Conte: La courtisane amoureuse

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Contes

Jean de La Fontaine – Conte : La courtisane amoureuse

Le jeune Amour, bien qu’il ait la façon
D’un dieu qui n’est encor qu’à sa leçon,
Fut de tout temps grand faiseur de miracles.
En gens coquets il change les Catons.
Par lui les sots deviennent des oracles.
Par lui les loups deviennent des moutons.
Il fait si bien que l’on n’est plus le même:
Témoin Hercule et témoin Polyphème,
Mangeurs de gens. L’un, sur un roc assis,
Chantait aux vents ses amoureux soucis;
Et pour charmer sa nymphe joliette
Taillait sa barbe, et se mirait dans l’eau.
L’autre changea sa massue en fuseau
Pour le plaisir d’une jeune fillette.
J’en dirais cent: Boccace en rapporte un
Dont j’ai trouvé l’exemple peu commun.
C’est de Chimon jeune homme tout sauvage,
Bien fait de corps, mais ours quant à l’esprit,
Amour le lèche, et tant qu’il le polit.
Chimon devint un galant personnage.
Qui fit cela? deux beaux yeux seulement.
Pour les avoir perçus un moment,
Encore à peine, et voilés par le somme,
Chimon aima, puis devint honnête homme.
Ce n’est le point dont il s’agit ici:
Je veux conter comme une de ces femmes
Qui font plaisir aux enfants sans souci
Put en son coeur loger d’honnêtes flammes.
Elle était fière, et bizarre surtout.
On ne savait comme en venir à bout.
Rome, c’était le lieu de son négoce.
Mettre à ses pieds la mitre avec la crosse
C’était trop peu; les simples monseigneurs
N’étaient d’un rang digne de ses faveurs.
Il lui fallait un homme du Conclave;
Et des premiers, et qui fût son esclave;
Et même encore il y profitait peu,
A moins que d’être un cardinal neveu.
Le Pape enfin, s’il se fût piqué d’elle,
N’aurait été trop bon pour la donzelle.
De son orgueil ses habits se sentaient.
Force brillants sur sa robe éclataient,
La chamarrure avec la broderie.
Lui voyant faire ainsi la renchérie,
Amour se mit en tête d’abaisser
Ce coeur si haut; et pour un gentilhomme
Jeune, bien fait, et des mieux mis de Rome,
Jusques au vif il voulut la blesser.
L’adolescent avait pour nom Camille;
Elle Constance. Et bien qu’il fût d’humeur
Douce, traitable, à se prendre facile,
Constance n’eut sitôt l’amour au coeur,
Que la voilà craintive devenue.
Elle n’osa déclarer ses désirs
D’autre façon qu’avecque des soupirs.
Auparavant pudeur ni retenue
Ne l’arrêtaient; mais tout fut bien changé.
Comme on n’eût cru qu’Amour se fût logé
En coeur si fier, Camille n’y prit garde.
Incessamment Constance le regarde;
Et puis soupirs, et puis regards nouveaux;
Toujours rêveuse au milieu des cadeaux:
Sa beauté même y perdit quelque chose:
Bientôt le lis l’emporta sur la rose.
Avint qu’un soir Camille régala
De jeunes gens: il eut aussi des femmes.
Constance en fut. La chose se passa
Joyeusement; car peu d’entre ces dames
Etaient d’humeur à tenir des propos
De sainteté ni de philosophie.
Constance seule étant sourde aux bons mots
Laissait railler toute la compagnie.
Le souper fait, chacun se retira.
Tout dès l’abord Constance s’éclipsa,
S’allant cacher en certaine ruelle.
Nul n’y prit garde: et l’on crut que chez elle,
Indisposée, ou de mauvaise humeur,
Ou pour affaire, elle était retournée.
La compagnie étant donc retirée,
Camille dit à ses gens, par bonheur,
Qu’on le laissât; et qu’il voulait écrire.
Le voilà seul, et comme le désire
Celle qui l’aime, et qui ne sait comment
Ni l’aborder, ni par quel compliment
Elle pourra lui déclarer sa flamme.
Tremblante enfin, et par nécessité,
Elle s’en vient. Qui fut bien étonné,
Ce fut Camille. Eh quoi, dit-il, Madame,
Vous surprenez ainsi vos bons amis?
Il la fit seoir; et puis s’étant remis:
Qui vous croyait, reprit-il, demeurée?
Et qui vous a cette cache montrée?
– L’Amour, dit-elle. A ce seul mot sans plus
Elle rougit; chose que ne font guère
Celles qui sont prêtresses de Vénus:
Le vermillon leur vient d’autre manière.
Camille avait déjà quelque soupçon
