Conte : Les oies de frère Philippe

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Contes

Jean de La Fontaine – Conte : Les oies de frère Philippe

Nouvelle tirée de Boccace

Je dois trop au beau sexe ; il me fait trop d’honneur
De lire ces récits, si tant est qu’il les lise.
Pourquoi non ? c’est assez qu’il condamne en son cœur
Celles qui font quelque sottise.
Ne peut-il pas, sans qu’il le dise,
Rire sous cape de ces tours,
Quelque aventure qu’il y trouve ?
S’ils sont faux, ce sont vains discours ;
S’ils sont vrais, il les désapprouve.
Irait-il après tout s’alarmer sans raison
Pour un peu de plaisanterie ?
Je craindrais bien plutôt que la cajolerie
Ne mît le feu dans la maison.
Chassez les soupirants, belles, souffrez mon livre :
Je réponds de vous corps pour corps.
Mais pourquoi les chasser ? Ne saurait-on bien vivre
Qu’on ne s’enferme avec les morts ?
Le monde ne vous connaît guères,
S’il croit que les faveurs sont chez vous familières :
Non pas que les heureux amants
Soient ni phénix ni corbeaux blancs ;
Aussi ne sont-ce fourmilières.
Ce que mon livre en dit, doit passer pour chansons.
J’ai servi des beautés de toutes les façons :
Qu’ai-je gagné? Très peu de chose;
Rien. Je m’aviserais sur le tard d’être cause
Que la moindre de vous commît le moindre mal!
Contons; mais contons bien; c’est le point principal ;
C’est tout: à cela près, censeurs, je vous conseille
De dormir, comme moi, sur l’une et l’autre oreille.
Censurez tant qu’il vous plaira
Méchants vers, et phrases méchantes;
Mais pour bons tours, laissez-les là ;
Ce sont choses indifférentes;
Je n’y vois rien de périlleux.
Les mères, les maris, me prendront aux cheveux
Pour dix ou douze contes bleus!
Voyez un peu la belle affaire !
Ce que je n’ai pas fait, mon livre irait le faire ?
Beau sexe, vous pouvez le lire en sûreté.
Mais je voudrais m’être acquitté
De cette grâce par avance.
Que puis-je faire en récompense ?
Un conte où l’on va voir vos appas triompher :
Nulle précaution ne les peut étouffer.
Vous auriez surpassé le printemps et l’aurore
Dans l’esprit d’un garçon, si dès ses jeunes ans,
Outre l’éclat des cieux, et les beautés des champs,
Il eût vu les vôtres encore.
Aussi, dès qu’il les vit, il en sentit les coups;
Vous surpassâtes tout; il n’eut d’yeux que pour vous;
Il laissa les palais: enfin votre personne
Lui parut avoir plus d’attraits
Que n’en auraient, à beaucoup près,
Tous les joyaux de la Couronne.
On l’avait dès l’enfance élevé dans un bois.
Là son unique compagnie
Consistait aux oiseaux; leur aimable harmonie
Le désennuyait quelquefois.
Tout son plaisir était cet innocent ramage ;
Encor ne pouvait-il entendre leur langage.
En une école si sauvage
Son père l’amena dès ses plus tendres ans.
Il venait de perdre sa mère;
Et le pauvre garçon ne connut la lumière
Qu’afin qu’il ignorât les gens:
Il ne s’en figura, pendant un fort long temps,
Point d’autres que les habitants
De cette forêt; c’est-à-dire
Que des loups, des oiseaux, enfin ce qui respire
Pour respirer sans plus, et ne songer à rien.
Ce qui porta son père à fuir tout entretien,
Ce furent deux raisons ou mauvaises ou bonnes:
L’une, la haine des personnes;
L’autre, la crainte; et depuis qu’à ses yeux
Sa femme disparut s’envolant dans les cieux,
Le monde lui fut odieux :
Las d’y gémir et de s’y plaindre,
Et partout des plaintes ouïr,
Sa moitié le lui fit par son trépas haïr,
Et le reste des femmes craindre.
Il voulut être hermite; et destina son fils
A ce même genre de vie.
Ses biens aux pauvres départis,
Il s’en va seul, sans compagnie
Que celle de ce fils, qu’il portait dans ses bras:
Au fond d’une forêt il arrête ses pas.
(Cet homme s’appelait Philippe, dit l’histoire.)
Là, par un saint motif, et non par humeur noire,
Notre hermite nouveau cache avec très grand soin
Cent choses à l’enfant; ne lui dit, près ni loin,
Qu’il fût au monde aucune femme,
Aucuns désirs, aucun amour;
Au progrès de ses ans réglant en ce séjour
La nourriture de son âme.
A cinq, il lui nomma des fleurs, des animaux,
L’entretint de petits oiseaux;
Et, parmi ce discours aux enfants agréable,
Mêla des menaces du diable;
Lui dit qu’il était fait d’une étrange façon:
La crainte est aux enfants la première leçon.
Les dix ans expirés, matière plus profonde
Se mit sur le tapis: un peu de l’autre monde
Au jeune enfant fut révélé ;
Et de la femme point parlé.
Vers quinze ans, lui fut enseigné,
Tout autant que l’on put, l’auteur de la nature ;
Et rien touchant la créature.
Ce propos n’est alors déjà plus de saison
Pour ceux qu’au monde on veut soustraire ;
Telle idée en ce cas est fort peu nécessaire.
Quand ce fils eut vingt ans, son père trouva bon
De le mener à la ville prochaine.
Le vieillard tout cassé ne pouvait plus qu’à peine
Aller quérir son vivre: et lui mort après tout
Que ferait ce cher fils ? comment venir à bout
De subsister sans connaître personne ?
Les loups n’étaient pas gens qui donnassent l’aumône.
Il savait bien que le garçon
N’aurait de lui pour héritage,
Qu’une besace et qu’un bâton :
C’était un étrange partage.
Le père à tout cela songeait sur ses vieux ans.
Au reste, il était peu de gens
Qui ne lui donnassent la miche.
Frère Philippe eût été riche
S’il eût voulu. Tous les petits enfants
Le connaissaient, et, du haut de leur tête,
Ils criaient: Apprêtez la quête !
Voilà frère Philippe ! Enfin dans la cité
Frère Philippe souhaité
Avait force dévots; de dévotes pas une;
Car il n’en voulait point avoir.
Sitôt qu’il crut son fils ferme dans son devoir,
Le pauvre homme le mène voir
Les gens de bien, et tente la fortune.
Ce ne fut qu’en pleurant qu’il exposa ce fils.
Voilà nos hermites partis.
Ils vont à la cité, superbe, bien bâtie,
Et de tous objets assortie:
Le prince y faisait son séjour.
Le jeune homme, tombé des nues,
Demandait : Qu’est-ce là ? – Ce sont des gens de cour.
– Et là ? – Ce sont palais. – Ici ? – Ce sont statues.
Il considérait tout, quand de jeunes beautés
Aux yeux vifs, aux traits enchantés,
Passèrent devant lui; dès lors nulle autre chose
Ne put ses regards attirer.
Adieu palais; adieu ce qu’il vient d’admirer :
Voici bien pis, et bien une autre cause
D’étonnement.
Ravi comme en extase à cet objet charmant,
Qu’est-ce là, dit-il à son père,
Qui porte un si gentil habit ?
Comment l’appelle-t-on ? Ce discours ne plut guère
Au bon vieillard, qui répondit:
C’est un oiseau qui s’appelle oie.
– O l’agréable oiseau! dit le fils plein de joie.
Oie, hélas, chante un peu, que j’entende ta voix.
Peut-on point un peu te connaître ?
Mon père, je vous prie et mille et mille fois,
Menons-en une en notre bois ;
J’aurai soin de la faire paître.

