit: nos gens sortent de cage.
L’hôtesse alla tirer du cabinet
Les regardants, honteux, mal contents d’elle,
Cocus de plus. Le pis de leur méchef
Fut qu’aucun d’eux ne put venir à chef
De son dessein, ni rendre à la donzelle
Ce qu’elle avait à leurs femmes prêté;
Par conséquent c’est fait, j’ai tout conté.

Analyse de Walckenaer :

– Le fabliau intitulé Constant du Hamel a de grands rapports avec ce conte de La Fontaine. ( Voy. Le Grand d’Aussy, Fabliaux, t. III, p. 356, et Barbazan, Fabliaux et Contes, t. III, p. 296 de redit. 1808, in-8°, ou t. II, p. 204 de ledit. 1756, in-12.)

– La Fontaine, dans sa jeunesse, fit à Reims de longs et fréquents séjours chez son ami de Maucroix, qui y demeurait, et était chanoine de cette ville. Voyez l’Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, édit. in-18, t. I, p. 25.

* Tours ni portaux, mais gentilles Galoises
Femmes gaillardes, réjouissantes, et faciles.
Et puis s’en vont pour faire les Galoises,
Lors que devraient vaquer en oraisons.

Livre des Pardons de Saint-Trotet ; cité par Borel dans son Trésor, in-4°, p. 214.

Notes et observations de Louis Moland :

Les Rémois. C’est le fabliau de Constant du Hamel, publié dans le recueil de Barbazan, t. III, p. 296. Toutefois le fabliau est beaucoup plus rude et plus brutal, et la vengeance de Constant du Hamel n’est pas aussi facilement assouvie que celle du peintre rémois.

La Fontaine n’a pas sans doute eu la peine d’aller chercher ce fabliau dans les manuscrits du XIIIe siècle. Il l’a retrouvé dans les conteurs du XVIe; toutefois les sources que l’on indique ordinairement, Boccace, VIIIe nouvelle de la VIIIe journée, Bandello, nouvelle XX, partie III; Straparole, fable V, IIe nuit; Sansovino, nouvelle VIII, journée IX; Guillaume Bouchet, sérée 32, offrent bien une certaine analogie avec le fabliau et l’histoire du peintre rémois ; ils n’en reproduisent pas les circonstances significatives : la complicité de la femme du peintre, les deux bourgeois punis avant d’avoir été coupables, etc.; et c’est là ce qui distingue ce récit de tous les récits de représailles dont La Fontaine nous a déjà donné un exemple dans le premier conte de la deuxième partie.

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