Que l’on l’aimait: il n’était si novice
Qu’il ne connût ses gens à la façon;
Pour en avoir un plus certain indice,
Et s’égayer, et voir si ce coeur fier
Jusques au bout pourrait s’humilier,
Il fit le froid. Notre amante en soupire.
La violence enfin de son martyre
La fait parler: elle commence ainsi:
Je ne sais pas ce que vous allez dire
De voir Constance oser venir ici
Vous déclarer sa passion extrême.
Je ne saurais y penser sans rougir;
Car du métier de nymphe me couvrir,
On n’en est plus dès le moment qu’on aime.
Puis, quelle excuse! Hélas si le passé
Dans votre esprit pouvait être effacé!
Du moins, Camille, excusez ma franchise.
Je vois fort bien que quoi que je vous dise
Je vous déplais. Mon zèle me nuira.
Mais nuise ou non, Constance vous adore:
Méprisez-la, chassez-la, battez-la;
Si vous pouvez, faites-lui pis encore;
Elle est à vous. Alors le jouvenceau;
Critiquer gens m’est, dit-il, fort nouveau;
Ce n’est mon fait: et toutefois, Madame,
Je vous dirai tout net que ce discours
Me surprend fort; et que vous n’êtes femme
Qui dût ainsi prévenir nos amours.
Outre le sexe, et quelque bienséance
Qu’il faut garder, vous vous êtes fait tort.
A quel propos toute cette éloquence?
Votre beauté m’eût gagné sans effort,
Et de son chef. Je vous le dis encor:
Je n’aime point qu’on me fasse d’avance.
Ce propos fut à la pauvre Constance
Un coup de foudre. Elle reprit pourtant:
J’ai mérité ce mauvais traitement:
Mais ose-t-on vous dire sa pensée?
Mon procédé ne me nuirait pas tant,
Si ma beauté n’était point effacée.
C’est compliment, ce que vous m’avez dit:
J’en suis certaine, et lis dans votre esprit:
Mon peu d’appas n’a rien qui vous engage.
D’où me vient-il? je m’en rapporte à vous.
N’est-il pas vrai que naguère, entre nous,
A mes attraits chacun rendait hommage?
Ils sont éteints ces dons si précieux.
L’amour que j’ai m’a causé ce dommage.
Je ne suis plus assez belle à vos yeux.
Si je l’étais, je serais assez sage.
– Nous parlerons tantôt de ce point-là,
Dit le galant: il est tard, et voilà
Minuit qui sonne; il faut que je me couche.
Constance crut qu’elle aurait la moitié
D’un certain lit que d’un oeil de pitié
Elle voyait: mais d’en ouvrir la bouche,
Elle n’osa de crainte de refus.
Le compagnon feignant d’être confus
Se tut longtemps; puis dit: Comment ferai-je?
Je ne me puis tout seul déshabiller.
– Et bien, Monsieur, dit-elle, appellerai-je?
– Non, reprit-il, gardez-vous d’appeler.
Je ne veux pas qu’en ce lieu l’on vous voie,
Ni qu’en ma chambre une fille de joie
Passe la nuit au su de tous mes gens.
– Cela suffit, Monsieur, repartit-elle.
Pour éviter ces inconvénients,
Je me pourrais cacher en la ruelle:
Mais faisons mieux, et ne laissons venir
Personne ici: l’amoureuse Constance
Veut aujourd’hui de laquais vous servir.
Accordez-lui pour toute récompense
Cet honneur-là. Le jeune homme y consent.
Elle s’approche; elle le déboutonne;
Touchant sans plus à l’habit, et n’osant
Du bout du doigt toucher à la personne.
Ce ne fut tout, elle le déchaussa.
Quoi de sa main! quoi! Constance elle-même!
Qui fut-ce donc? Est-ce trop que cela?
Je voudrais bien déchausser ce que j’aime.
Le compagnon dans le lit se plaça;
Sans la prier d’être de la partie.
Constance crut dans le commencement
Qu’il la voulait éprouver seulement:
Mais tout cela passait la raillerie.
Pour en venir au point plus important:
Il fait, dit-elle, un temps froid comme glace:
Où me coucher?
Camille
Partout où vous voudrez.
Constance
Quoi sur ce siège?
Camille
Et bien non; vous viendrez
Dedans mon lit.
Constance
Délacez-moi, de grâce.
Camille
Je ne saurais; il fait froid; je suis nu;
Délacez-vous.
Notre amante ayant vu
Près du chevet un poignard dans sa gaine,
Le prend, le tire, et coupe ses habits,
Corps piqué d’or, garnitures de prix,
Ajustements de princesse et de reine.
Ce que les gens en deux mois à grand’peine
Avaient brodé, périt en un moment:
Sans regretter ni plaindre aucunement
