Conte : Le psautier

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Contes

Jean de La Fontaine – Conte : Le psautier

Qu’en ce recueil malgré moi je vous place.
De vos bons tours les contes ne sont froids.
Leur aventure a ne sais quelle grâce
Qui n’est ailleurs: ils emportent les voix.
Encore un donc, et puis c’en seront trois.
Trois? je faux d’un; c’en seront au moins quatre.
Comptons-les bien: Mazet le compagnon;
L’abbesse ayant besoin d’un bon garçon
Pour la guérir d’un mal opiniâtre;
Ce conte-ci, qui n’est le moins fripon;
Quant à soeur Jeanne ayant fait un poupon,
Je ne tiens pas qu’il la faille rabattre.
Les voilà tous: quatre c’est compte rond.
Vous me direz: C’est une étrange affaire
Que nous ayons tant de part en ceci.
– Que voulez-vous? Je n’y saurais que faire;
Ce n’est pas moi qui le souhaite ainsi.
Si vous teniez toujours votre bréviaire,
Vous n’auriez rien à démêler ici.
Mais ce n’est pas votre plus grand souci.
Passons donc vite à la présente histoire.
Dans un couvent de nonnes fréquentait
Un jouvenceau friand, comme on peut croire
De ces oiseaux. Telle pourtant prenait
Goût à le voir, et des yeux le couvait,
Lui souriait, faisait la complaisante,
Et se disait sa très humble servante,
Qui pour cela d’un seul point n’avançait.
Le conte dit que léans il n’était
Vieille ni jeune, à qui le personnage
Ne fît songer quelque chose à part soi.
Soupirs trottaient, bien voyait le pourquoi
Sans qu’il s’en mît en peine davantage.
Soeur Isabeau seule pour son usage
Eut le galant: elle le méritait,
Douce d’humeur, gentille de corsage,
Et n’en étant qu’à son apprentissage,
Belle de plus. Ainsi l’on l’enviait
Pour deux raisons; son amant, et ses charmes.
Dans ses amours chacune l’épiait:
Nul bien sans mal, nul plaisir sans alarmes.
Tant et si bien l’épièrent les soeurs,
Qu’une nuit sombre et propre à ces douceurs
Dont on confie aux ombres le mystère,
En sa cellule on ouït certains mots,
Certaine voix, enfin certains propos
Qui n’étaient pas sans doute en son bréviaire.
C’est le galant, ce dit-on, il est pris.
Et de courir; l’alarme est aux esprits;
L’essaim frémit, sentinelle se pose.
On va conter en triomphe la chose
A mère abbesse; et, heurtant à grands coups,
On lui cria: Madame, levez-vous;
Soeur Isabelle a dans sa chambre un homme.
Vous noterez que Madame n’était
En oraison, ni ne prenait son somme:
Trop bien alors dans son lit elle avait
Messire Jean, curé du voisinage.
Pour ne donner aux soeurs aucun ombrage,
Elle se lève, en hâte, étourdiment,
Cherche son voile, et malheureusement
Dessous sa main tombe du personnage
Le haut-de-chausse, assez bien ressemblant
Pendant la nuit quand on n’est éclairée
A certain voile aux nonnes familier,
Nommé pour lors entre elles leur psautier.
La voilà donc de grègues affublée.
Ayant sur soi ce nouveau couvre-chef,
Et s’étant fait raconter derechef
Tout le catus, elle dit irritée:
Voyez un peu la petite effrontée,
Fille du diable, et qui nous gâtera
Notre couvent; Si Dieu plaît, ne fera:
S’il plaît à Dieu, bon ordre s’y mettra:
Vous la verrez tantôt bien chapitrée.
Chapitre donc, puisque chapitre y a,
Fut assemblé. Mère abbesse, entourée
De son sénat, fit venir Isabeau,
Qui s’arrosait de pleurs tout le visage,
Se souvenant qu’un maudit jouvenceau
Venait d’en faire un différent usage.
Quoi, dit l’abbesse, un homme dans ce lieu!
Un tel scandale en la maison de Dieu!
