Conte: Le diable de Papefiguière

0 77

icon-angle-double-right Contes de La Fontaine

Maître François dit que Papimanie
Est un pays où les gens sont heureux.
Le vrai dormir ne fut fait que pour eux:
Nous n’en avons ici que la copie.
Et par saint Jean, si Dieu me prête vie,
Je le verrai ce pays où l’on dort:
On y fait plus, on n’y fait nulle chose:
C’est un emploi que je recherche encor.
Ajoutez-y quelque petite dose
D’amour honnête, et puis me voilà fort.
Tout au rebours il est une province
Où les gens sont haïs, maudits de Dieu.
On les connaît à leur visage mince,
Le long dormir est exclu de ce lieu:
Partant, lecteurs, si quelqu’un se présente
A vos regards, ayant face riante,
Couleur vermeille, et visage replet,
Taille non pas de quelque mingrelet,
Dire pourrez, sans que l’on vous condamne,
Cettui me semble à le voir papimane.
Si, d’autre part, celui que vous verrez
N’a l’oeil riant, le corps rond, le teint frais,
Sans hésiter qualifiez cet homme
Papefiguier. Papefigue se nomme
L’île et province où les gens autrefois
Firent la figue au portrait du saint-père:
Punis en sont, rien chez eux ne prospère:
Ainsi nous l’a conté maître François.
L’île fut lors donnée en apanage
A Lucifer; c’est sa maison des champs.
On voit courir par tout cet héritage
Ses commensaux, rudes à pauvres gens;
Peuple ayant queue, ayant cornes et griffes,
Si maints tableaux ne sont point apocryphes.
Advint un jour qu’un de ces beaux messieurs
Vit un manant rusé, des plus trompeurs,
Verser un champ dans l’île dessus dite.
Bien paraissait la terre être maudite;
Car le manant avec peine et sueur
La retournait, et faisait son labeur.
Survient un diable à titre de seigneur.
Ce diable était des gens de l’Evangile,
Simple, ignorant, à tromper très facile,
Bon gentilhomme, et qui, dans son courroux,
N’avait encor tonné que sur les choux:
Plus ne savait apporter de dommage.
Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage
N’est mon talent: je suis un diable issu
De noble race, et qui n’a jamais su
Se tourmenter ainsi que font les autres.
Tu sais, vilain, que tous ces champs sont nôtres:
Ils sont à nous dévolus par l’édit
Qui mit jadis cette île en interdit.
Vous y vivez dessous notre police:
Partant, vilain, je puis avec justice
M’attribuer tout le fruit de ce champ:
Mais je suis bon, et veux que dans un an
Nous partagions sans noise et sans querelle.
Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux?
Le manant dit: Monseigneur, pour le mieux
Je crois qu’il faut les couvrir de touselle;
Car c’est un grain qui vient fort aisément.
– Je ne connais ce grain-là nullement,
Dit le lutin; comment dis-tu? Touselle?
Mémoire n’ai d’aucun grain qui s’appelle
De cette sorte: Or emplis-en ce lieu:
Touselle soit, touselle, de par Dieu;
J’en suis content. Fais donc vite, et travaille;
Manant, travaille; et travaille, vilain:
Travailler est le fait de la canaille:
Ne t’attends pas que je t’aide un seul brin,
Ni que par moi ton labeur se consomme:
Je t’ai jà dit que j’étais gentilhomme,
Né pour chommer, et pour ne rien savoir.
Voici comment ira notre partage:
Deux lots seront; dont l’un, c’est à savoir
Ce qui hors terre et dessus l’héritage
Aura poussé demeurera pour toi;
L’autre dans terre est réservé pour moi.
L’oût arrivé, la touselle est sciée,
Et tout d’un temps sa racine arrachée,
Pour satisfaire au lot du diableteau.
Il y croyait la semence attachée,
Et que l’épi, non plus que le tuyau,
N’était qu’une herbe inutile et séchée.
Le laboureur vous la serra très bien.
L’autre au marché porta son chaume vendre:
On le hua, pas un n’en offrit rien:
Le pauvre diable était prêt à se pendre.
Il s’en alla chez son copartageant:
Le drôle avait la touselle vendue,
Pour le plus sûr, en gerbe, et non battue,
Ne manquant pas de bien cacher l’argent.