Analyse de Walckenaer :

* La Fontaine avait près de cinquante ans lorsqu’il publia ce troisième livre de ses contes.
De cette grâce par avance, c’est-à-dire je voudrais par avance m’être acquitté de la grâce que me fera le beau sexe de souffrir mon livre et de le lire.
Qui ne lui donnassent la miche, expression proverbiale, pour dire qu’il y avait très peu de personnes qui ne lui fissent l’aumône. Une miche est un pain d’une ou deux livres.

Notes de Louis Moland :

oies_de_frere_philippe_boccace–  Les Oies de frère Philippe. La nouvelle de Boccace imitée par La Fontaine est dans le préambule de la quatrième journée du Décaméron. Le mot de la fin :

J’aurai soin de la faire paître, est de Boccace : « Ils rencontrèrent par fortune une troupe de belles jeunes dames et bien en ordre qui venoient toutes d’une noce. Lesquelles, tout aussitôt que le garçon les vit, demanda à son père quelle chose c’estoit. À qui le père dist : Mon fils, baisse les yeux en terre, car c’est une mauvaise chose. » Le garçon dit alors : « Mais comment s’appellent-elles ? » Le père, pour non réveiller en l’appétit concupiscible du jeune garçon aucun inclinable désir moins qu’utile, ne les voulut nommer par leur propre nom, c’est à sçavoir femmes ; mais lui dit : « Elles se nomment oyes. » 0 chose esmerveillable à ouyr, que celluy-ci, qui n’en avoit jamais vu, ne se souciant des palais, ne du bœuf, ne du cheval, ne de l’asne, ne d’argent, ne d’aucune chose qu’il eust vue, dit soudainement : « Mon père, je vous prie, faites tant que j’aye  une de ces oyes. » A qui le père dit : « 0 Jésus ! mon fils, tais-toi, c’est une mauvaise chose. » Et le garçon respondit : « Je ne sçay que vous voulez dire ne pourquoy ces choses ci sont mauvaises ; car, quand à moy, il ne me semble point avoir encore vu chose si belle ne si plaisante comme elles, qui sont beaucoup plus belles que les anges peints que vous m’avez plusieurs fois monstres. Hé, mon père, je vous supplie, si vous m’aymez, faites que nous menions là-haut une de ces oyes, et je lui donneray à paistre. — Je ne le veux point, dit le père, tu ne sçais point par où elles paissent. »  (Traduction Ant. Le Maçon.)
Antérieurement à Boccace, nous trouvons l’anecdote dans les recueils du moyen âge.

Contes de Boccace, Giovanni Boccaccio :

Il y avait autrefois dans notre bonne ville de Florence, un citoyen d’une naissance peu relevée, mais riche dans son état, et fort entendu dans les affaires. Cet homme s’appelait Philippe Balduci. Sa femme et lui s’aimaient passionné ment; ils vivaient en bonne intelligence, et bornaient leurs soins à se plaire réciproquement ; la mort de la femme rompit une union si parfaite : elle laissa Philippe avec un fils âgé d’environ deux ans, dans la plus grande désolation ; il ne pouvait se consoler d’avoir perdu ce qu’il avait de plus cher ; il fut si fort touché de cette perte, qu’il résolut de renoncer entièrement à la société, et de se consacrer, avec son fils, au service de Dieu ; pour cet effet, il distribua tout son bien aux pauvres, et se retira sur le mont Asinaire…

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