N’êtes-vous point morte de honte encore?
Qui nous a fait recevoir parmi nous
Cette voirie? Isabeau, savez-vous
(Car désormais qu’ici l’on vous honore
Du nom de soeur, ne le prétendez pas),
Savez-vous dis-je à quoi dans un tel cas
Notre institut condamne une méchante?
Vous l’apprendrez devant qu’il soit demain.
Parlez parlez. Lors la pauvre nonnain,
Qui jusque-là, confuse et repentante,
N’osait branler, et la vue abaissoit,
Lève les yeux, par bonheur aperçoit
Le haut-de-chausse, à quoi toute la bande,
Par un effet d’émotion trop grande,
N’avoit pris garde, ainsi qu’on voit souvent.
Ce fut hasard qu’Isabelle à l’instant
S’en aperçut. Aussitôt la pauvrette
Reprend courage, et dit tout doucement:
Votre psautier a ne sais quoi qui pend;
Raccommodez-le. Or c’était l’aiguillette.
Assez souvent pour bouton l’on s’en sert.
D’ailleurs ce voile avoit beaucoup de l’air
D’un haut-de-chausse: et la jeune nonnette,
Ayant l’idée encore fraîche des deux
Ne s’y méprit: non pas que le messire
Eût chausse faite ainsi qu’un amoureux:
Mais à peu près; cela devait suffire.
L’abbesse dit: Elle ose encore rire!
Quelle insolence! Un péché si honteux
Ne la rend pas plus humble et plus soumise!
Veut-elle point que l’on la canonise?
Laissez mon voile esprit de Lucifer;
Songez songez, petit tison d’enfer,
Comme on pourra raccommoder votre âme.
Pas ne finit mère abbesse sa gamme
Sans sermonner et tempêter beaucoup.
Soeur Isabeau lui dit encore un coup:
Raccommodez votre psautier, Madame.
Tout le troupeau se met à regarder.
Jeunes de rire, et vieilles de gronder.
La voix manquant à notre sermonneuse,
Qui, de son troc bien fâchée et honteuse,
N’eut pas le mot à dire en ce moment,
L’essaim fit voir par son bourdonnement,
Combien roulaient de diverses pensées
Dans les esprits. Enfin l’abbesse dit:
Devant qu’on eût tant de voix ramassées,
Il serait tard. Que chacune en son lit
S’aille remettre. A demain toute chose.
Le lendemain ne fut tenu, pour cause,
Aucun chapitre; et le jour ensuivant
Tout aussi peu. Les sages du couvent
Furent d’avis que l’on se devait taire;
Car trop d’éclat eût pu nuire au troupeau.
On n’en voulait à la pauvre Isabeau
Que par envie: ainsi, n’ayant pu faire
Qu’elle lâchât aux autres le morceau,
Chaque nonnain, faute de jouvenceau,
Songe à pourvoir d’ailleurs à son affaire.
Les vieux amis reviennent de plus beau.
Par préciput à notre belle on laisse
Le jeune fils; le pasteur à l’abbesse;
Et l’union alla jusques au point
Qu’on en prêtait à qui n’en avait point.

Notes de Louis Moland :

Le psautier

conte_psautier_la_fontaineNommé pour lors entre elles leur psautier. Bocrace dit : « E credendosi tor certi veli piegati lequali in capo portano e chiamangli il saltero. Et pensant prendre certains voiles pliés, qu’elles portent en la teste, et qu’on appelle le psautier. « (Décaméron, traduction Ant. Le Maçon.)
Cette voirie ? Isabeau, savez-vous. C’est-à-dire cet être immonde, et digne d’être jeté à la voirie.
Raccommodez-le. Or c’étoit l’aiguillette : » Venne alla giovane alzato il viso e veduto cio che la badessa aveva in capo, e gli usolieri che di qua e di la pendevano. Il advint à la jeune folle de hausser la vue, et vit ce que l’abbesse portoit en sa teste et les lacets des brayes qui pendoient des deux costés. » (Décaméron, trad. A. Le Maçon.)

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
  •  

On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.