Bien le cacha; le diable en fut la dupe.
Coquin, dit-il, tu m’as joué d’un tour.
C’est ton métier: je suis diable de cour,
Qui comme vous à tromper ne m’occupe.
Quel grain veux-tu semer pour l’an prochain?
Le manant dit: Je crois qu’au lieu de grain
Planter me faut ou navets ou carottes:
Vous en aurez, Monseigneur, pleines hottes:
Si mieux n’aimez raves dans la saison.
– Raves, navets, carottes, tout est bon,
Dit le lutin; mon lot sera hors terre;
Le tien dedans. Je ne veux point de guerre
Avecque toi, si tu ne m’y contrains.
Je vais tenter quelques jeunes nonnains.
L’auteur ne dit ce que firent les nonnes.
Le temps venu de recueillir encor,
Le manant prend raves belles et bonnes,
Feuilles sans plus tombent pour tout trésor
Au diableteau, qui l’épaule chargée
Court au marché. Grande fut la risée;
Chacun lui dit son mot cette fois-là.
Monsieur le diable, où croît cette denrée?
Où mettrez-vous ce qu’on en donnera?
Plein de courroux, et vuide de pécune,
Léger d’argent, et chargé de rancune,
Il va trouver le manant qui riait
Avec sa femme, et se solaciait.
Ah par la mort, par le sang, par la tête,
Dit le démon, il le payra par bieu.
Vous voici donc, Phlipot la bonne bête;
Ca, çà, galons-le en enfant de bon lieu.
Mais il vaut mieux remettre la partie:
J’ai sur les bras une dame jolie
A qui je dois faire franchir le pas.
Elle le veut, et puis ne le veut pas.
L’époux n’aura dedans la confrérie
Sitôt un pied, qu’à vous je reviendrai,
Maître Phlipot, et tant vous galerai
Que ne jouerez ces tours de votre vie.
A coups de griffe il faut que nous voyions
Lequel aura de nous deux belle amie,
Et jouira du fruit de ces sillons.
Prendre pourrais d’autorité suprême
Touselle et grain, champ et rave, enfin tout.
Mais je les veux avoir par le bon bout.
N’espérez plus user de stratagème.
Dans huit jours d’hui je suis à vous, Phlipot;
Et touchez là, ceci sera mon arme.
Le villageois étourdi du vacarme
Au farfadet ne put répondre un mot.
Perrette en rit; c’était sa ménagère,
Bonne galande en toutes les façons,
Et qui sut plus que garder les moutons
Tant qu’elle fut en âge de bergère.
Elle lui dit: Phlipot, ne pleure point:
Je veux d’ici renvoyer de tout point
Ce diableteau: c’est un jeune novice
Qui n’a rien vu: je t’en tirerai hors:
Mon petit doigt saurait plus de malice,
Si je voulais, que n’en sait tout son corps.
Le jour venu, Phlipot, qui n’était brave,
Se va cacher, non point dans une cave,
Trop bien va-t-il se plonger tout entier
Dans un profond et large bénitier.
Aucun démon n’eût su par où le prendre,
Tant fût subtil; car d’étoles, dit-on,
Il s’affubla le chef pour s’en défendre,
S’étant plongé dans l’eau jusqu’au menton.
Or le laissons, il n’en viendra pas faute.
Tout le clergé chante autour, à voix haute:
Vade retro. Perrette cependant
Est au logis, le lutin attendant.
Le lutin vient; Perrette échevelée
Sort, et se plaint de Phlipot, en criant:
Ah le bourreau, le traître, le méchant,
Il m’a perdue, il m’a toute affolée.
Au nom de Dieu, Monseigneur, sauvez-vous;
A coup de griffe, il m’a dit en courroux
Qu’il se devait contre votre Excellence
Battre tantôt, et battre à toute outrance.
Pour s’éprouver le perfide m’a fait
Cette balafre. A ces mots au follet
Elle fait voir… Et quoi? Chose terrible.
Le diable en eut une peur tant horrible
Qu’il se signa, pensa presque tomber;
Onc n’avait vu, ne lu, n’ouï conter
Que coups de griffe eussent semblable forme.
Bref, aussitôt qu’il aperçut l’énorme
Solution de continuité,
Il demeura si fort épouvanté,
Qu’il prit la fuite, et laissa là Perrette.
Tous les voisins chommèrent la défaite
De ce démon: le clergé ne fut pas
Des plus tardifs à prendre part au cas.

“Conte: Le diable de Papefiguière”

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.