Ce que le sexe aime plus que sa vie.
Femmes de France, en feriez-vous autant?
Je crois que non, j’en suis sûr, et partant
Cela fut beau sans doute en Italie.
La pauvre amante approche en tapinois,
Croyant tout fait, et que pour cette fois
Aucun bizarre et nouveau stratagème
Ne viendrait plus son aise reculer.
Camille dit: C’est trop dissimuler:
Femme qui vient se produire elle-même
N’aura jamais de place à mes côtés:
Si bon vous semble, allez vous mettre aux pieds.
Ce fut bien là qu’une douleur extrême
Saisit la belle; et si lors par hasard
Elle avait eu dans ses mains le poignard,
C’en était fait: elle eût de part en part
Percé son coeur. Toutefois l’espérance
Ne mourut pas encor dans son esprit.
Camille était trop connu de Constance;
Et que ce fût tout de bon qu’il eût dit
Chose si dure, et pleine d’insolence,
Lui qui s’était jusque-là comporté
En homme doux, civil, et sans fierté,
Cela semblait contre toute apparence.
Elle va donc en travers se placer
Aux pieds du sire; et d’abord les lui baise,
Mais point trop fort, de peur de le blesser.
On peut juger si Camille était aise.
Quelle victoire! Avoir mis à ce point
Une beauté si superbe et si fière!
Une beauté!… Je ne la décris point;
Il me faudrait une semaine entière;
On ne pouvait reprocher seulement
Que la pâleur à cet objet charmant,
Pâleur encor dont la cause était telle
Qu’elle donnait du lustre à notre belle.
Camille donc s’étend, et sur un sein
Pour qui l’ivoire aurait eu de l’envie,
Pose ses pieds, et, sans cérémonie,
Il s’accommode et se fait un coussin:
Puis feint qu’il cède aux charmes de Morphée.
Par les sanglots notre amante étouffée
Lâche la bonde aux pleurs cette fois-là.
Ce fut la fin. Camille l’appela,
D’un ton de voix qui plut fort à la belle.
Je suis content, dit-il, de votre amour:
Venez, venez, Constance, c’est mon tour.
Elle se glisse; et lui s’approchant d’elle:
M’avez-vous cru si dur et si brutal
Que d’avoir fait tout de bon le sévère?
Dit-il d’abord, vous me connaissez mal:
Je vous voulais donner lieu de me plaire.
Or bien, je sais le fond de votre coeur;
Je suis content, satisfait, plein de joie,
Comblé d’amour: et que votre rigueur,
Si bon lui semble, à son tour se déploie:
Elle le peut: usez-en librement.
Je me déclare aujourd’hui votre amant,
Et votre époux; et ne sais nulle dame,
De quelque rang et beauté que ce soit,
Qui vous valût pour maîtresse et pour femme;
Car le passé rappeler ne se doit
Entre nous deux. Une chose ai-je à dire:
C’est qu’en secret il nous faut marier.
Il n’est besoin de vous spécifier
Pour quel sujet: cela vous doit suffire.
Même il est mieux de cette façon-là;
Un tel hymen à des amours ressemble;
On est époux et galant tout ensemble.
L’histoire dit que le drôle ajouta:
Voulez-vous pas, en attendant le prêtre,
A votre amant vous fier aujourd’hui?
Vous le pouvez, je vous réponds de lui;
Son coeur n’est pas d’un perfide et d’un traître.
A tout cela Constance ne dit rien.
C’était tout dire: il le reconnut bien,
N’étant novice en semblables affaires.
Quant au surplus, ce sont de tels mystères,
Qu’il n’est besoin d’en faire le récit.
Voilà comment Constance réussit.
Or faites-en, nymphes, votre profit.
Amour en a dans son académie,
Si l’on voulait venir à l’examen,
Que j’aimerais pour un pareil hymen,
Mieux que mainte autre à qui l’on se marie.
Femme qui n’a filé toute sa vie
Tâche à passer bien des choses sans bruit.
Témoin Constance, et tout ce qui s’ensuit,
Noviciat d’épreuves un peu dures:
Elle en reçut abondamment le fruit.
Nonnes je sais qui voudraient chaque nuit
En faire un tel à toutes aventures.
Ce que possible on ne croira pas vrai,
C’est que Camille en caressant la belle,
Des dons d’Amour lui fit goûter l’essai.
L’essai? je faux: Constance en était-elle
Aux éléments? Oui, Constance en était
Aux éléments: ce que la belle avait
Pris et donné de plaisirs en sa vie
Compter pour rien jusqu’alors se devait.
Pourquoi cela? Quiconque aime le die.

Notes et analyses de Louis Molans :

Conte: La courtisane amoureuse

courtisane_amoureuse– La Courtisane amoureuse. Ce conte, un des plus jolis du recueil et qui s’est profondément gravé dans toutes les mémoires, est un de ceux dont l’origine n’est pas connue. S’il n’a pas d’histoire avant La Fontaine, il pourrait en avoir une bien riche et bien féconde après lui, car ce sujet de la courtisane se réhabilitant par l’amour sincère a été exploité avec une véritable prédilection dans la littérature moderne. Il nous suffira de rappeler quelques œuvres : Marion Delorme, de Victor Hugo ; la Dame aux camélias, d’Alexandre Dumas fils.

Tandis que, dans le plus grand nombre de ses contes, La Fontaine vient le dernier d’une longue série d’écrivains qu’il résume, ici il est le premier d’une série non moins longue d’écrivains qui ne l’effacent pas.
Le début de ce conte rappelle les vers du jeune Horace dans l’École des femmes :
Il le faut avouer, l’amour est un grand maître :
Ce qu’on ne fut jamais, il nous enseigne à l’être ;
Et souvent de nos mœurs l’absolu changement
Devient par ses leçons l’ouvrage d’un moment.
De la nature en nous il force les obstacles,
Et ses effets soudains ont de l’air des miracles.
D’un avare à l’instant il fait un libéral,
Un vaillant d’un poltron, un civil d’un brutal ;
Il rend agile à tout l’âme la plus posante.
Et donne de l’esprit à la plus innocente.

Observations de Ch. Marty-Laveaux :

Pourquoi cela ? Quiconque aime le die. La Fontaine a expliqué ailleurs  ce qu’il laisse deviner ici :
… Quand l’amour d’un et d’autre costé 
Veut s’entremettre, et prend part à l’affaire, 
Tout va bien mieux, comme m’ont asseuré 
Ceux que l’on tient sçavans en ce mystere.
Ch. Marty-Laveaux, P. Jannet, 1857

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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